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Lettre à la France

« Dans les affreux jours de trouble moral que nous traversons, au moment où la conscience publique parait s'obscurcir, c'est à toi que je m'adresse, France, à la nation, à la patrie ! ».  Ces mots ne sont pas les miens, voilà pourquoi je les inscris ici en italique, ces mots ne sont pas de notre époque mais sont toujours d'actualité et semblent directement nous être adressés. Ce texte, écrit le 6 janvier 1898 par Émile Zola, invoque la "France éternelle", "la France mythique" face à la gangrène de l'antisémitisme.

Si chaque génération a eu droit à l'instrumentalisation d'une communauté par les pouvoirs en place, la nôtre malheureusement n'en est pas exempte. Régulièrement, l'Histoire "bug" et se répète invariablement comme un disque rayé. Nous faisons partie de cette rayure et il ne tient qu'à nous de nous mobiliser pour éviter de reproduire le même schéma.

Depuis la royauté chrétienne en passant par l'émergence de notre république, les minorités ont toujours été utilisées pour endosser les crises économiques et sécuritaires. Longtemps montré comme l'ennemi de l'intérieur, comme le responsable du déclin de la Nation, le « juif » a été, durant des siècles, désigné comme le mal absolu.

Alors que l'on tente désespérément de les opposer, on a substitué au « juif » d'hier son frère sémite ismaélien, le « musulman ». Il se trouve au centre de tous les problèmes, il est au cœur de tous les débats (sociétaux, philosophiques, littéraires ou politiques).

Il est caricaturé par des journaux d'extrême droite, republié et diffusé par des journaux satiriques au nom de la liberté d'expression. Il fait l'objet de "fichage" comme à Béziers pour mieux le cerner. Il est la cible de lois d'exception, il est assigné à résidence en plein État d'urgence. Il lui est demandé de se taire sur les sujets de fond, alors que bien malgré lui, il se trouve être un enjeu électoral récurrent dans la vie politique de notre pays.

« Et c'est vrai, la grande masse en est là, surtout la masse des petits et des humbles, le peuple des villes, presque toute la province et toutes les campagnes, cette majorité considérable de ceux qui acceptent l'opinion des journaux ou des voisins, qui n'ont le moyen ni de se documenter, ni de réfléchir ». Alors comment ne pas comprendre, dans ce formidable brouhaha, que certains esprits faibles puissent avoir l'idée de se dresser, en parfaits patriotes, contre cet envahisseur désigné ?

On insulte et violente des femmes seules dont l'unique crime est celui de se couvrir les cheveux, on agresse en bande organisée des personnes âgées et à mobilité réduite en raison de la visibilité de leur croyance, on profane, on brûle à visage couvert des mosquées, on détruit à la mitraillette des commerces musulmans à la nuit tombée, on frappe au ventre une femme enceinte, parce que voilée, jusqu'à lui faire perdre son bébé, on poignarde un père de famille sous les yeux apeurés de son épouse. « Alors que la barbarie sans foi et sans conscience t'a frappé, France, elle s'est également abattu sur tes enfants ».

Toi, qui comme une mère, ne saurais faire de distinction, ni de sélection parmi ceux que tu as portés en ton sein. Depuis toujours tes enfants t'ont choisie, France, et ne demandent qu'à être enfin reconnus et acceptés comme tels. Combien d'entre eux sont tombés sur tes champs de batailles pour défendre ton honneur ?

Ironie du sort, on demande au « musulman » de se désolidariser de la barbarie, comme s'il avait été solidaire de cette folie meurtrière ne serait-ce qu'un seul jour. Lui qui est la première cible de cette atrocité de par le monde. Lui qui se trouve souvent aux premières lignes de ces tueries macabres. France, ma chère, lorsque les balles ont fusé ce 7 janvier 2015, n'as-tu pas vu ce policier du nom d'Ahmed mourir sous tes propres yeux en voulant te protéger?

France, ma chair, lorsque l'hypermarché casher de Vincennes a été pris pour cible ce 13 janvier de la même année, as-tu oublié ce jeune malien du nom de Lassana Bathily qui, au péril de sa vie, a protégé sa propre famille abrahamique? Lorsque la Nation a été frappée ce 13 novembre 2015, n'as-tu pas compris que c'était toute la France qui avait été attaquée ?

