Troupeaux et croyances. Le mythe suisse du mouton noir

Pour dire par exemple sa peur métaphysique des mahométans (ces êtres de croyance doublement inquiétants pa

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lundi 29 octobre 2007

Troupeaux et croyances. Le mythe suisse du mouton noir

De bonnes et braves bêtes boutant un mouton noir hors de la prairie nationale. L’affiche de campagne du premier parti politique suisse, l’Union Démocratique du Centre (UDC), aura été décidemment le thème majeur des élections fédérales du 21 octobre 2007. Jamais une carte postale d’Helvétie n’aura fait si vite le tour du monde.

Fédératrice des inquiétudes et des certitudes, l’image n’est pas vraiment une représentation raciale d’une Suisse de souche mais bien plutôt un instantané ethnographique. Même si, pour certains, elle soulève le coeur, l’image révèlerait une carte mentale, un motif, un pattern enfoui de la Psyché helvétique. Un peu partout le fondamentalisme l’emporte, mais ici comme ailleurs en Europe c’est le populisme qui ravit les masses anxieuses face à la complexité du monde.

Reconnaissons donc à ces responsables politiques, à défaut de raisonnements fins sur la Suisse et le monde, le mérite de communiquer par ces métaphores de la bonhomie et du bon sens pour faire remonter de la psychologie des profondeurs des expressions autrement indicibles. Les dirigeants du Schweizerischer Volkspartei suscitent au sujet de leur politique migratoire des éloges remarqués de Le Pen et font désormais de l’ethnologie comme Monsieur Jourdain faisait de la prose.

Certes beaucoup dénoncent l’aspect nauséabond des messages véhiculés, mais la vérité est sans odeur quand il s’agit d’images mentales et de croyances profondément inscrites dans l’imaginaire collectif. Une ethnopsychiatrie dévoilerait combien ce paysage mental esquisse une certaine Suisse sublimant l’ordre et la discipline, qui se voit comme un troupeau où les individus, pour avoir le droit de jouir de la prospérité nationale, ont le devoir de rester neutres et discrets, précis et ponctuels, propres et en ordre.

Le mythe du mouton noir exprime dans sa quintescence la haine d’une certaine Suisse vis-à.vis d’une autre Suisse, plus petite, élective et cosmopolite, repérable dans l’écart à l’équilibre, la sortie de rang, les têtes qui dépassent. Le personnel politique dans son ensemble, celui qui se targue d’avoir du bon goût et des hautes vues, fustige la représentation des étrangers que l’affiche de campagne stigmatise et expulse du paysage suisse.

Mais ce n’est pas là seulement ce que dit la carte postale-mentale de l’UDC, aujourd’hui plebiscitée par les urnes ; c’est à la fois beaucoup plus large et plus profond, beaucoup plus anodin et plus grave qu’une expression plus ou moins consciente de racisme ordinaire. La carte mentale ne dit pas tout à fait que « n’est pas Suisse celui qui est étranger ou n’est pas de souche blanche » mais putôt « n’est plus Suisse mais mouton noir celui qui génère désordre et dissonance au sein du troupeau ».

On ne naît pas forcémment mouton noir, on peut donc le devenir. Même le mouton blanc – de cette race alpine où culminent blondeur et yeux bleus – peut devenir la bête noire que l’on cherchera à expulser du consensus et de l’identité nationale. C’est là exactement ce que pointe l’affiche de campagne de l’UDC et c’est ce qu’elle cherche à prévenir au sein des citoyens de souche ou naturalisés.

Comment ne pas voir que le mythe du mouton noir est opératif à différents niveaux de la réalité culturelle, sociale et politique de ce pays ? Qui peut nier par exemple qu’à maints égards l’instruction publique, tant sur le fond que sur la forme, censée préparer le plus grand nombre aux métiers et aux savoirs d’avenir, pratique l’élevage et la « sélection culturelle naturelle » pour écrémer le plus petit nombre ? Et que les moutons noirs, briseurs de consensus, êtres doués de talent voire de génie, mais aussi individus trop actifs, fragiles ou sensibles, n’ont pas leur place dans la partition nationale.

Depuis la fin du monde bipolaire, une partie notable de la population helvétique souffre d’une crise de la représentation, déchirée entre d’une part son intériorité qui bat le rythme du temps chronométrique, nourrie de précision, de stabilité, de certitudes et d’autre part la réalité d’un monde instable, imprévisible, rugueux et bigarré. Et comme partout ailleurs, le même mécanisme à complication anthropologique se déclenche ; à un moment donné de l’histoire locale des troupeaux, des meneurs en viennent à « bouc-émissairiser » la minorité silencieuse – religieuse ou éthnique – perçue comme un troupeau – émergeant et donc irréductible – de moutons noirs.

Pour dire par exemple sa peur métaphysique des mahométans (ces êtres de croyance doublement inquiétants parce qu’étant des « soumis » insoumis), l’UDC lance l’initiative anti-minarets et dessine encore une autre carte mentale, signature caractéristique de la droite dure et du langage de l’extrême : l’affiche politique représente cette fois-ci l’érection d’une pointe phallique à plusieurs étages déchirant l’hymen représenté par la croix blanche nationale.

Au-delà de la dimension libidinale et l’expression pathologique de l’identité nationale, entendez le désespoir, la crainte, ni plus ni moins, de disparaître : « parce que le corps de l’islam est tellement fort et brutal et la Suisse si petite, parce qu’il est si dangereux et nous si tranquilles... »

L’externalisation des impensés et autres mythes de la caverne suisse dans laquelle semble s’être lancé systématiquement le plus grand parti suisse risque à terme de devenir source de désordre et d’effets secondaires. Un de ses paradoxes est qu’elle suscite des vocations croissantes de moutons noirs – ces égaux indomptables – qui dépassent le cercle des Suisses émigrés et des immigrés naturalisés pour toucher les milieux tout aussi créateurs de sens qui s’activent dans les arts et les lettres, les sciences et les affaires, l’humanitaire et la diplomatie.

Ces hommes et femmes, libres d’appartenances partisanes, voient poindre le danger que les autres – têtes baissées du troupeau – ne voient pas ; qu’instrumentalisées, mécanisées et répétitives, les initiatives populaires et la démocratie directe perdent leur transcendance quand elles fonctionnent plus sur le mode du sondage que de l’élection, qu’elles n’expriment pas toute la liberté des individus et que celles-ci imposent souvent aussi l’autorité et l’ordre au détriment de l’autonomie et de l’égalité du plus grand nombre.

L’ordre grégaire est premier, l’inégalité sociale sera seconde, et la prospérité impose le consensus sur tout ce qui reste non négociable parce que consubtantiel à la stabilité et à l’identité nationales – comme par exemple la sanctuarisation du secret bancaire. Telle pourrait être la légende de la prochaine carte postale mentale de l’UDC, maintenant qu’il ressort des urnes plus fort que jamais. Et pour tous les citoyens suisses qui ne vibrent plus de la mystique des troupeaux et des croyances ancestrales de l’alpage, le procès en accusation de mouton noir relève de la plus haute des élections.

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Réda Benkirane est sociologue et consultant international à Genève. Page personnelle sur internet: www.archipress.org/reda. Auteur du livre "Le Désarroi identitaire : Jeunesse, islamité et arabité contemporaines" aux éditions Cerf.

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