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Le Coran en questions

Il y a neuf ans, il publiait un ouvrage très remarqué, « Les Nouveaux penseurs de l’islam », dans lequel il présentait les hérauts méconnus mais pourtant prolixes et passionnants de la pensée islamique contemporaine. Rachid Benzine revient aujourd’hui avec un nouvel ouvrage, didactique et pédagogique, « Le Coran expliqué aux jeunes » (au Seuil) dans lequel il pose et ose toutes les questions, y compris les plus subversives, relatives au texte coranique. Rencontre.

Rachid Benzine est calme, très calme, et sourit sereinement quand on lui demande s’il n’a pas eu peur de se faire des ennemis en écrivant un livre où il interroge les fondements mêmes de la croyance musulmane. « C’est drôle comme les journalistes me posent toujours la même question, comme si proposer une réflexion sur le coran ne pouvait susciter autre chose que l’inimitié ou le rejet des musulmans, s’amuse t-il. Je crois que les musulmans sont parfaitement en capacité d’accueillir cette réflexion, parce qu’elle ne touche en aucune manière à la foi, au « croire en » comme dirait le regretté Mohammed Arkoun : elle interroge seulement la croyance, le « croire que ». La distinction est importante, et les musulmans savent la faire ».

Ok, mais quand même : interroger la figure de Muhammad comme personnage historique et pas seulement comme prophète, questionner la notion même de « Parole de Dieu », ou exposer l’histoire de la mise par écrit du texte coranique, c’est plutôt inhabituel, non ? « Ce n’est pas inhabituel du tout ! L’idée de ce livre m’est d’ailleurs venue de mes rencontres, lors de mes conférences et de mes cours, explique Rachid Benzine. Avec le premier livre, j’avais essayé de répondre à la question de savoir comment lire le texte coranique mais en discutant avec les gens, j’ai réalisé que souvent on ne s’entendait même pas sur ce que l’on devait interpréter. Je suis donc passé de la question « comment devons-nous lire » à la question « qu’avons-nous à lire », parce que je crois que là est la première étape : comprendre ce qu’est le coran».

Comprendre ce qu’est le Coran : c’est donc la tâche de cet ouvrage, qui reprend un à un tous les processus historiques qui ont permis le passage de la parole révélée et proclamée au texte coranique écrit, mais aussi les processus qui ont construit la figure prophétique de Muhammad ou établi la tradition islamique. Pour ce faire, Rachid Benzine recourt, entre autres, à la critique historique qu’il avait déjà défendue dans son premier ouvrage et qu’il met en pratique aujourd’hui. « La révélation coranique est arrivée dans une époque et une culture données : on ne peut donc pas en saisir toutes les subtilités si l’on n’étudie pas l’imaginaire religieux des hommes de l’époque, leurs ressources linguistiques, leur représentation du Ciel ou leur relation au surnaturel, explique l’auteur. Le temps inaugural de la parole coranique est comme le moule dans lequel elle est venue se fondre : il faut donc reconstituer les contours de ce moule, et c’est ce que l’approche historique critique permet de faire ». Une large partie de l’ouvrage est donc consacrée à la compréhension de ce contexte originel, depuis l’explication de ce qu’est alors l’antiquité tardive (le substrat de croyances sur lequel vient se répandre la nouvelle révélation) jusqu’à l’étude du profil de Muhammad qui n’est pas encore prophète mais seulement un homme d’une tribu mecquoise.

Et l’auteur n’a pas peur des hypothèses auxquelles ouvre la lecture historique critique qu’il applique. Ainsi, il affirme que la parole révélée ne s’adressait pas à l’origine à des musulmans, et qu’en ce sens elle n’est pas musulmane à proprement parler même si elle le deviendra lors de sa réception dans l’histoire : « lorsque le discours coranique s’adresse à son auditoire premier, il l’interpelle en lui disant « ô vous les croyants », plus de mille fois explique t-il. Le terme «  musulmans » est très rare 75 fois environ : en ce sens, ce discours est adressé à des gens qui sont pétris par d’autres croyances, celles de l’antiquité tardive, dont il va nécessairement tenir compte ».

Les croyants qui ont adhéré au message de Muhammad ne se définirent comme « musulmans » (s’en remettre, se livrer à un quelqu’un en vue d’une protection) que tardivement, à l’époque d’Abdelmalik. Auparavant ils formaient un groupe de croyants «  mu’minûn » ( Ceux qui donnent leur foi ou font confiance à une parole ou quelqu’un). Le Coran précise Rachid Benzine fait lui même cette distinction entre «  musulmans » et croyants ».

