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La science et la religion : pour un nouveau débat (1/4)

La complexité de l’interaction entre la science et la religion et la nécessité d’un nouveau débat basé sur les limites de la science
La relation entre la science et la religion est très complexe et ne peut se limiter à une quelconque généralisation, du moins sur le plan historique. Il est très difficile de réduire cette relation soit à un simple conflit entre ces deux mondes, soit à une harmonie, soit à une absorption de l’une par l’autre.
Des auteurs comme Bertrand Russel appartiennent au courant manichéen, s’agissant des relations entre la religion chrétienne et la science. Ce dernier a raconté l’histoire de la «victoire » de la science sur la religion dans des domaines comme l’astronomie et la biologie évolutionniste[1]. La révolution copernicienne et la théorie de Darwin ont été, selon cet auteur, des moments de confrontation qui se sont terminés par un triomphe irréversible de la science sur la religion.
Certains historiens ont réclamé en revanche une origine épistémologiquement religieuse (chrétienne) à la science moderne dans la mesure où les premiers questionnements scientifiques furent dominés, selon eux, par des considérations religieuses. Par exemple, Harrison[2] fait remonter le désir d’expérimenter à la crainte du péché original d’Adam. Il fait également référence au rôle du protestantisme qui a permis aux fidèles de lire la bible pour eux-mêmes, ce qui a permis de dépasser le type d’interprétation que l’église catholique lui a donné.
D’autres auteurs ont développé toute une recherche sur la théologie naturelle chez les savants chrétiens. Selon eux, la configuration mathématique du système solaire de Johannes Kepler et l’ordre cosmique des planètes chez Isaac Newton ont été conçus par Dieu et ne sont point le produit du hasard.
A l’époque moderne, la mise entre parenthèse du matérialisme et du déterminisme en mécanique quantique et la découverte de l’immensité de l’univers ont permis aux théologiens libéraux de laisser libre court à leur réflexion et leur inspiration en mettant l’accent sur la complexité mais aussi l’origine divine de la création. Quant à la résilience du darwinisme en biologie, il à incité les fondamentalistes chrétiens à se réfugier dans leurs bastions créationnistes aux Etats-Unis.
Mais depuis un certain temps, des réflexions et des études ont vu le jour et qui tournent autour des interactions entre la science et les approches sur la découverte d’un Sens à l’univers. Un processus intellectuel a été initié par le Centre pour la théologie et les sciences naturelles de Berkeley (CTS), la Fondation John Templeton et l’Université interdisciplinaire (UIP) de Paris, sous le paradigme « Science et quête de Sens ». Pendant plusieurs années, des évènements ont été organisés sous forme de conférences dans dix pays. Une compilation de ces conférences, auxquelles ont participé 120 scientifiques, a été réalisée par Jean Staune, Secrétaire général de l’UIP dans un livre[3]
Paradoxalement, ce programme n’a par réussi à créer un espace fécond de dialogue entre la science et la religion. Il n’a fait que préparer un autre lit à l’athéisme ou du moins le statu quo a été maintenu. D’abord, il convient de rappeler les propos de Staune « De ces débats, on pourrait conclure que « tout se vaut», que les rapports entre la Science et le Sens sont totalement d’ordre subjectif puisque dans tout les cas, toutes les opinions restent aussi crédibles, les unes que les autres Et qu’ainsi la discipline qui étudie l’évolution des rapports entre la Science et le Sens n’existe simplement pas et qu’il « n’y a rien de nouveau sous le Soleil[4] »»
Ensuite, se sont deux articles qui recèlent la quintessence de ce nouvel athéisme «poli », qui est mêlé de goujaterie scientifique pour paraphraser Etienne Klein[5].
Le premier est celui de Paul Davies, professeur de philosophie naturelle au Centre australien d’astrobiologie, et le deuxième a été écrit par Christian de Duve, prix Nobel de Médecine 1974.
Dans le premier article, Davies nous parle de l’omniprésence et de la toute-puissance des lois de la nature. «….l’émergence de la vie et de la conscience à un moment donné et quelque part dans le cosmos est, je le crois, assurée par les lois sous-jacentes de la nature. L’origine de la vie et de la conscience ne sont pas dues à des interventions miraculeuses….Elle étaient, je crois, partie intégrante de l’ouvrage naturel avancé des lois de la nature et en tant que telles, les questions sur notre existence autant que sur la conscience découlent ultimement de bases de l’existence physique- ces lois ingénieuses et à bon escient[6]. ».
Selon ce dernier, s’il y a un Sens de l’Univers, il s’explique par la capacité des lois de la nature à permettre l’auto-organisation et l’auto-complexification de la matière et de l’énergie afin que la vie et la conscience puissent apparaitre selon un processus naturel[7].
S’agissant de Duve, il nous parle de naturalisme comme philosophie de base à une compréhension profonde de l’Univers et de la vie au lieu de recourir à ce qu’il appelle « ce quelque chose d’autre » en voulant parler de la religion ou d’une vision sur la création divine. Son jugement et sans appel : « faire appel à « quelque chose d’autre » n’est pas seulement stérile de façon heuristique, puisque cela étouffe la recherche ; c’est également maladroit conceptuellement, du moins dans sa formulation moderne[8] ».
Ces deux jugements, celui sur le « tout expliqué » par les lois de la nature et celui sur la force inévitable du naturalisme suffisent à eux seuls pour nous convaincre du parti pris athéiste de ce processus intellectuel soi-disant ré-enchanteur pour les tenants du Sens.  Le reste des analyses et des conférences rapportées dans ce livre ne sont que des témoignages, des formes de bonnes intentions et de rappels traditionnels.
La série d’articles que je propose sont une réponse à ce programme mi-athéiste, mi-conciliant pour les religieux et les partisans du Sens. Il convient de rappeler qu’il existe un certain nombre de scientifiques de grande renommée dont des lauréats du Prix Nobel qui sont d’authentiques croyants et qui luttent pour dégager un espace pour la religion dans le vaste complexe scientifique occidental[9].
Il est probable que ce programme initié par le CTS de Berkeley soit une tentative pour concilier et amadouer ce groupe talentueux mais manifestement minoritaire au sein de la communauté scientifique occidentale.
Ces articles aborderont les questions suivantes :

