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Briser les clichés sur l’islam et les banlieues : « Sous-France.fr »

Vaincre le fatalisme qui gangrène les cités : tel est le projet ambitieux d’un photographe de talent. Son site internet sobrement intitulé « SOUS-FRANCE» offre une galerie de portraits engagés dans le mouvement d’ouverture sociale et culturelle qui gagne en ce moment les quartiers populaires. Détour recommandé pour aiguiser sa réflexion sur les banlieues.

Miloud Kerzazi a bien compris qu’il y avait une fracture sociale invisible et douloureuse dans les cités. Pourtant, en méditant bien le message qu’il nous offre, nous sentons qu’il ne s’enferme pas dans les ténèbres du pessimisme. En consultant son site, vous verrez que ses clichés regardent toujours l’horizon avec l’espoir que ces jeunes issus des banlieues soient plus engagés dans les dynamiques d’intégration sociale. Plus que le reflet d’une réalité, le site internet « SOUS-FRANCE.FR » est le témoignage photographique d’un nouveau temps : celui d’une contribution citoyenne de cette France venue « d’en bas ».

QU’EST-CE QUE LA « SOUS-FRANCE » ?

Au delà du bon mot, quand Miloud Kerzazi parle de « Sous-France », de quoi s’agit-il? Il n’a pas voulu désigner ainsi la France des maltraitances infligées aux étrangers ou celles de ceux qui en nombre croissant glissent en ce moment vers le déclassement social et l’indigence. Pourtant, ce sont autant de thèmes suffisamment graves pour interpeler les consciences et les bonnes intentions. La « Sous-France » dont vous visiterez les scènes et les commentaires sur le site internet de Miloud Kerzazi est celle des quartiers populaires de notre pays.

Les banlieues n’ont pas toujours la violence d’un township et le désespoir d’un slum indien. Elles tirent davantage leur cruauté de leur statut de zone d’abandon. Réforme après réforme, la République n’est guère parvenue à faire des cités des poumons économiques. Rénover des murs ne suffit pas à restructurer des personnes et retisser le tissu de familles que le chômage et la morosité des jours ont tellement usé.

Comment mettre à l’abri des personnes en manque de structuration face aux assauts des jeux d’argent, de la drogue, des rodéos tonitruants de véhicules à moteur… et longue ici serait la gamme des paradis artificiels dans la narcose desquels vivent des dizaines de milliers d’entre eux ? Résister au culte du désir assouvi et du consumérisme ne relève point de l’utopie don quichotesque. Miloud Kerzazi croit encore aux moyens et à l’intérêt d’invoquer dans le cas de ces populations affaiblies les mânes d’un Gandhi ou d’un Mandela. Et pourtant, le fond du problème, la métastase du cancer qui détruit tant l’humain n’est-il pas la folie de la consommation effrénée ?

Ces populations de quartiers populaires ont dans leur héritage culturel venu d’Afrique, d’Asie et d’ailleurs les valeurs curatives nécessaires au premier sursaut vers la guérison. Nous savons désormais qu’assister des personnes affaiblies par des volées de structures et une légion toujours croissante d’acteurs sociaux (médiateurs, animateurs, etc.) souvent dévoués jusqu’au burn-out total n’est pas la meilleure politique. Il faut au contraire suivre le raisonnement opposé, celui du redressement personnel que l’on impose au boxeur à terre pour qu’il se redresse et continue à tout prix le combat, dans les termes qu’exprime la culture américaine du « marche ou crève ». Miloud Kerzazi ne croit pas que l’Etat, dans ceci, trouvera vraiment son intérêt dans l’entretien d’une paix sociale relative et fleuretant imprudemment les spectres du chômage et du non droit. Mais nous savons déjà tout cela, me direz-vous.

Alors, faut-il ou pas se joindre au concert de damnations des quartiers populaires, ou au contraire tenter de les assainir ? Peut-on vraiment traiter un corps social aussi malade ? Reste-t-il encore dans l’inconscient des esprits la résignation fataliste qui nous souffle à l’oreille que toute chose ayant ses parties nobles et ignobles, la République a ses quartiers populaires comme jadis le Royaume de France avait ses bagnes et son Code Noir de Colbert?

Ces temps d’horreur ont certes disparu, mais ils ont cédé la place à des situations tout aussi épouvantables. Les quartiers populaires et ceux qui y habitent sont en fait perçus – avec une inquiétante unanimité – non pas seulement comme les parties ignobles et non présentables de la République mais aussi comme des fragments de non-France, des sortes de zones de parcage d’une population qui jamais ne sera française, même après mille ans. Comment abattre cette contre-vérité ? Si d’ailleurs elle était vraie, pourquoi de ces quartiers populaires sont issues des cas de réussite brillants ?

Miloud Kerzazi n’a pas l’intention ou les compétences pour répondre ici en termes laconiques à un problème aussi lourd. Aussi, il a opté dans cet album pour le soutien de la photographie dont le regard capture si bien ce qui est au-delà du langage verbal.

