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Le Coran. Une lecture écocentrée (2ème et dernière partie)

2/Symétrisme[1] et prise(s) de parole(s).

Nous commencerons par convoquer Catherine Clément en ces termes : « Au nom de l’extrême diversité des lois des peuples du monde, Lévi-Strauss récuse violemment l’idée que l’homme soit avant tout un être moral. Un seul critère est valable : la qualité d’être vivant ».

La conviction de Lévi-Strauss est motivée par une volonté fondamentalement écologique. Toutefois, un tel positionnement dévoile un zèle qui s’explique par le fait que l’anthropocentrisme semble un donné, un écueil congénital avec lequel l’on ne peut que négocier ou tout simplement l’éviter. C’est le cas ici. En effet, récuser l’être moral au profit de l’être vivant, c’est en même temps que de niveler tout, laisser le problème entier. C’est dans une certaine mesure avouer le primat de la morale sur le vivant. Il est évident que l’histoire récente des derniers siècles témoigne d’un fait : l’homme lit tout de manière à donner du sens à son existence égocentrée.

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Or, cette quête de sens, tel qu’il est posé dans le manuscrit fondateur de l’islam, entrevoit un dialogue permanent entre d’une part, toutes les créatures et la Transcendance, et d’autre part, l’homme et le reste de l’univers.

  • Comment ce dialogue se décline-t-il concrètement dans ce récit ?

Commençons d’abord par mettre en évidence que la prise de parole est un acte fondateur pour l’humain. Tous les combats ayant ponctué l’histoire humaine donnent toute son importance et son rôle décisif dans la quête de reconnaissance et de respect à la capacité de parler.

La prise de parole est un acte fondateur pour l’humain. Chez le croyant, cette prise de parole s’assimile au verbe primordial divin. « Au commencement était le verbe », « soit, il fut », sont respectivement pour les traditions judéo-chrétienne et musulmane des exemples de choix. Chez le rationaliste, la prise de parole est l’acte le plus spécifique à l’humanité. Cette capacité de parler semble poser les différences fondamentales de l’homme et des autres êtres vivants. Toutefois, qu’est-ce véritablement la prise de parole ? Elle est en tant que logos une étape finale de l’activité exercée de la pensée. En effet, la prise de parole est l’extériorisation de la pensée. Le discours, ou prise de parole, est à la base une pensée non articulée non extériorisée. Un deuxième état reste une pensée articulée non extériorisée. Et c’est l’extériorisation de cette pensée que l’on nomme prise de parole et qui en forme la troisième étape.

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Cela dit, une chose fondamentale se donne dans le texte coranique. La prise de parole n’est pas exclusivement humaine. La distribution de la parole atteint un niveau de démocratisation qu’il s’agit de prendre comme tel. En tant que donné, ces expériences du corpus coranique exposent le dialogue entre les êtres vivants. Selon le Coran, il est des hommes qui arrivent à dialoguer avec des non humains. Ce qui se donne à voir aussi, c’est que cette possibilité de dialogue avec les non humains sont la chasse gardée de l’élite. Il faut donc être rien de moins qu’un prophète pour participer à ce banquet avec les non humains.

Dans l’extrait du récit de l’histoire de Salomon relaté par le Coran, une première remarque permet de mettre en exergue un verbe radicalement important : DIRE. Nous sommes ici  comme dans les contes : une huppe parvient non seulement à dire son opinion mais surtout parvient à se faire comprendre ! Ce procédé s’apparente à une figure de rhétorique qui consiste à donner des caractères et/ou capacités humains à des animaux ou autres êtres. Donc, seul le don de la parole et son usage semble constituer une frontière entre l’animal à l’homme. L’homme pourrait être défini comme un être ou animal doué de parole.

