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Le corps des musulmanes, un champ de bataille géopolitique

En France, le foulard islamique est considéré comme l’ennemi premier de la laïcité ; ce qui nous vaut un déchaînement médiatique et politique ahurissant. En Arabie Saoudite, l’ennemi public de ces derniers temps, ce sont les activistes saoudiennes qui revendiquent le droit des femmes de conduire ; ce qui leur a valu des avis religieux et un traitement médiatico-politique tout aussi ahurissants.

En France comme en Arabie Saoudite, ce qui est réellement en jeu dans ces questions à priori dissemblables, c’est le contrôle du corps des femmes musulmanes certes, mais c’est surtout son usage comme champ de bataille politique et ce, pour une meilleure maîtrise du « corps » national. Sur le physique de ces dernières, se fixent des peurs d’ordre culturel, identitaire et territorial.

Certains s’offusqueront de la similitude que j’établis ici entre l’attitude de la République française, pays de déclaration des droits de l’Homme, et celle de l’Arabie Saoudite, berceau de l’Islam, à l’égard des musulmanes. Les partisans de la laïcité à la française me reprocheront en effet de les comparer à des « intégristes wahhabites » qui maltraiteraient les femmes. Les partisans de l’islam officiel saoudien me reprocheront, quant à eux, de les mettre au même niveau que des « laïcards », qui seraient sans « foi ni loi ».

Pourtant, bien que les uns et les autres n’aient ni la même histoire, ni la même réalité politique ; bien que le vécu des saoudiennes et des françaises voilées soit différent à bien des égards, le corps des musulmanes sert de support physique sur lequel les deux pays dessinent les frontières de ce qu’ils tolèrent comme éléments relevant de leur identité collective et excluent de ce « corps » national transposé sur celui des femmes, tout ce qu’ils perçoivent comme étranger et menaçant.

Pour étayer mon propos, je m’appuie pour le cas français, sur les nombreuses affaires du foulard, dont celle de l’ancienne salariée voilée de la désormais célèbre crèche Baby loup de chanteloup-les- Vignes. Pour le cas de l’Arabie saoudite, je me réfère à la récente affaire autour de l’interdiction de la conduite des femmes.

La France

L’affaire Baby loup : une voilée licenciée, des voilées reléguées à l’espace privé

En France, le voile des musulmanes ne cesse d’être poussé dans ses retranchements. La loi interdisant le port de signes religieux dans l’enceinte des établissements scolaires publics du 15 mars 2004, le débat sur le voile à l’université, la loi contre le voile intégral dans l’espace public, la charte de la laïcité de Vincent Peillon, le projet de loi visant l’interdiction du foulard dans les entreprises privées et dans les associations, etc. Autant de textes et de débats ayant pour unique objectif l’exclusion radicale et définitive des musulmanes voilées du champ public.

Actuellement, on vise l’extension du principe de neutralité au domicile des nounous de confession musulmane et ce, sur la base de l’affaire de la crèche Baby Loup de Chanteloup-Les-Vignes. Ceci constituerait non seulement une violation du droit à la vie privé, mais aboutirait au gommage total de la visibilité des françaises voilées.

En les excluant de l’école, de l’université, du secteur public comme privé et en les criminalisant jusque dans leurs domiciles, il ne leur restera plus aucune chance d’être des citoyennes égales aux autres dans leurs droits et dans leurs devoirs.

Sexistes, ces textes de loi visent d’abord des femmes avant de viser des musulmanes, parce qu’ils leur imposent un code vestimentaire particulier. En qualifiant leur combat de féministe, les défenseurs d’une laïcité restrictive tentent de gommer les marques persistantes du patriarcat dans le modèle républicain français en faisant croire que plus on « déshabille » les femmes plus elles sont les égales des hommes dans ce pays.

Un contrôle raciste du corps des descendantes d’anciennes colonies

La majorité des féministes françaises s’accommodent malheureusement de ce discours politicien en s’opposant farouchement au foulard. Obnubilées par leur propre modèle d’émancipation, elles refusent aux musulmanes, qui sont pourtant des femmes avant d’être voilées, leur droit de disposer librement de leur corps, en leur imposant le dévoilement comme unique voie de libération féminine.

Cette obsession du dévoilement des musulmanes ne date pas d’aujourd’hui. Il en était de même dans les années cinquante, en Algérie, au moment de la colonisation. Les Algériennes étaient alors dévoilées, en public, toujours au nom de leur émancipation, mais la puissance coloniale française visait, en réalité, l’humiliation des révolutionnaires algériens, hommes et femmes confondus.

Aujourd’hui, le dévoilement ne vise certes plus une conquête territoriale au-delà des frontières de l’hexagone, mais il vise toujours l’affirmation, par la contrainte, de l’autorité nationale, sur une catégorie de la population française encore altérisée : les français-e-s musulman-e-s d’origine immigrée. Sur le corps des françaises voilées, on continue donc de tracer les contours des « bons » critères d’inclusion à la nation.

L’Arabie Saoudite

De l’interdiction de la conduite des femmes à leur confinement dans l’espace privé

A des milliers de kilomètres de la France, la campagne de quelques activistes revendiquant le droit des saoudiennes à conduire elles-mêmes leur voiture a récemment secoué l’Arabie Saoudite.

