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Foulard: deux questions à la gauche

Tu es socialiste, écologiste ou supporter de Jean-Luc Mélenchon. Tu es syndicaliste ou membre d’une association de terrain. Contre l’austérité et les inégalités sociales, contre les centres fermés, pour les droits des Palestiniens, nous nous retrouvons souvent. Mais tu as jugé nécessaire de consacrer une part de ton énergie militante à faire disparaître les foulards islamiques dans les écoles, sur les lieux de travail, et même dans les assemblées élues. Au nom d’une certaine idée que tu te fais de la laïcité et de la neutralité, parfois au nom de l’égalité entre les femmes et les hommes, tu t’es engagé-e dans une croisade qui, en dehors de l’espace francophone (la France et ses provinces culturelles en Belgique, en Suisse et au Québec), laisse les progressistes complètement abasourdis : comment des personnes se réclamant de la gauche peuvent-elles se perdre dans un tel combat où elles font cause commune avec leurs principaux adversaires ?

Soit, on continuera à débattre entre nous. Mais puis-je te demander ici de regarder en face deux conséquences aveuglantes de ton engagement « contre les signes religieux » qui n’en cible en réalité qu’un seul.

1. Tu milites pour des interdits qui ne visent que les femmes. Ça ne te trouble pas ? (Voir ici à propos du Québec.) Le foulard n’est pourtant pas le seul signe religieux visible qui prolifère aujourd’hui. Puisque c’est l’islam qui t’inquiète particulièrement, pourquoi tu ne milites pas pour l’interdiction de la barbe ? N’est-ce pas aussi un signe religieux, et même sensiblement plus inquiétant, si on se place du point de vue subjectif de qui le regarde ? Ne sont-ce pas eux, ces « barbus » que tu accuses de manipuler ces pauvres victimes enfoulardées ? [1] Pourquoi, dans les conseils d’entreprise où tu as réussi à imposer une règle de neutralité vestimentaire, celle-ci n’a jamais visé les « barbes religieuses » ? J’ai bien une hypothèse, mais c’est la tienne qui m’intéresse. Car s’en prendre aux femmes et rien qu’à elles au nom de l’égalité des sexes, c’est au minimum incompréhensible et au maximum particulièrement pervers.

Ci-dessous, une affiche d’une société d’intérim aux Pays-Bas. Pourquoi, en Belgique, on est incapable d’assumer cette image complète de la diversité ?

 

 

2. Tu contribues à diviser profondément les classes populaires. Dans les cortèges syndicaux, on essaie de marcher « tous ensemble ». Tous les travailleurs, toutes les travailleuses ensemble pour être plus fort face au système qui les écrase, ensemble quel que soit leur statut, leur secteur, leur langue, leur origine, leur religion. Et ça ne vaudrait pas pour les musulmans, et singulièrement pour les femmes musulmanes, triplement exposées comme travailleuses souvent en situation subalterne, comme femmes victimes de la domination masculine et comme faisant partie d’une minorité ethnoculturelle discriminée ? Je sais que tu trouves leurs croyances archaïques et que tu estimes ridicule leur obstination à vouloir se couvrir la tête en public. Mais c’est secondaire, non ? La priorité, c’est l’unité. Les « contradictions au sein du peuple », comme disait le président Mao, ne sont rien face à la nécessité de faire bloc face aux forces dominantes dont une des tactiques favorites est « diviser pour régner ». Et tu leur rends ce service ! Quand des syndicalistes belgo-belges votent des règlements qui aboutissent à chasser de l’emploi des camarades de leur propre organisation, quand une frénésie anti-religieuse s’empare de certains secteurs du mouvement ouvrier qui se focalise sur des broutilles alors qu’une démarche d’apaisement est tout à fait praticable [2], qui s’affaiblit et qui peut se frotter les mains ?

 

[1] Voir cette très intéressante vidéo québécoise. À 3:05, le ministre Bernard Drainville, qui défend sa charte de la laïcité, répond à une question de l’animateur : « Les personnes qui portent la barbe n’ont pas à s’inquiéter. Il faut bien tirer une ligne quelque part. » Tout le débat avec le sociologue Gérard Bouchard vaut la peine d’être vu.

[2] Ecoutez ici, sur Radio Campus les pistes tracées par Dounia Bouzar, avec qui le Centre bruxellois d’action interculturelle vient d’achever une recherche-action qui sera bientôt publiée. L’émission date du 20 novembre 2010, et j’y interviens également pour donner un éclairage belge.

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