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La France au miroir turc

Décidément, la Turquie n’a pas fini de nous interroger. Bien avant le nouveau « printemps arabe », dont les revendications démocratiques qu’il exprime semblent donner des inquiétudes à nos responsables politiques, l’Assemblée Nationale s’était interrogée, dans un rapport intitulé « Le rôle de la Turquie sur la scène internationale »[1] rendu l’an dernier.

Pourquoi, me direz-vous, revenir sur ce rapport déjà un peu ancien ? Précisément parce que, rendu avant la « révolution du jasmin », il permet de mieux juger de la perception des relations internationales, notamment à l’égard du Proche Orient, que se fait la représentation nationale ; en outre, les débats franco-français qui caractériseront la présidence Sarkozy par l’instrumentalisation de l’immigration et de la laïcité méritent ici d’être mis en perspective.

Disons au préalable que le ton général de ce rapport se démarque sensiblement de la quasi hystérie qui avait saisi la précédente législature à propos de la Turquie, lorsqu’elle avait voulu aborder la question arménienne[2] : a plusieurs reprises, les rapporteurs insisteront ici sur la loyauté qui s’impose dans les discussions internationales, écrivant notamment que « le processus doit se dérouler honnêtement et comme prévu, sans interférences politiques »[3] et sur la nécessité de « ne pas insulter l’avenir »[4], se démarquant ainsi significativement des positions de l’Elysée, ce qui mérite d’être souligné.

Ceci dit, une autre constante de ces rapports et de ces débats parlementaires, est l’absence des députés membres du groupe d’amitié « France – Turquie » : pas un seul d’entre eux n’a été membre de la commission, de même que le seul Hervé de Charrette avait pris la parole lors du débat précité. Etrange conception de l’amitié et de l’intérêt que l’on peut porter à un pays me semble-t-il… On y trouve en revanche – et entre autres – deux vice-présidents du groupe d’amitié « France-Liban », pays dans lequel la Turquie envoie des soldats dans le cadre de la FINUL, dont l’un est secrétaire du groupe d’amitié « France-Vatican », les vice-présidents des groupes d’amitié « France-Bulgarie » et « France-Israël » et le secrétaire du groupe « France-Chypre », tous Etats dont les rapports avec la Turquie reviendront tout au long du rapport.

Que peut-on dire du rapport lui-même ? En dépit de bonnes intentions affichées, il se caractérise par le flou du vocabulaire et des concepts et ne replace pas les problèmes abordés dans une perspective historique et comparatiste, qui serait peut-être gênante, nous allons le voir.

D’emblée, nous sommes dans l’immédiateté : « La réaction turque aux récents évènements au large de Gaza pose une nouvelle fois la question du sens et de la portée qu’il convient d’attribuer aux développements actuels de la politique étrangère turque. […] Cette réaction ne manque pas de nourrir des inquiétudes et de relancer des questions qui ne sont pas nouvelles quant à l’évolution de la Turquie »[5] rappelant ensuite que la politique étrangère de la Turquie reposait traditionnellement sur trois piliers : « l’appartenance à l’OTAN, l’alliance avec les Etats-Unis et la candidature à l’Union Européenne »[6] pour ajouter aussitôt avec une certaine inquiétude : « Aujourd’hui la Turquie semble ne plus se contenter de ce rôle »[7]

Ces remarques appellent deux observations : en premier lieu il est regrettable que la Représentation nationale se positionne à partir d’un évènement particulier, car à l’égard de la Turquie et de l’Europe ce n’est pas de position dont nous avons besoin, mais de politique ; d’autre part, pourquoi un Etat, quel qu’il soit, devrait se « contenter » du rôle qui est le sien depuis de nombreuses années, surtout si ce rôle est secondaire ? Ces propos sont qui plus est particulièrement étonnants dans la bouche de parlementaire français : la France aurait-elle dû se contenter du rôle qui était le sien pendant et après la seconde Guerre mondiale – pour ne pas remonter à 1815 ?

C’est bien parce que le Général de Gaulle a contesté cette position secondaire et vassale qu’il a souhaité rendre à la France la grandeur qui était la sienne depuis des siècles. Est-il donc si difficile de comprendre que la Turquie, avec le passé impérial qui a été le sien, puisse vouloir elle aussi renouer avec la grandeur et que ses dirigeants adoptent une politique somme toute assez gaullienne ? Petitesses et médiocrités récurrentes, qui sont le lot de la politique française depuis cinq ans nous ont fait peut-être oublier cet idéal. Nous serions mal venus de le reprocher à ceux qui s’en souviennent, y compris pour eux-mêmes.

