Plaidoyer pour une éthique islamique en écologie (1/2)

Une réponse planétaire doit donc être apportée au danger du réchauffement climatique. Comme pour les autres traditions philosophiques ou religieuses, l’islam se doit d’être à la hauteur de ce défi d’un genre nouveau. L’objet de cette contribution est de proposer des pistes pour placer la question de l’écologie au centre de la pensée islamique d’aujourd’hui et d’engager les musulmans dans une prise en compte accrue des préoccupations de l’environnement dans leur vie quotidienne.

Le changement climatique constitue certainement le plus grand défi que l’humanité devra relever au cours du XXIe siècle. L’espèce humaine dispose aujourd’hui de très peu de temps pour renverser le cours d’une tendance qui menace son existence. Les signes manifestes d’une planète malade ne manquent pas, et tout porte à croire que les dysfonctionnements du climat généreront des catastrophes de plus en plus brutales. La manière dont le monde gère aujourd’hui cette crise aura des conséquences directes sur la vie des générations futures.

Une réponse planétaire doit donc être apportée au danger du réchauffement climatique. Comme pour les autres traditions philosophiques ou religieuses, l’islam se doit d’être à la hauteur de ce défi d’un genre nouveau. L’objet de cette contribution est de proposer des pistes pour placer la question de l’écologie au centre de la pensée islamique d’aujourd’hui et d’engager les musulmans dans une prise en compte accrue des préoccupations de l’environnement dans leur vie quotidienne.

I – Un constat alarmant

A part quelques personnalités ou groupuscules aux motivations obscures[1], plus personne ne nie la réalité du dérèglement climatique et que c’est bien l’activité de l’homme qui en est à l’origine. Le Rapport mondial sur le développement humain 2007-2008 consacré à la lutte contre le changement climatique et rédigé par les experts du Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD)[2] aboutit à des conclusions alarmantes : « il reste à l’humanité moins de dix ans pour retourner la situation ». Si rien n’est fait dans les plus brefs délais, le monde entrera dans une ère d’incertitudes où les foudres du climat auront pour les 40% de la population mondiale la plus pauvre – soit environ 2,6 milliards de personnes – des conséquences apocalyptiques[3]. A terme, c’est l’ensemble de l’humanité qui en subira les effets néfastes et destructeurs.

Lors de l’une des ses dernières réunions, le GIEC (Groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat qui regroupe 2500 chercheurs provenant de 130 pays et dont l’ensemble des publications est soumis au consensus), auteur d’un rapport détaillé sur la question en 2007, mettait en évidence que c’est, parmi les scénarios qu’il avait élaborés, « le plus noir » qui se profile désormais[4]. Entre 1990 et 2006, le monde a connu les treize années les plus chaudes depuis 1880, date qui marque le début de l’ère industrielle. Quasiment tous les scientifiques reconnus du monde sont formels : le rejet et l’accumulation des gaz à effets de serre, responsables du réchauffement de la planète, sont beaucoup trop importants et sans la mise en œuvre de mesures draconiennes de réduction, les températures moyennes mondiales risquent d’augmenter de plus de 5°C. Pour situer les choses, le rapport du PNUD indique qu’un tel différentiel de 5°C correspond aux « changements de températures observées depuis la dernière ère glaciaire, une ère où une grande partie de l’Europe et de l’Amérique du Nord se trouvait sous plus d’un km de glace »

Face à ce péril, le monde a commencé à prendre conscience de l’urgence d’une mobilisation. Seulement, en dépit de tous les rapports et autres mobilisations, l’échec du sommet de Copenhague censé prendre le relais du Protocole de Kyoto démontre tristement que les responsables politiques actuels sont dans l’incapacité d’étendre leur vision au-delà des échéances électorales. Pire, on assiste aujourd’hui à une forme de régression en la matière du fait de la combinaison d’une crise économique, qui relègue au second plan l’impératif écologique, avec une offensive de groupuscules “climato-sceptiques“ aux pratiques peu scrupuleuses[5].

Alors que le changement climatique nécessite plus que jamais des actions d’envergure tant au niveau local que national et mondial, la déception d’avoir échoué à Copenhague, doublée d’un manque de volontarisme politique qu’illustre, en France, l’annulation de la taxe carbone, sont des motifs suffisants de préoccupation. Chaque jour qui passe complique davantage la tâche et considérant l’inertie et le manque de courage des responsables politiques, il revient à la société civile mondiale d’agir dans ce domaine. La gravité de la crise environnementale nécessite, en effet, la mise en mouvement de toutes les composantes de la société, dont les communautés religieuses. C’est dans ce cadre que les musulmans ont le devoir d’apporter leur contribution à la sauvegarde d’une planète à la santé si fragile.

