Cet article explore la richesse botanique du Maghreb et son interaction avec l'histoire humaine.
Pourquoi lire cet article :
- Pour découvrir la diversité des plantes du Maghreb et leur utilisation par les populations locales.
- Pour comprendre l'importance de la nature dans l'histoire et la culture maghrébines.
La nature est un témoin lent et omniprésent de l’histoire des Hommes. Elle peut être source, vecteur, ou produit de l’interaction des gens avec la terre. La nature, dans son versant sauvage, ne connaît pas d’autres limites à part celles qu’elle dessine elle-même au gré des reliefs et du climat. Le Maghreb “depuis Agadir jusqu’à Gabès” pour reprendre l’expression de Malek Bennabi en 1949, est une illustration idoine de ces trois axiomes ; par son unité et sa continuité topographique, climatique et donc botanique.
L’espace maghrébin est bordé au nord par le littoral méditerranéen qui s’étend depuis le Fahs à Tanger jusqu’à Bizerte en passant par la Mitidja. Il est composé de reliefs abrupts, qui font directement face à la mer, imbriqués avec des plaines côtières étroites elles-mêmes reliées aux plaines intérieures par endroits, comme au niveau d’Angad ou Maghnia.
Par opposition, la façade atlantique présente peu de reliefs, alternant entre agriculture intensive d’une part, et forêts de chênes lièges, d’arganiers, d’acacias, et d’euphorbes d’autre part, avant de laisser place au regs et ergs sahariens.
Les littoraux atlantiques autant que méditerranéens constituent des espaces de peuplement majeurs combinant climat tempéré et terres arables. La sédentarisation des populations a entraîné l’émergence d’un chapelet de cités portuaires à l’ancrage autant marin que continental.
À l’intérieur des terres, le Maghreb est un bloc montagneux. Atlas, Rif, Atlas tellien puis saharien, se chevauchent avec pour point commun l’enclavement et la rudesse du climat en hiver.
Au-delà, commencent de hautes plaines arides balayées par le vent – blad chih wa rih – à la végétation basse, propice à l’élevage, à la chasse au faucon et au sloughi (race de chiens spécifique à l’Afrique du Nord).
Plus au sud, le Sahara, puis le massif du Hoggar, autrefois parcouru de caravanes, porteuses autant de marchandises que de courants religieux.
Le couvert forestier du Maghreb est à l’image de sa géographie contrastée, des strates de son histoire, de son exploitation par les hommes, et surtout de sa transversalité territoriale.
Des arbres aux hautes cimes jusqu’aux sous-bois, commençons pêle-mêle par le chêne liège que l’on retrouve dans la Maâmora autour de Rabat et au niveau de la subéraie de Collo. Il est réputé pour son écorce utilisée par les pêcheurs et les horticulteurs. Le chêne kermès, plus petit de taille que son congénère, trouve un terrain propice dans le Rif, Les Beni Snassen, le Tell constantinois, et le Cap Bon. Il doit son nom au petit insecte parasite dont les œufs servent de colorant rouge pour teindre tarbouch, fez, et chechia. Enfin quelques chênes verts sont visibles dans le Tangérois, la Kabylie et la Kroumirie.
Autre espèce présentant plusieurs variantes, les pins sont répartis entre le pin d’Alep qui trouve au Maghreb un sol et un climat optimal, le pin maritime vu paradoxalement dans le Moyen-Atlas, et le pin noir du Djurdjura et du Rif occidental. À partir du pin, les maghrébins tirent, la térébenthine utilisée pour fabriquer des bijoux, et des graines à usage alimentaire. Les sapins quant à eux, se retrouvent à Talassemtane à proximité de Chefchaouen, ainsi qu’au niveau des crêtes du massif des Babors.
Le cèdre, arbre majestueux des montagnes d’Afrique du Nord, est présent dans le Tazzeka comme dans les Aurès, en flèche ou tabulaire pour les spécimens les plus âgés. Par sa longévité, le cèdre a longtemps constitué un repère autant pour les tribus berbères que pour les militaires. Travaillé, son bois est celui de constructions emblématiques telles que la porte de la grande mosquée de Kairouan édifiée au 7ème siècle, ou encore les plafonds de la mosquée Sidi Haloui à Tlemcen et l’auvent de la medersa Al-Atterine à Fès au 14ème siècle, ainsi que la coupole pyramidale de la medersa Ben Youssef à Marrakech au 16ème siècle. Le cèdre fournit également un goudron naturel, quitran, utilisé entre autres pour badigeonner l’intérieur des cruches au vue de ces propriétés antiseptiques.
Le thuya de berbèrie, presque exclusivement vue en Afrique du Nord, essaime d’Essaouira au Cap Bon en passant par l’Oranie. Apprécié pour ses loupes, excroissances qui se forment au niveau du collet des vieux arbres, et qui servent à la fabrication d’une multitude d’objets d’artisanat et d’instruments à corde (luth, rbab) par les ébénistes de Rabat, Alger ou Tunis.
Si le thuya est rarement présent dans d’autres régions du monde, l’arganier quant à lieu n’existe qu’au Maghreb. Il a été rendu célèbre par son huile aux vertus alimentaires et cosmétiques. Il est décrit dès le 11ème siècle par El Bakri, puis par El Idrissi et El Ichbili au 12ème siècle, Ibn Al Baytar au 13ème siècle, et Léon l’Africain au 16ème siècle, sous le nom de luz al-barabir (l’amande des berbères) à l’origine de nombreuses préparations tels que amlou, l’bsis,... L’arganier est endémique du littoral côtier du Haut-Atlas et Anti-Atlas avec des implantations jusqu’au niveau des hamadas, plateaux rocailleux surélevés et désertiques.