Le rapport va ensuite se diviser entre trois grand chapitres : la Turquie puissance émergente, la Turquie tourne-t-elle le dos à l’Occident ? et enfin : quel rôle régional pour la Turquie.

Plutôt que d’analyser ces chapitres l’un après l’autre, ce qui nous amènerait peut être à poser des questions très impertinentes – pourquoi n’envisager dès le départ qu’un rôle régional pour la Turquie et pas un rôle international, par exemple – nous allons nous attacher à d’autres aspects qui entachent ce rapport, à commencer par le flou constant du vocabulaire utilisé.

Nous en donnerons deux exemples. La Turquie et son gouvernement sont tout d’abord vus comme un bloc, tout ce qui est « turc » étant l’expression, la mise en œuvre d’une politique décidée à Ankara : ainsi, lorsqu’il est question du renforcement des moyens diplomatiques turcs en Afrique, les rapporteurs citent, après l’ouverture de nouvelles ambassades, « l’ouverture de plusieurs dizaines d’écoles turques en Afrique par le réseau éducatif Fetullah Gülen. » [8] Le problème est que ces écoles ne sont pas des écoles gouvernementales, publiques, mais des écoles entièrement privées, financées par les parents d’élèves, et qui ne se développent d’ailleurs pas qu’en Afrique… Cet amalgame est déplorable également par l’allusion à la théorie du complot qu’il induit.

Il est ensuite bien difficile de savoir, aux termes de ce rapport, si la Turquie est un pays laïc ou musulman… Alors que la Turquie est toujours très officiellement un pays laïc, dont il nous est dit que « la politique extérieure reste fondamentalement menée par le seul objectif de la défense des intérêts nationaux »[9], et que nous sommes donc là très loin d’une politique « oummiste » qui n’est appliquée au demeurant par aucun pays, elle devient « le premier Etat musulman[10]à reconnaître l’Etat d’Israël »[11]en 1948…

L’histoire, même récente, fait ensuite l’objet d’un traitement un peu particulier. Le rapport donne parfois l’impression que l’histoire de la Turquie a commencé avec la victoire de l’AKP aux élections. Passons rapidement sur l’affirmation que « Aucun conflit territorial n’a jamais opposé la Turquie et l’Iran qui sont séparés par la même frontière depuis le XVI° sicle »[12], qui a sans doute pour but de mettre une note humoristique dans le rapport, pour aborder une section intitulée « la société turque entre islamisation et modernité »[13], les membres de la commission se disent tout d’abord « impressionnés par la modernité et le dynamisme du pays »[14], pour ajouter rapidement : « le respect des droits de l’homme est loin d’être assuré […] et la perte d’influence de l’armée n’est pas nécessairement un signe positif en raison des conditions dans lesquelles elle se produit »[15]

Ces affirmations sont littéralement stupéfiantes : pas un mot n’est dit sur l’héritage effectivement très lourd en matière de non respect des droits de l’homme laissé par les gouvernements successifs depuis la création de la République, et quant à regretter la perte d’influence de l’armée, qui a été à l’origine de tous les coups d’Etats qu’a connu la Turquie depuis plus de trente ans est littéralement scandaleux. De tels propos seraient totalement inacceptables et dénoncés comme tels à propos d’autres pays. Que dirait-on s’ils étaient tenus par exemple sur un Etat quelconque d’Amérique latine ?

Sur la question arménienne, le rapport énonce là encore quelques propositions étonnantes : « La reconnaissance du génocide arménien : la position officielle turque reste inchangée puisque seuls les “évènements” de 1915 sont évoqués, en dépit d’une pétition d’intellectuels turcs publiée le 15 décembre 2008. La Turquie a néanmoins accepté par le biais des protocoles la création d’une commission d’historiens »[16]. Voici une façon particulièrement biaisée de présenter les choses, en omettant le fait que le président turc A. Gül avait non seulement souhaité la constitution de cette commission paritaire (turco-arménienne), mais qu’il avait déclaré en outre qu’il se rangeait à l’avance[17] aux conclusions de ladite commission. Pourquoi de pas ajouter enfin que cette commission n’a pas pu se réunir parce que l’Arménie – que la Turquie avait été d’ailleurs l’un des premiers Etats à reconnaître – a refusé finalement d’y participer ?

