Depuis de nombreuses années, le monde arabe est confronté à d’importants bouleversements, largement influencés par l’évolution des modes de consommation médiatiques et la popularité croissante des émissions de télé-réalité. Ces transformations ont un impact considérable sur la jeunesse et leur perception de la réalité. Les valeurs qui étaient autrefois prédominantes parmi cette jeunesse, caractérisées par un esprit critique, de résistance et de militantisme, semblent aujourd’hui vidées de leur sens.
Cette nouvelle ère est caractérisée par la culture de l’instantanéité, un désintérêt croissant pour la lecture en tant que source de réflexion, ce qui a un impact profond sur la diffusion des idées et la pensée critique. Les priorités sont inversées, ce qui était considéré comme normal autrefois devient anormal aujourd’hui.
Ahlem Mostghanmi, l’écrivaine algérienne, a porté un regard à la fois satirique et empreint de tristesse sur le sort de la jeunesse dans le monde arabe, lors de son voyage au Liban dans les années 90. Elle a dépeint ce phénomène avec une plume qui mélangeait ironie et compassion, mettant en évidence les transformations sociales et culturelles en cours et exprimant sa préoccupation pour les conséquences sur la jeunesse.
Ahlam Mosteghanemi, écrivaine et poétesse algérienne contemporaine de renom, occupe une place d’influence dans le monde de la littérature arabe. En 1997, elle a publié un article percutant intitulé “Les pays des chanteurs sont ma patrie”, qui porte une critique incisive envers le monde arabe et conserve toute sa pertinence à ce jour.
Nous avons choisi de traduire et de le partager cet article, qui brille par sa grandeur et sa profondeur, et qui continue de résonner avec force dans le contexte actuel.
L’article d’Ahlam Mosteghanemi
Présentation et traduction par Nabil MATI
« Je suis arrivée à Beyrouth au début des années 90, au moment où Cheb Khaled atteignait les sommets de la renommée internationale. Une seule chanson l’a propulsé vers la gloire, intitulée : “Didi“. Cette chanson a fasciné la population arabe jour et nuit. De nombreux mariages sont célébrés, des défilés de mode ont lieu au rythme de cette chanson, Beyrouth danse la nuit et se rend au travail le matin.
Je suis arrivée fraîchement de Paris, avec entre mes mains un manuscrit intitulé “La Mémoire du Corps”, plus de quatre cents pages que j’ai sculptées mot après mot pendant plus de quatre ans, tentant d’exposer un demi-siècle d’histoire de lutte d’indépendance pour l’Algérie, pour sauver notre passé et faire connaître nos gloires et nos souffrances au monde arabe.
A Beyrouth, au moment où je révélais mon identité, certaines personnes me taquinaient en plaisantant en me disant : “Ah… tu es du pays de Cheb Khaled !”, trouvant en cet homme qui porte une boucle d’oreille et apparaît à la télévision française avec son chien, n’ayant de réponse à aucune question autre que de stupides rires, une sorte de soulagement pour mes peines. Et immédiatement la question surgit : Que signifie “Didi” ? Et quand j’avoue moi aussi ne pas comprendre sa signification, Le questionneur exprime son regret quant à notre perte de grandeur en tant qu’algériens, résultant de l’influence coloniale et de notre ignorance de la langue arabe !
Après avoir rencontré des difficultés pour résoudre cette énigme “Didi”, passant un temps considérable à m’excuser auprès d’amis, d’étrangers, de chauffeurs de taxi, du travailleur égyptien de la station-service, de ma coiffeuse pour mon ignorance et mon analphabétisme, j’ai décidé de ne plus révéler mon identité algérienne, pour être en paix.
Ce qui ne m’a pas attristée, c’est qu’un chanteur, avec seulement deux mots, ou plutôt une chanson de deux lettres, ait atteint une gloire et des gains que n’atteint aucun écrivain arabe dévoué à l’écriture pendant toute une vie, autant que cela m’a attristée d’être venue en Orient au mauvais moment.
Dans les années 50, l’Algérien était associé au pays de l’émir Abdelkader, dans les années 60 au pays d’Ahmed Ben Bella et de l’ancienne combattante Djamila Bouhired, et dans les années 70 au pays de Houari Boumediene et des millions de martyrs.
Aujourd’hui, l’Arabe est associé à ses chanteurs, et à celui qui le représente dans “Star Academy”. Ainsi, jusqu’à récemment, je recevais des éloges en tant qu’ Algérienne de la part de ceux qui aimaient la jeune fille qui représentait l’Algérie dans “Star Academy”,et je me consolais en imaginant sa situation en cas de défaite, car la défaite d’un chanteur dans une telle compétition est devenue une tragédie nationale
Avant la dernière guerre d’Israël au Liban, j’observais avec frustration ces messages déprimants diffusés dans les programmes de télévision consacrés à la musique. A ce moment- là, j’avais dans mon esprit, la voix de “Staline” qui résonnait appelant le peuple russe à la résistance à travers la radio, alors que les nazis étaient aux portes de Moscou, clamant : “Défendez votre pays, le pays du poète Alexandre Pouchkine et de l’écrivain Nikolaïevitch Tolstoï “.
Je me suis dit en plaisantant que si Israël envahissait aujourd’hui le Liban ou l’Égypte, nous n’aurions aucun moyen de mobiliser les jeunes et d’éveiller leur patriotisme, à part diffuser des appels et des messages sur les chaînes de musique, disant de défendre le pays des chanteuses libanaises Haifa Wehbe, Elissa, Nancy Ajram, Marwa, Ruby et leurs sœurs… Je ne vois pas d’autres noms que ceux-ci pour susciter l’enthousiasme et rassembler les foules.
Je ne plaisante pas lorsque je vous raconte cela. Depuis quatre ans, Mahmoud Sawarka, l’ancien détenu égyptien qui a passé vingt-deux ans dans les prisons israéliennes et a été qualifié de plus ancien prisonnier égyptien, est sorti sans trouver personne à l’attendre parmi les “masses” pour lesquelles il a lutté. Il a méritait pas plus qu’un petit encadré dans un journal, tandis que les responsables de la sécurité à l’aéroport du Caire ont dû faire passer en contrebande le chanteur de “Star Academy” Mohamed Attia après des blessures causées par l’afflux de centaines de jeunes hommes et jeunes femmes qui continuaient d’affluer à l’aéroport à chaque arrivée d’un vol en provenance de Beyrouth.
Dans des pays autrefois associés à des héros et qui sont aujourd’hui associés à des gamins, pour ne pas dire des absurdités , j’ai lu dans un journal qu’il a fallu des semaines à Mohamed Khalawi, l’ancien élève de “Star Academy”, pour marcher seulement entouré de cinq gardes du corps qui ne le quittaient jamais. Peut-être que le jeune artiste a pris le titre de “leader” au sérieux, que ses camarades lui ont attribué. Au même moment ou la grande militante Djamila Bouhired, voyageait entre l’Algérie et la France en classe économique, chargée de provisions et de nourriture pour son fils unique.
Je ne vous cache pas que j’ai pleuré et ressenti de la honte en réalisant que quelqu’un comme elle ne voyage pas en première classe, tandis que le jeune de la “Star Academy” , habitué à être invité sur les plateau de télé se vante de ne se déplacer qu’en avion gouvernemental mis à sa disposition car il a porté haut le nom de son pays.
Je n’ai ni pouvoir ni force, qu’avec l’aide de Dieu… Ah… et encore ah… Il y a encore des personnes qui me demandent la signification de l’expression “Didi” ! ».



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