  • Les difficultés épistémologiques et métaphysiques de la science moderne : monotonie de la science et le problème du réel
  • La critique des nouvelles approches sur la relation entre la science et ce qui est appelé «sens » : un autre lit à l’athéisme
  • Les questions existentielles pour lesquelles la religion a une réponse et pas la science
  • Pourquoi les fondateurs de la science moderne ont été des croyants et peu de scientifiques le sont aujourd’hui ?
  • L’athéisme de Stephen Hawking : un engagement personnel précipité
  • La scientificité de quelques révélations religieuses sur l’Univers. Pour un espace scientifique au sein de la religion
  • Le rôle d’un théologien musulman du Moyen Age dans la naissance de la science moderne

La science, la quête du sens et la concurrence métaphysique avec la religion
Ces articles seront, je le souhaite, un début heureux à une réfutation des approches sur la toute- puissance de la conception humaine de ce qu’on appelle les lois de la nature. Le naturalisme est une variante de cette approche puisque cet auteur parle d’un dessein cosmique, en laissant croire qu’on a besoin d’une puissance créatrice pour expliquer l’origine de la vie et l’évolution des espèces. Il suffit, selon lui, de recourir aux pouvoirs d’explication des lois de la nature.
L’incapacité épistémologique et métaphysique de la science (la physique essentiellement) à comprendre la réalité et à identifier ontologiquement les entités physiques (atomes et particules) vont à l’encontre de cette fausse certitude des lois physiques. Dès lors que l’ontologie et la réalité des entités physiques sont des choses difficiles à cerner, on peut extrapoler en recourant au « réductionnisme »  pour s’interroger sur notre compréhension des gènes et des protéines qui sont constitués de ces mêmes entités physiques que sont les atomes et les particules. A partir du moment où on ne pas dire c’est quoi la réalité physique et identifier ontologiquement les entités physiques, la toute puissance et la capacité auto-organisatrice des lois physiques dans l’Univers deviennent des choses spéculatives.
Par ailleurs, le naturalisme de Duve devient inopérant si les lois scientifiques ne sont pas aussi claires qu’on pouvait le penser. Il doit donc se cacher quelque chose de plus profond que le naturalisme et le physicalisme. Celles-ci perdent ainsi leur signification devant la « complexité dirigée » de l’Univers et de la vie, animée par une puissance extra-physique.
Dans l’introduction de son livre qui compile les témoignages de nombreux scientifiques qui tendent aujourd’hui à remettre en cause la séparation entre la science et la religion, Jean Staune[10] évoque avec une emphase novatrice le fait qu’il existe une réalité au-delà de celle comprise par la science qui a un « sens ». Il place la religion dans un cadre d’explication en supposant que la question primordiale dans l’évolution de la science aujourd’hui est la quête du Sens.
Cette manière de procéder cache en fait un principe de précaution. Sans remettre en cause la puissance d’explication et de prédiction de la science qui font consensus chez la communauté scientifique occidentale, il aménage un espace dédié à la religion en lui confiant la mission de recherche du Sens. C’est un pas hésitant qui ne se réduit pas aux affirmations péremptoires et athéistes de S.Weinberg, de F.Crick qui décrivent un monde dépourvu de sens et une science qui cherche à réduire l’être humain, ses passions, ses croyances, ses angoisses en un assemblage de gènes en s’inscrivant en droite ligne de la vision mécaniste, matérialiste et évolutionniste qui n’a cessé de se développer et de s’affermir depuis l’apparition de la révolution scientifique en Occident.
Il est nécessaire de déplacer le centre de gravité du débat entre la science et la religion. Au lieu de rester dans un séparationnisme qui enseigne que la science et la religion sont deux mondes séparés ou adopter une attitude ouverte et polie qui accorde à la religion un espace propre quoique complémentaire à la science, on va voir que la science a complètement échoué à décrire ce qu’est la réalité même si on appelle cet objectif une quête métaphysique. La nature métaphysique de la science, c’est-à-dire la description de la réalité a été fondamentale au développement de la science.
Copernic, Kepler, Galilée puis Einstein et Schrödinger croyaient qu’un monde réel existe au-delà de nos sens. C’est au nom de ce réalisme que la science s’est affirmée comme un puissant réseau de connaissances qui dépassent tout autre cadre d’explication et plus particulièrement le cadre religieux.
C’est pour cette raison aussi que la bataille entre l’Eglise et les premiers scientifiques a été si rude et jalonnée de procès et de bûchers (Giordano Bruno et Galilée). En fait, il y avait deux métaphysiques, celle de la science et celle de la religion, et elles étaient concurrentes dans la description du monde.
Après plusieurs siècles d’hégémonisme métaphysique de la science, on assiste aujourd’hui à une incapacité de la science à décrire le réel, même si les technologies ne cessent de se développer. Il existe bien entendu une possibilité que la technologie puisse progresser sans connaître le réel, à travers la manipulation, le tâtonnement et l’expérimentation. Les aveugles peuvent construire des machines complexes, comme les abeilles et les fourmis bâtissent des architectures complexes sans voir et par instinct.