Le seul aspect positif du rapport sur ce point consiste à relever l’opposition de la diaspora arménienne à la réalisation des travaux de cette commission[18] : une telle remarque étant trop rare pour ne pas être soulignée. Mais là encore, les rapporteurs auraient pu soulever une autre opposition : celle des partis kémalistes qui ont refusé de traiter cette question depuis la proclamation de la République, à la différence de ce qu’avait fait l’Empire ottoman finissant puisque le gouvernement du Damad Ferid Pasha avait organisé des procès contre des officiers coupables de massacres. Sans doute parce qu’ils embarrassaient trop de monde, de part et d’autres, ces procès sont passés aux oubliettes de l’histoire…

Le chapitre sur les relations de la Turquie avec ses voisins musulmans procède de la même manière, par une curieux mélange d’affirmations pertinentes et d’étranges omissions. Ainsi, les rapports avec l’Irak sont l’occasion d’aborder la question kurde : « … les Turcs constatent que l’option du tout militaire a échoué contre le PKK. »[19] On ne saurait dire moins. On pourrait dire bien plus en revanche, et rappeler, alors que les rapporteurs s’attachent tant au respect des droits de l’homme, à quel point les Kurdes ont eu à souffrir des gouvernements laïcs. J’en citerai un seul exemple : entre 1936 et 1938 a éclaté à Dersim une révolte contre une loi entendant vider la ville de sa population, composée de Kurdes alevis, pour la « turquifier » et permettre son « entrée dans la civilisation » ; cette révolte sera sévèrement réprimée par l’armée et suivie de plusieurs vagues de déportations. Pour gommer « Dersim » de la carte, l’Etat créa alors la province de Tunceli, qui signifie « main de bronze »… Ce massacre a été justifié par le député CHP Onur Öymen. Il est regrettable que le rapport ne cite pas de tels faits, ni de tels soutiens et trouve plus « inquiétante » l’arrivée au pouvoir de l’AKP.

Néanmoins, les parlementaires notent que « Au lieu de rechercher la confrontation avec les Kurdes, les Turcs ont compris qu’ils pouvaient créer une interdépendance économique : la Turquie est le premier investisseur au Kurdistan, pris plus au sérieux que Bagdad[…] la Turquie recueille aujourd’hui les dividendes politiques de sa politique économique. »[20]

Cette politique, jointe à d’autres mesures intérieures (dépénalisation de l’usage de la langue kurde, chaînes de télévision dans cette langue, etc.…) font que l’AKP est en fait devenu le seul parti d’ampleur nationale à disposer d’une base sociale dans les régions kurdes – que ce soit dans l’est du pays où à Istanbul…

Une observation curieuse est faire à propos des relations avec le Pakistan : « L’appui du sous-continent au mouvement jeune turc et la relation musulmane constituent le socle de cette proximité »[21]est-il affirmé. Que signifie ce galimatias ? Bien loin d’apporter leur soutien au mouvement jeune turc, les Princes musulmans indiens après la Première Guerre mondiale ont au contraire cherché à appuyer la dynastie ottomane détentrice du titre de Calife, précisément par sentiment de solidarité musulmane face à un pouvoir considéré, à juste titre et comme l’histoire l’a montré, menaçant pour l’institution califale. 

La partie consacrée aux relations avec les voisins grecs et chypriotes est sans doute la plus équilibrée du rapport : à l’égard de la Grèce, les parlementaires notent la bonne volonté qui s’est installée de part et d’autre et regrettent la fermeture, en 1971, du séminaire de Halki, qui formait 3000 à 4000 personnes, et qui n’est toujours par rouvert, ainsi que la décision judiciaire de 2007 de ne par reconnaître le caractère oeucuménique du Patriarcat de Constantinople. Mais est-ce bien le gouvernement qui est responsable de cette dernière décision ? La manière dont fonctionne la justice turque permet d’en douter.

Avec Chypre, les parlementaires rappellent justement, ce que l’on en fait généralement pas et nous pouvons leur en rendre hommage, que le coup d’état de 1974 avait été fomenté par l’extrême droite chypriote en vue de son rattachement à la Grèce des colonels[22] et que lors du référendum du 24 avril 2004 portant sur la réunification de l’île, 65 % des Chypriotes turcs se sont prononcés en faveur du « oui », alors que 76 % des Chypriotes grecs se prononçaient en faveur du « non »[23]. Il apparaît donc d’autant plus injuste de reprocher aujourd’hui à la Turquie la partition de l’île en écrivant « Aucun mouvement de la part des Turcs n’est perceptible sur l’affaire chypriote »[24] Que devraient-ils faire ? Ne pas respecter l’expression du suffrage universel par exemple ? Aucune suggestion n’est faite au demeurant par nos députés.