Dans le cas du frêne, rencontré en Kabylie et dans l’Atlas, il est recherché pour son bois utilisé en charpenterie ainsi que ses graines supposées avoir des propriétés tonifiantes et aphrodisiaques. Elles sont à ce titre un des composants des m’ssakhen (préparations chauffantes) et ras-el-hanout, mélange d’épices spécifique au Maghreb.
Autre cas emblématique de l’unité des paysages maghrébins, le caroubier est présent dans le Rif, le Zerhoun, le Zemmour, la Kabylie, la région de Tlemcen, la Medjerda, le Jbel Zaghouan. Comme le frêne, ces graines portent en elles des qualités nutritionnelles, et ont par ailleurs un usage métrique. En effet de poids très constant, elles servaient autrefois pour la pesée de l’or et des pierres précieuses ; et l’on tire de leur nom, carat, l’unité de mesure utilisée en joaillerie équivalent à un cinquième de gramme.
L’eucalyptus quant à lui, très répandu en Afrique du Nord, n’a été introduit qu’à la fin du 19ème siècle. En provenance d’Australie, l’objectif initial de ses promoteurs était d’assécher les marécages du Gharb, de la Mitidja et de Tunis entre autres. L’Eucalyptus est aujourd’hui largement utilisé pour produire de la pâte à papier et également des poteaux de maçonnerie. Le mimosa également originaire d’Australie, se retrouve notamment sur le littoral méditerranéen de la Kroumirie, à Tanger, en passant par l’Algérois.
Côté sous-bois, bruyère, genêt, thym et origan indifféremment appelé za’ter, romarin, lavande, et surtout alfa, constitue l’essentiel de la végétation des matorrals et steppes. L’alfa largement prédominant est utilisé en vannerie et sparterie par les artisans de Mecheria, Aïn Oussera, Aïn Sefra, Tekrouna, Jradou, Sefrou, Nabeul, Somâa,… Ici et là des palmiers nains, doum, complètent le paysage et offre par leurs palmes, une matière première idoine pour attacher autant des beignets vendus en chapelet, que pour entraver les pâtes des mulets, sans parler d’un grand nombre d’objets d’artisanat de la vie courante : nattes de sol – hsira – ou de mur – hiti –, panier – quffa –, bissacs – chwari –, panier à pain – tbeq –. De nouveaux objets plus en phase avec des besoins contemporains sont apparus dernièrement, démontrant la capacité d’adaptation tant du matériau que des artisans : sets de table, tapis de plage, stores… Le palmier nain, longtemps mal-aimé dans la région, a au passage pris sa revanche, devenant une plante d’ornement à part entière.
Plus au sud, le tamaris est un arbre important de l’interaction entre l’homme et la nature dans le désert. Il est utilisé pour le tannage du cuir des sacoches d’apparat, des babouches d’intérieur, et des selles. Il a fait la renommée du cuir du Tafilalet, de l’Oued Zousfana, de Rheris, et du Touat ainsi que des artisans de Fès, Marrakech, Tlemcen, Tunis, et Kairouan. Autre plante caractéristique de ces grands espaces, l’armoise au miel de couleur blanche que l’on retrouve surtout dans les régions de Guercif, Taza, Debdou ou encore Tiaret.
Enfin, ergs remodelés continuellement par le vent et regs rocheux des zones sahariennes, constituent l’espace privilégié pour le pâturage, avec des formations végétales dans le lit des oueds desséchés depuis le rivage atlantique jusqu’au Hoggar.
Le Maghreb dispose également d’un riche patrimoine végétal de poisons, tel que le chardon à glu, jusquiames, daturas, belladones, mandragore,… et d’empoisonnement à visée politique ou militaire à commencer par Idriss 1er, fondateur de la dynastie des Idrissides, victime d’un émissaire de Haroun Ar-Rachid. Le laurier rose, plante aux fleurs hautement toxiques, est apprécié par ailleurs pour ses tiges particulièrement résistantes à l’attaque des rongeurs, ainsi que son charbon très inflammable servant à préparer de la poudre à canon pour les fusils traditionnels, Moukahla.
Enfin n’oublions pas dans cette revue non exhaustive des étendues forestières du Maghreb, le genévrier rouge, l’oxycèdre, les cyprès en futaie, le peuplier, saules et aulnes au bord des oueds, le micocoulier, ainsi que le jujubier présent dans la région de Sidi Belabbes et qui a donné son nom à la ville de Annaba (les jujubes). Le câprier des régions d’Oued Amlil, Seddouk, et Bejaïa ; le myrte rapporté par les morisques d’Espagne ; le ciste retrouvé jusqu’aux amphores du site romain de Volubilis ; le narcisse trompette de méduse présent au Rif ainsi qu’au mont Zaccar de Miliana ; apportent également de la couleur à cette fresque forcément incomplète.
En regard de cette œuvre végétale naïve et primitive, hétérogène et cohérente à la fois, dont les maghrébins ont su tirer profit sans en être les maîtres d’ouvrage ; on retrouve aussi loin que l’on puisse revenir dans le temps une tradition agricole et des paysages façonnés par l’Homme qui feront l’objet d’une 2ème partie.
Référence :
1 – Les conditions de la renaissance – Malek Bennabi – Edition Tawhid, 1949
2 – Le Maghreb à travers ses plantes – Jamal Bellakhdar – Edition Le Fennec, 2018



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