Les noms des victimes, inscrits dans ton marbre, n'en sont-ils pas les tragiques témoins ? Lorsqu'à Nice, ce 14 juillet 2016, le camion de l'horreur a emprunté la Promenade des Anglais, n'as-tu pas vu que la toute première victime à être fauchée fut cette maman voilée prénommée Fatima ?

Tous tes enfants sont aujourd'hui victimes de la même calamité. Il serait injuste de faire porter au « musulman » un triple fardeau en lui faisant payer le prix de la culpabilité, du soupçon, et celui de la vindicte populaire. Alors que certains militent en faveur de la racialité du peuple de France, rêvent d'une race pure, de culture chrétienne, épurée du visage de l'islam, j'ai peur pour toi. Ces fous ne comprennent-ils pas qu'ils ne font qu'alimenter les braises d'une guerre d'un autre temps que l'on croyait révolue ?

Des siècles de guerres de religion, de sang et de larmes ont coulé dans tes entrailles avant que la laïcité, née de la révolution, ne vienne protéger les croyances et libérer les consciences. Cette même laïcité que l'on tente de falsifier aux frontons de tes institutions et au cœur même de l'hémicycle. Ceux qui règnent à ta droite ont perdu toute neutralité en matière de religion. Ils se permettent de condamner des mœurs, s'introduisent dans les affaires de culte et portent un véritable discours civilisateur digne de l'époque coloniale.

Au nom d'un soi-disant vivre-ensemble, on exclut. En ton nom, laïcité, on veut interdire la liberté de porter un couvre-chef. Toi, garante de la liberté de culte et de pensée, aujourd'hui travestie par des sots. Non, la laïcité n'est pas la négation de soi, pas plus qu'elle n'est un combat contre le religieux ! Elle ne consiste pas à interdire le port de tenue religieuse dans l'espace public, alors comment pourrait-elle devenir un bouclier contre l'islam?

Ô laïcité chérie, combien de méfaits institutionnalisés a-t-on commis en ton nom ? « Que s'est-il donc passé, comment ton peuple, France, ton peuple de bon cœur et de bon sens, a-t-il pu en venir à cette férocité de la peur, à ces ténèbres de l'intolérance ? ». « L'heure des responsabilités viendra », disait avec raison Zola, et il faudra régler le compte de ces élus et de ces élites immondes, qui nous déshonorent aux yeux du monde entier.

C'est nous, tes enfants meurtris, qui nous dressons aujourd'hui contre ces inquisiteurs de la pensée. Nous qui élevons le flambeau pour éclairer ton intégrité, protégeant désespérément les libertés individuelles que l'on tente de saccager.

Suivant les pas de l'illustre Dreyfusard, j'ai envoyé cette missive à tous les maires de France. Un appel illusoire diront certains, un devoir pour ma part. Un appel au sursaut républicain et à l'éveil des consciences. Un appel à notre époque, à notre France.

Voilà pourquoi j'en appelle ici à tous tes enfants, sans distinction aucune : à ceux qui s'inclinent en guise d'adoration, à ceux qui se voilent par pudeur, ceux qui se découvrent par conviction, ceux qui se lèvent tôt, ceux qui passent leur nuit debout, les travailleurs et les chômeurs, les cadres et les ouvriers, les retraités et les actifs, les radiés du pôle emploi, les étudiants et apprentis, les syndicalistes et les grévistes, les abstentionnistes et les sans domicile fixe, la France d'en bas car vue d'en haut, à tous, à entrer en résistance.

« C'est à ceux-là, France, que je fais appel. Qu'ils se groupent, qu'ils écrivent, qu'ils parlent ! Qu'ils travaillent avec nous à éclairer l'opinion, les petits, les humbles, ceux qu'on empoisonne et qu'on fait délirer ! L'âme de la patrie, son énergie, son triomphe ne sont que dans l'équité et la générosité».

Alors, marchons tous ensemble, enfants de la patrie, car ce jour de gloire est arrivé! « Et ce sera pour ta gloire finale, France, car je suis sans crainte au fond, je sais qu’on aura beau attenter à ta raison et à ta santé, tu es quand même l’avenir, tu auras toujours des réveils triomphants de vérité et de justice ! ». 

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