Ce qui néanmoins m’étonne le plus dans ce rapport est l’absence de parallèle qui est fait, et qui aurait dû l’être, avec la situation intérieure française au détour de remarques faites à propos de la Turquie : « Se pose de manière récurrente la question : dans quel camp sont les Turcs ? »[25]  ; « L’arrivée au pouvoir en 2002 du parti de la justice et du développement, l’AKP, et la nomination de M. Erdogan au poste de Premier ministre ont jeté le trouble sur la fermeté de l’attachement turc au principe de laïcité »[26]  ; « Dès l’origine, l’ascension de l’AKP a nourri les craintes d’une dérive religieuse du seul Etat avec la France dont la laïcité est inscrite dans la constitution. »[27]  ;  « Pour les diplomates français à Ankara, la Turquie est aujourd’hui à la recherche d’un équilibre entre démocratie et laïcité »[28], etc.…

Cette culture du soupçon – car aucune des craintes ici exprimées ne s’est révélée fondée pour l’instant – donne un ton déplaisant au rapport, et surtout, interdit toute interrogation sur la situation française, pourtant à bien des égards comparable. Passons sur le fait que les conditions d’émergence et d’imposition de la laïcité en France et en Turquie soient totalement différentes, puisque, dans le cas de la Turquie, nous avons l’exemple d’une laïcité imposée par le haut, par un régime autoritaire, contre la majorité de la population, alors qu’en France la laïcité s’est développée par le bas et a irrigué les institutions dans un sens plus démocratique.

Mais comment se fait-il qu’en faisant toutes ces observations, nos honorables parlementaires ne s’interrogent pas sur l’instrumentalisation qui est faite dans notre pays, de la laïcité à des fins d’exclusion, pratique qui s’est installée depuis le « rapport Stasi », pourquoi, lorsqu’ils parlent de liberté d’expression, ils ne s’interrogent pas sur les menaces à peine voilées que lançait un homme politique français aux journalistes en leur disant « je connais votre patron ! » (eux aussi le connaissaient également j’imagine…) ; pourquoi ne pas s’interroger, lorsque l’on parle des droits des minorités religieuses sur les pratiques bien françaises des collectivités locales qui détournent le droit de préemption urbain ou le droit du permis de construire pour empêcher la construction de mosquées ? pourquoi ne pas rappeler non plus l’institution par la République turque du « varlık » pendant la Seconde Guerre mondiale, impôt discriminatoire à l’encontre des minorités religieuses qui avait pour but de les dépouiller et de les chasser du pays ? que dire enfin de l’indépendance de la justice[29], regrettant qu’elle ne soit pas mieux assurée en Turquie, alors que sa situation en France n’est guère brillante ?

Les exemples semblables sont légion… Nous nous arrêterons là.

L’un des intérêts majeurs de la Turquie contemporaine, pour nous Français, est qu’elle nous tend un miroir dans lequel nous pourrions aisément nous reconnaître : pays laïc, unitaire, n’ayant pas signé la charte des langues régionales, ayant des difficultés avec ses minorités religieuses… nous préférons détourner le regard et donner des leçons. Combien seraient-elles plus acceptables si nous balayions devant notre porte !



[1] Rapport N° 2707, en conclusion des travaux d’une mission d’information constituée le 6 mai 2009.

[2] Cf. mon article « Attaquons, attaquons… comme la lune », publié ici le 26 octobre 2006

[3] Rapport, p. 45

[4] Idem, p. 46

[5] Id. p. 5

[6] Id.

[7] Id.

[8] Cf. p. 17

[9] Cf. p. 69

[10] C’est nous qui soulignons

[11] Cf. p. 33

[12] Cf. p. 57

[13] Cf. p. 23

[14] Idem

[15] Idem

[16] Cf. p. 53

[17] C’est nous qui soulignons

[18] Cf. p. 54

[19] Cf. p. 64

[20] Cf. p. 65

[21] Cf. p. 22

[22] Cf. p. 48

[23] Idem.

[24] Cf. p. 42

[25] Cf. p. 23

[26] idem

[27] Cf. p. 24

[28] Cf. p. 25

[29] Cf. p. 27

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