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L’Algérie entière ou rien

On ne règle pas des problèmes d’idées ou ceux que pose une révolution avec des chars ou du juridisme, mais avec des idées lumineuses et transcendantes. Le juridisme, c’est l’étroitesse d’esprit qui cherche à s’appuyer sur des règles de droit, parfois muettes, pour imposer des vues qui ignorent les nuances qui font parfois les grandes différences. A tous les coups, les inconvénients qui en découlent sont plus importants que les avantages espérés. Malheureusement, on ne s’en aperçoit qu’après coup, lorsque le mal a été fait.
A cet égard, le général Gaïd Salah a eu tort de donner des « instructions fermes » aux services de sécurité pour interdire le port de l’étendard de l’amazighité dans les manifestations. Un seul acteur en sortira renforcé, le MAK. On ne sait pas si l’ouverture de ce sujet en pareilles circonstances est une diversion visant des résultats immédiats – diviser le « Hirak » comme tout le monde l’a pensé – ou constitue le premier jalon d’une stratégie visant à ramener au pouvoir le courant idéologique arabo-islamo-populiste des années 1960 pour lui confier le soin d’édifier « l’Algérie de demain ».
En tout cas, c’est en application de ces instructions que des dizaines de citoyens attendent en prison leur comparution ou leur condamnation. On n’envoie pas à El-Harrach des porteurs d’idées que le droit n’a pas à codifier, car elles relèvent de la culture et de l’histoire, mais seulement des criminels à l’image de ceux qui ont fait un mal incommensurable au pays et qui y ont été parqués pour les besoins des enquêtes.
Ceux-là ne sont pas dignes d’El-Harrach où ont été emprisonnés des héros de la lutte de libération, et on devrait leur trouver après leur jugement quelque lieu isolé du Sahara, où ils seront confinés pour ne pas risquer de contaminer des prisonniers de droit commun. Ces citoyens n’arboraient pas la bannière du séparatisme, mais l’étendard de l’amazighité qui ne concurrence pas le drapeau national tel que défini par l’article 6 de la Constitution, mais le renforce par la dimension culturelle et historique affirmée dans le préambule de la Constitution.
Le mot drapeau vient de la racine « drap » qui désigne un morceau de tissu dont la première destination est connue : la literie. Les deux, drapeau et étendard, sont coupés dans des pièces de tissu de couleurs différentes, mais ne sont pas rivaux. Ils sont même complémentaires.Les Etats ont des drapeaux officiels et les causes des étendards (d’où l’expression « l’étendard de la liberté », notamment).
L’amazighité est une cause, pas un État, et ne saurait le devenir, surtout dans une Algérie assumant son amazighité.
Ce qu’on fait passer pour le « drapeau kabyle » n’a jamais été aussi expressif du désir d’unité nationale et de « désir de vivre-ensemble » que depuis le 22 février dernier. Il n’est pas la bannière de la révolte kabyle, alors même que le MAK en a fait le symbole du séparatisme. L’étendard amazigh n’évoque pas non plus un Etat spécifique, puisqu’on l’aperçoit dans plusieurs pays d’Afrique du Nord : Libye, Maroc, Tunisie…
Moi qui ai combattu intellectuellement les « açabiyate » bien avant mon entrée en politique en 1989, je ne les ai jamais vues aussi proches d’un dépassement salutaire par leurs propres militants que depuis le déclenchement de la révolution citoyenne. La nation s’étant éveillée en même temps et dans son ensemble, les « açabiyate » n’ont plus de raison d’être. Elles se sont réveillées, elles aussi, à l’idée nationale et citoyenne, bien que nous ne soyons qu’au tout début du commencement d’un très long chemin qui sera à coup sûr semé d’embûches intérieures et extérieures.
Les drapeaux des Etats sont des signes distinctifs, comme l’hymne national et le pavillon maritime. Le drapeau algérien a été créé par le PPA dans les années 1930 et a été adopté par l’ensemble du Mouvement national qui luttait pour l’indépendance de l’Algérie. Le sacrifice des chouhada lui a donné le statut invariable, inviolable et éternel de drapeau de l’Etat algérien. Je ne connais pas l’histoire de l’étendard de l’amazighité, mais une vidéo de l’enterrement de Matoub Lounès, chantre de l’amazighité, montre qu’en juin 1998, il n’était pas arboré en Kabylie puisque personne ne l’a porté en cette circonstance et ce lieu. J’y étais.
On peut élargir la problématique soulevée par le général Gaïd Salah et voir dans tout drapeau brandi par quiconque une atteinte au drapeau national. Il faudrait alors commencer par l’armée elle-même, dont plusieurs armes, écoles de formations et unités possèdent leurs propres emblèmes qu’elles brandissent fièrement lors des défilés sans faire de l’ombre au drapeau national. Il en va de même d’institutions comme la police, la douane, la protection civile et de certaines corporations (Scouts) et organisations qui exhibent moult drapeaux à l’occasion. Les équipes sportives aussi possèdent leurs emblèmes et leurs hymnes. Sont-elles pour autant passibles de prison ?
Il ne viendrait à l’esprit de personne que des drapeaux, étendards, emblèmes, bannières ou armoiries peuvent constituer une atteinte à l’unité nationale ou aux symboles de l’Etat, qui n’ont jamais été aussi chers aux Algériens que depuis le 22 février. Sans cette richesse en couleurs, un tel Etat serait bien triste.
L’essentiel n’est pas là, et il n’est point besoin d’emplir les prisons de faux prisonniers. Il s’agit de trouver les vraies solutions au blocage actuel, solutions qui passent par le rassemblement de l’ensemble des Algériens, quelle que soit leur affiliation politique ou idéologique, et non leur dispersion ou leur opposition. Aucun camp ne doit l’emporter sur l’autre, et tous les deux doivent se libérer de leurs anciennes étroitesses pour partager de nouvelles convictions, celles qui naîtront de la révolution citoyenne en cours.
 

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