Et l’auteur de dérouler toutes ces croyances qui amènent à reconsidérer l’islam des origines non pas comme une révélation déconnectée du monde où elle advient, mais plutôt comme le résultat de multiples traditions: l'ancienne religion naturelle des Arabes avec ses divinités héritées des Nabatéens, des christianismes et un judaïsme probablement marginaux ou en dissidence par rapport au christianisme de Byzance et au judaïsme de Bagdad, des éléments des religions perses, du zoroastrisme et du manichéisme. « La conséquence de cela, c’est qu’on ne peut pas étudier et comprendre le Coran sans étudier et comprendre ce qui existait avant lui : ce n’est pas une Parole hors du temps et de l’histoire, c’est une parole qui s’est inscrite dans un temps et dans une histoire donnés, et dont elle a utilisé les ressorts pour s’articuler et faire sens auprès de son auditoire premier », conclut Rachid Benzine.

Idem pour le prophète de l’islam, Muhammad : pour l’auteur, « nous ne savons de lui que ce que la tradition musulmane, établie bien plus tard, dans des circonstances politiques particulières, nous a transmis. Or, cette tradition visait à établir l’histoire des débuts de l’islam afin de doter la communauté islamique en pleine construction d’une mémoire originelle  dont le pivot était la figure prophétique. La tradition nous parle donc de Muhammad comme «  figure » prophétique, là où l’histoire, l’anthropologie, la sociologie, nous éclairent sur Muhammad l’homme, ancré dans un certain type de société et déterminé par ses rites et sa culture ». Il soumet donc aussi au crible de la critique cette même tradition sur laquelle les musulmans aujourd’hui se basent pour appréhender un homme qu’ils s’efforcent d’imiter pour son exemplarité.

Avec Rachid Benzine, c’est donc tout l’édifice de l’orthodoxie musulmane qui est questionné car là où l’enseignement classique de l’islam ne parle que d’absolu et d’intemporel, lui ne parle que de conjoncturel et de contextuel. En un mot, il ne parle que d’histoire : celle du la parole révélée et de Muhammad d’abord, celle du Coran ensuite, celle de la tradition islamique enfin. Le Coran a en effet été explicité et commenté à travers les siècles dans des productions juridiques, philosophiques, éthiques, qui étaient elles aussi liées aux réalités politiques ou sociologiques que rencontrait la civilisation islamique en expansion.

« La critique historique doit ici aussi s’appliquer, explique Rachid Benzine. Car elle permet de rendre compte de « la vie » de l’islam à travers les âges, là où la tradition classique ne recherche que « l’avis » de l’islam sur telle ou telle question. La critique historique a ceci de prometteur qu’elle redonne de la vie à ce texte qui n’a pas fini de nous parler, là où la compréhension de la tradition le fait taire ».

C’est donc à un long et inépuisable dialogue avec le texte coranique qu’invite le livre de Rachid Benzine, un dialogue certainement nécessaire et fécond, mais ardu aussi. D’ailleurs, on se demande pourquoi il l’a dédié « aux jeunes » alors qu’il propose une réflexion très poussée et une méthodologie difficile d’accès. « Je crois que j’ai choisi ce titre parce que quelque part, je me le suis adressé aussi, sourit Rachid Benzine. C’est le livre que j’aurai voulu lire lorsque j’étais adolescent et que je me posais des questions sans savoir avec qui les partager ou qui pourrait me répondre. Je l’ai aussi écrit parce que je considère qu’il est important d’apprendre aux plus jeunes à développer un sens critique, sur toutes leurs croyances, qu’elles soient religieuses, politiques…Nous devons leur apprendre à penser librement, à douter, parce que je crois fermement que le doute nous fait plus avancer que les certitudes qui figent dans des dogmatismes ».

Conscient que les jeunes ne sont pas les plus exposés au dogmatisme aujourd’hui, il ajoute : « mais ce livre est aussi, et peut-être surtout, fait pour tous les croyants pour qui le coran est source de vie et tous les autres pour qui il est source intarissable de questionnements. Car s’agissant du Coran, et compte tenu de l’orthodoxie qui prévaut et qui retarde plus qu’elle n’empêche la pensée critique en islam, nous sommes tous relativement jeunes face au Coran ». Peut-être plus pour très longtemps, avec ce livre…

 

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