A l’image des procédés techniques du conte, le texte coranique met en perspective des semblants d’anthropomorphisme. Seulement, le corpus coranique ne peut être pris comme un conte. Alors, l’on ne saurait parler d’attribution de caractères à un animal. Mieux, dans cet extrait, il n’est pas question d’un quelconque don de caractères à un non humain. C’est l’homme que Dieu gratifie d’un don particulier : celui de comprendre les animaux. Et Salomon hérita de David et dit : « Ô hommes ! on nous a appris à comprendre le langage des oiseaux ; on nous a donné part de toutes choses. C’est là vraiment la grâce évidente. (16)  Salomon fait l’effort de l’apprentissage pour la compréhension du langage des animaux. La traduction choisit le terme ‘’langage’’. Mais la traduction officielle choisit d’ailleurs ici le terme ‘’langage’’ avec tout ce que cela implique comme réduction.

Si l’on considère cet extrait, dans sa dimension scénographique, elle donne à voir une distribution des répliques entre les humains et les non humains. Les discours rapportés de Salomon, de la reine, de la fourmi ou de ceux de la huppe sont orchestrés de manière à réaliser un débat inter-espèce. C’est cette manière de procéder qu’il convient de saisir. Il s’agit là de plusieurs personnages humains et non humains qui dialoguent au sens littéral du terme. Nous l’avons nommé Symétrisme. Il ne s’agit plus d’avoir des hommes sous forme animale, ou de gratifier généreusement l’animal de caractères humains. L’animal devient un sujet, un être moral capable de raisonnements et d’affects. Allons revoir le Coran et examiner les propos de la huppe. « J’ai appris ce que tu n’as point appris ; je te rapporte de Saba’ une nouvelle sûre : (22)

Le comportement de la huppe témoigne d’une dignité propre, d’un ego individuel. Cette dignité de l’animal n’est pas seulement une auto-reconnaissance que la huppe s’octroie et qui n’aurait pas d’effets sur un prétendu supérieur : l’humain. Cela se vérifie à travers l’épisode de la rencontre entre Salomon et une fourmi. Cette séquence met en perspective la logique éco-systémique du texte coranique.

            Quand ils arrivèrent à la Vallée des Fourmis, une fourmi dit : « Ô fourmis, entrez dans vos demeures, (de peur) que Salomon et ses armées ne vous écrasent (sous leurs pieds) sans s’en rendre compte ». (18)

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             Il sourit, amusé par ses propos et dit : « Permets-moi Seigneur, de rendre grâce pour le bienfait dont Tu m’as comblé ainsi que mes père et mère, et que je fasse une bonne œuvre que tu agrées et fais-moi entrer, par Ta miséricorde, parmi tes serviteurs vertueux ». (19)

Quoi que fort de sa centralité, fort de son élection, Salomon que Dieu a préféré « à beaucoup de ses serviteurs » ne fait pas d’abus de pouvoir. Tout semble indiquer, dans cet extrait de l’histoire de Salomon, le respect scrupuleux des principes de justice indépendamment de l’espèce. Ce respect des principes se consolide tant dans l’autorisation à la huppe de prendre la parole pour sa défense ; mais aussi, dans l’altercation entre le roi et la fourmi qu’il permet avec beaucoup d’élégance de passer son chemin avec  sa communauté pour ne pas se faire « écraser ».

Cette histoire singulière conforte l’idée de symétrisme que l’on repère dans le texte coranique. La marche de l’humain, et pas la moindre, vers le salut et pour la gloire divine s’est pourtant interrompue pour permettre à des êtres aussi apparemment insignifiants qu’une communauté de fourmis. Non pas seulement parce qu’il s’agit d’un homme sage, cet arrêt de l’armée de Salomon marque le respect dû à des êtres dignes de considération.

Cette polyphonie présente dans cet extrait, et dans le texte coranique entier, confirme les prises de paroles de toutes les espèces présentes dans ce manuscrit sacré ou sacralisé. Toutefois, la tonalité polyphonique de ce récit doit aboutir quelque part. Elle peut être symphonique ; mais, elle peut être polémique aussi au détriment de tous.

A l’image de la relation humain/non-humain du Coran, la polyphonie est un défi que doivent surmonter les humains entre eux. Le cas particulier sénégalais permet de mettre en exergue les difficultés d’une polyphonie polémique.

 

 

[1] Symétrisme : sa conceptualisation me vient de la lecture de  Bruno Latour dans Nous n’avons jamais été modernes, essai d’anthropologie symétrique, Paris, La découverte, 2008.

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