Les auteurs modernes n’évoquent pas dans leurs travaux les manifestations de la crise métaphysique de la science. C’est cette crise qui explique le renouveau du religieux dans le monde moderne, parce que les hommes ont besoin de connaître la réalité. Dans la religion, il ne suffit pas de dire qu’il y a un au-delà qui a un sens. Il faut lui ajouter une description particulière de la réalité.
Les Musulmans et les Chrétiens ne croient pas seulement au Paradis, à l’Enfer, aux Anges et au Diable qui sont des êtres inobservables. Ils perçoivent aussi la réalité de manière particulière, disons-le, finaliste. L’univers est une création divine offerte à la contemplation des croyants, ce qui n’empêche de s’intéresser à ses structures objectives et à ses constituants ainsi qu’au processus de sa création. Les étoiles et les planètes ont été crées pour embellir le ciel, remplir de joie le cœur du croyant et le rapprocher de Dieu, Ils sont aussi décrits de manière détaillée et scientifique. Les mers, les arbres, les fleuves, les animaux rendent louange à Dieu et servent l’homme. Ils sont de la même manière objets d’étude pour les hommes. Des animaux ont été domestiqués par l’homme par la grâce divine parmi une multitude d’espèces non-domestiquées.
La vie est expliquée comme un don de Dieu et la mort comme une étape vers une vie dans l’au-delà. Le Musulman et le Chrétien admettent qu’ils ne peuvent exister sans Dieu et que leur vie et leur mort ont un sens.
La science ne peut plus expliquer de telles finalités depuis la destruction du finalisme par Descartes. La science avait jadis décrit toutes ces choses en usant d’explications non-finalistes et prétendument objectives qui ont amené Weinberg à voir que l’univers est dépourvu de Sens. Dans les textes religieux, les entités qui peuplent l’Univers sont parfois décrites de manière «objective», c’est-à-dire scientifique. On va dans un prochain article donner un exemple précis tiré des versets du Coran.
Mais ces textes religieux focalisent surtout sur une explication finaliste que Staune aurait appelé « Sens » mais qui est inhérente aux relations entre le créateur et sa créature, l’homme.
Avec l’apparition de la science au XVIe siècle, les scientifiques ont prétendu connaitre une seule réalité sans finalités. Une réalité basée sur l’existence d’entités physiques et biologiques dont la plupart sont inobservables par l’homme (atomes, gènes, cellules) et qui n’ont aucune finalité si ce n’est d’exister et d’obéir à des lois que les hommes ne peuvent même pas imaginer par le bon sens et la pensée philosophique et qui ne sont intelligibles qu’aux scientifiques. La science a quelque chose de « miraculeux » et de métaphysique qui occupe un terrain disputée par la religion et la philosophie depuis des siècles.
A partir du moment, où elle réussit bien cette mission, elle pouvait  prétendre transcender la religion et la philosophie. Mais dès lors qu’elle ne parvenait plus à décrire la réalité, à nous dire c’est quoi la réalité, elle a perdu sa supériorité métaphysique et intellectuelle sur la religion. Cette situation est de la plus haute importance.
Lorsque Staune parle de quête de Sens en supposant tacitement que la science n’explique plus le sens, il n’évoque pas la concurrence métaphysique entre la science et la religion. Il sous-entend que la quête du Sens est complémentaire avec la science en faignant d’ignorer les siècles de lutte acharnée entre les religieux et les scientifiques. Tandis que la science prétend expliquer le réel sans l’aide d’aucun finalisme, la religion décrit les objets de la nature en leur ajoutant des buts dans le cadre d’un projet divin. On peut qualifier ces buts de « téléologiques ».
Si rien n’a changé pour la religion depuis des siècles hormis des difficultés engendrée par l’effet de mode provoqué par le succès métaphysique (et accessoirement technologique) de la science et l’engouement athéiste de certains philosophes du XIXe siècle et du début du XXe siècle, la science a aujourd’hui de plus en plus de difficultés à décrire le réel.
Les théories scientifiques ne parviennent plus à comprendre le réel et elles sont marquées par la fragmentation et le faillibilisme.
Lorsque Karl Popper a rassuré les scientifiques sur le fait que la réfutabilité et la faillibilité des théories scientifiques sont des situations normales, il n’a pas prévu que ces caractéristiques touchent au cœur même de la pensée scientifique, c’est-à-dire la connaissance du réel. Les scientifiques aujourd’hui sont en quête de concepts et de paradigmes nouveaux mais ils ne parviennent pas à les trouver. Le fossé entre la réalité et la science est de plus en plus béant.
Dans la deuxième partie de cet article, nous allons voir que les théories scientifiques et les lois de la nature sont caractérisées par des limites épistémologique et métaphysique, et plus particulièrement par l’antiréalisme (c’est-à-dire de difficulté à saisir la réalité physique).
 