Par crainte d’un éventuel soulèvement populaire semblable à celui de leur voisins arabes, les autorités saoudiennes ont aussitôt réagi en évoquant une peine de prison allant jusqu’à cinq ans pour les sympathisant-e-s de ce mouvement sur les réseaux sociaux.

Egalement opposés à cette initiative, une centaine de dignitaires religieux se sont déplacés des quatre coins du royaume en octobre dernier pour exhorter le roi en personne à maintenir cette prohibition.

Certains d’entre eux ont lancé une campagne médiatique pour exprimer leur hostilité à la dynamique des activistes saoudiennes désirant prendre le volant. Celle-ci s’adresse directement aux saoudiennes en portant comme nom l’injonction suivante : « Restez dans vos foyers » ; soit une partie du verset 32 de la Sourate « les Coalisés ».

Tout est dit dans ce titre de campagne…ou presque ! Ce bout de verset sorti de son contexte de révélation, déconnecté du reste du verset, extirpé du reste de la Sourate Les Coalisés, sonne comme un ordre divin ferme de, non seulement ne pas conduire pour les femmes, mais de rester confinées chez elles.

Rappelons ici que les savants de l’islam officiel saoudien sont les seuls dignitaires religieux du monde musulman à interdire aux femmes de conduire. Ils sont donc les seuls à puiser les justifications de cette prohibition dans le Coran et la Sunna. En réalité, seule une coutume misogyne appuyée par les politiques et légitimée par les religieux maintient les femmes dans cette situation de dépendance totale vis-à-vis d’un conducteur parent de sexe masculin, ou d’un chauffeur, dont le salaire pèse lourdement sur le budget de beaucoup de ménages saoudiens par ailleurs.

Le but de cette campagne est multiple. Il s’agit tout d’abord de discréditer la mobilisation des activistes saoudiennes demandant la levée de l’interdiction de conduire pour les femmes. Ensuite, il s’agit d’interdire aux femmes l’accès à l’espace public en avortant toute autre éventuelle revendication de droits en lien avec cet espace, réservé aux hommes, et ce, au nom de la soi-disant interdiction de la mixité en Islam.

Quoi de plus culpabilisant et de plus effrayant en effet pour des croyantes sincères dans leur foi que de provoquer la colère divine ? En manipulant la fibre religieuse des femmes saoudiennes, ces religieux espèrent les reléguer dans l’espace privé en avortant leur désir d’être des sujets politiques à part entière. Une stratégie qui semble atteindre ses limites dans une péninsule arabique où le vent de liberté ayant soufflé dans les pays voisins, parvient, doucement mais sûrement, au royaume d’Arabie Saoudite.

Le maintien de la « pureté » nationale par l’exclusion des femmes du champ public

A les entendre, les oulémas saoudiens à l’origine de cette campagne seraient animés par une autre motivation ; celle de maintenir la « pureté » de leur identité culturelle, nationale et territoriale, à travers le contrôle du corps de leurs femmes.

Dans leur discours, la part réservée à la menace que pèse le discours émancipateur occidental sur leurs femmes est importante. En accusant les activistes saoudiennes d’être les alliées des occidentaux, ils pointent du doigt le danger de perdre leur « pureté » religieuse, culturelle et identitaire. A ceux qui reprochent à l’Arabie Saoudite d’être le seul pays musulman où les femmes ne peuvent pas conduire de voiture, ils rétorquent tout simplement qu’ils n’ont pas à prendre comme modèles des pays musulmans anciennement colonisés, sous-entendu, « souillés » par l’Occident Notons que la « souillure » occidentale contrarie ces savants uniquement lorsqu’il s’agit de revoir la
condition des femmes saoudiennes. Dans cette campagne, ils ne remettent, en question, à aucun moment, l’alliance stratégique entre leur pays et les Etats-Unis ainsi que ses répercussions aussi bien sur leur pays que sur leurs voisins…

Par ailleurs, les affaires du foulard et du voile intégral en France ne leur ont pas échappé. Ils les convoquent dans leur argumentaire pour accentuer la diabolisation des pays occidentaux et pour pointer du doigt leur volonté de contrôler le corps des musulmanes, et par extension, les sociétés musulmanes dans leur ensemble. En réponse à cette menace et en guise de protection, ils cultivent le culte du voile intégral et de l’invisibilité des femmes dans le champ public.

En France comme en Arabie Saoudite, dès qu’il s’agit des femmes musulmanes, leur corps devient très vite un terrain de lutte entre deux types de patriarcat qui s’affrontent: le patriarcat occidental voulant les dévoiler de force et le patriarcat arabo-musulman allant jusqu’à vouloir les séquestrer.

En réalité, ce qui est en jeu dans cet affrontement, ce n’est ni le bien être des musulmanes, ni la laïcité, ni le féminisme, ni l’Islam. Ce qui est en jeu, c’est la volonté d’assurer le contrôle territorial, culturel et identitaire de ces deux nations. Pour y parvenir, on maintient la domination masculine et on renforce les mécanismes d’exclusion raciste dans les discours, aussi bien laïc que religieux.

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