LE REFLET D’UN QUARTIER BRISE

  

Miloud Kerzazi est né un beau jour de 1971 en France dans un quartier populaire d’une petite ville du Grand-Ouest français : Châtellerault qui, à une époque, fournissait au roi de France ses meilleures épées. Petite bourgade du Poitou qui semble veiller à la mémoire de la fameuse bataille de 732 dont le fait d’arme est si intéressant, Châtellerault avait été choisi au lendemain du retour douloureux – et si mal connu – des Algériens rapatriés en 1962, au terme d’un nomadisme infamant allant de camp de parcage en camp provisoire tel que seul l’avait connu avant eux des prisonniers de guerre.

Son enfance fut un parcours où les traverses et les embûches étaient nombreuses. Dans un environnement social où tout le renvoyait à son exclusion, il a enchaîné comme tant d’autres une scolarité difficile, un épanouissement  qu’il devait arracher au monde par la transgression loin de tout plaisir de découverte et d’enrichissement. S’amuser pour les jeunes comme lui n’était en substance pas différent d’une course au plaisir, d’une frénésie de compensation qui le poussait vers les portes des discothèques, vers les murs de graffitis, vers la rythmique lourde du Rap… ceci sans oublier ceux d’entre nous qui se sont perdus sur les sentiers du romantisme et de la galanterie selon les critères américains de ces années 1980-1990 à mobylettes et cheveux laqués. Pour un « Roméo Miloud » ayant saisi dans ses lacs d’amour une véritable Juliette Karine, combien se sont contentés, à défaut de le vivre, d’aller voir Love Story à l’écran.

Lorsque sont arrivées ses années d’adulte, il s’est meurtri les épaules à défoncer les portes de bois qu’on lui opposait dans ses courtes études et sa recherche d’emploi. Il a été balloté comme un bouchon sur l’océan par toutes les agences possibles d’interim et autres officines d’assistanat aux slogans prétentieux. Il était maître passé en acronyme de contrats précaires dont devait se suffire pour toute ambition les personnes comme lui arrivée sur le marché du travail sans diplôme suffisant.

UN STIGMATE DU PASSE COLONIAL

 

 Toutes les terres ont une histoire. Celle de France comme beaucoup d’autres s’est écrite jusqu’à façonner son visage actuel à travers des interactions. Peu d’entre elles ont suivi des processus pacifiques et constructifs (par les vecteurs du commerce, de la musique, etc.), alors que la plupart de ces interactions se sont écrites dans le rejet et dans le sang[1].

Si à présent, vous voulez bien tourner vos regards vers son histoire internationale, les siècles d’aventures coloniales de la France vous paraîtront sans besoin d’en discuter, comme un épais catalogue d’interactions violentes entre le camp des colonisateurs armés de leur appareil idéologique, militaire et économique… en face desquels les peuples qui allaient être colonisés n’ont souvent pu opposer qu’une résistance héroïque mais insuffisante. L’Algérie, entre toutes, a eu le destin d’être élue au rang de territoire national français[2] comme une sorte d’iceberg des pays chauds ayant traversé par un effet de magie juridique la méditerranée du Nord vers le Sud.

La famille directe de Miloud Kerzazi est une trace rémanente de ce passé colonial. Comme l’iceberg flottant entre deux rivages, il a eu à porter au fond de son âme cette incertitude douloureuse de son origine réelle. Il a grandi comme tant d’autres sans pouvoir répondre à la question de la première couche de son identité : arrivé sur cette Terre était-il tout d’abord Français par le droit du sol ou Algérien par celui du sang et de la mémoire culturelle ?

Voyez-vous, ce n’était pas là une conversation détachée de salon car à cette question difficile, on s’est souvent chargé de répondre à sa place sur le mode de « est-il vraiment Français comme nous ? » ;  « quel est ce nom bizarre qu’il porte ? » ; « comment peut-on être musulman et se dire Français ? » ; « va-t-on embaucher une personne si différente ? » ; « mais quand donc va-t-il rentrer dans son pays ? ».

L’ESPOIR D’UN AVENIR MEILLEUR

  

Miloud Kerzazi a la faiblesse d’espérer une France meilleure. Une France nourrie par une conscience de l’autre comme sujet humain. Une France dynamisée par une montée qualitative de la culture générale des uns et des autres quant au passé pluriel de notre pays avec un futur appartenant à tous, sans tabou.

Une France multiculturelle, multireligieuse, multisociale : une France humaine, fidèle à son histoire et aux valeurs qu’elle s’est toujours employé à défendre.

Une France sans crispation face à sa diversité sociale, culturelle et religieuse. Une France des réformes structurelles certes, mais aussi celle des révolutions légales et énergiques dans le sens de la justice et de la promotion territoriale.

Oui à une France plus sereine, fière de sa mosaïque identitaire ! Abattons les idées reçues les plus mensongères ! Bâtissons un avenir commun, brillant de mille feux et dépassant les conflits de civilisation et les compétitions victimaires !

Notes


[1]Dans le fond commun de tous les esprits, les exemples en sont nombreux, tels que l’imposition violente de l’idiome français à tous les territoires de la République juste après la Révolution de 1789.

[2]Administrativement appelée département.

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