 
 
 
[1] Bertrand Russel Science et religion, Ed. Folio Essais,  1990.
[2] Peter Harrison Science” and “Religion”: Constructing the Boundaries , The Journal of Religion
Vol. 86, No. 1 ( 2006), pp. 81-106.
 
[3] Jean Staune Science et quête de Sens, Edit. Edition Artège, trad. de l’anglais par Alessia Weil. 2019
[4] Ibid., p.19
[5] Etienne Klein a affirmé « Il y a trois modes de relations entre science et religion : l’indifférence, selon laquelle chacun  à la conviction que son domaine n’a pas de compte à rendre ni ne peut tirer profit de l’autre. La goujaterie, lorsque les scientifiques pensent pouvoir traiter de la question de l’origine de l’Univers et les religieux qu’ils ont déjà la réponse. Et la politesse de l’esprit, caractérisé par un intérêt mutuel (Science et Vie, décembre 2013, p.107).
[6] Ibid., pp.62-63.
[7] Ibid.
[8] Ibid., p.93.
[9] Il suffit de citer des scientifiques comme Francis Collins, Directeur du National Institue of Health aux Etats-Unis et Prix Nobel, William Albert Dembski, mathématicien, philosophe et théologien américain partisan du dessein intelligent, Michael J. Behe,  professeur de biologie moléculaire à l’université de Lehigh aux États-Unis, connu pour son concept de complexité irréductible et qui en faveur du dessein intelligent et M.J. Denton, biochimiste et auteur britannique et australien, lui aussi partisan du dessein intelligent.
[10] Op. Cit. John Staune.

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