II – L’écologie, une préoccupation première de l’islam

Cette contribution doit d’abord se faire à partir d’une relecture des sources premières de l’islam. En effet, il n’est pas souhaitable que les musulmans soient à l’écart de ce mouvement global destiné à sauver la planète d’une détérioration annoncée. Depuis quelques années, certains penseurs ont ainsi mis en évidence l’urgence d’une acceptation plus profonde de la dimension écologique dans les objectifs supérieurs de la Législation (Mâqasid Ash Shari’a). Cette nouvelle tendance, même timide, mérite d’être débattue, approfondie et diffusée le plus largement possible.

Dans ce cadre, il faut d’abord rappeler que la préoccupation de l’environnement et le respect de la Nature sont au cœur des principes islamiques. Les exemples sont légion où le Prophète Mohamed (Saw) interpellait ses compagnons quant au caractère sacré de la Nature qui les entoure. Dans un célèbre hadîth, le Prophète, passant près de Sa’d ibn Abi Waqqâs qui faisait ses ablutions, l’interpella au sujet du gaspillage que ce dernier faisait de l’eau. Surpris, celui-ci demanda alors : « Y a-t-il gaspillage même dans les ablutions » ? Et le Prophète de répondre : « Oui et ce, même en utilisant l’eau courante d’une rivière »[6]. Ce refus du gaspillage, comme, en d’autres endroits de sa Sîra, son intérêt pour la préservation des arbres, des animaux, des récoltes et de tous les autres éléments de la Nature – même en temps de guerre – donnent la mesure du respect de l’environnement dans la tradition islamique qui devient ainsi un principe premier devant réguler les comportements humains. L’universitaire Tariq Ramadan relève, à juste titre, qu’ « il ne s’agit pas d’une écologie née du pressentiment des catastrophes (qui sont engendrées par les actions des hommes) mais d’une sorte d’“écologie en amont“, qui fait reposer les rapports de l’homme avec la nature sur un socle éthique associé à la compréhension des enseignements les plus profonds »[7]. Au bout du compte, les préoccupations des deux écologies finissent par se rejoindre même si leurs sources diffèrent.

De même, rappelons que la Révélation est parsemée d’occurrences invitant à la contemplation et à la méditation des signes. Le Coran est articulé autour d’une pluie de références enseignant que tous les éléments de la Terre se prosternent, l’homme et la nature communiant dans cette dévotion : « Et c’est devant Dieu que se prosternent, bon gré mal gré, tous ceux qui sont dans les Cieux et sur la Terre, ainsi que leurs ombres qui s’inclinent devant Lui matin et soir[8] ». Signe révélateur de l’importance des éléments de la Nature au sein de la philosophie islamique, le titre de nombreuses sourates (chapitres) du Coran renvoient à l’écosystème qui entoure l’humanité : La « Vache », les « Bestiaux », « L’éléphant » pour les animaux ; le « Soleil », « L’étoile », la « Lune » pour ce dont regorge le cosmos. La rivière de « Kawthar », le mont « Tour », le « Tonnerre », le « Tremblement de terre », la « Caverne » comme éléments naturels, l’« Argile », le « Fer » comme matières premières, etc.

La Terre est ainsi considérée comme un dépôt (amana) dont l’homme à la responsabilité de gérer dans le cadre d’une interdépendance harmonieuse. En définitive, on constate que le rapport du croyant avec la Nature ne peut être fondé que sur la contemplation et le respect : « Dans la création des Cieux et de la Terre, dans l’alternance de la nuit et du jour, dans les vaisseaux qui sillonnent la mer, chargés de tout ce qui peut être utile aux hommes ; dans l’eau que Dieu précipite du ciel pour vivifier la terre, après sa mort, et dans laquelle tant d’êtres vivants foisonnent ; dans le régime des vents et dans les nuages astreints à évoluer entre ciel et terre ; dans tout cela n’y a-t-il pas autant de signes éclatants pour ceux qui savent réfléchir ?[9] »



[1]  L’heure du choix, Hervé Kempf, Le Monde, 21 février 2010. Auteur de plusieurs ouvrages qui traitent du réchauffement climatique, l’auteur est journaliste au Monde chargé des questions d’écologie. Cf. également, Plus de 600 scientifiques, s’estimant dénigrés, réclament l’organisation d’un vrai débat sur le climat, Le Monde, 9 avril 2010.

[2]  Rapport mondial sur le développement humain 2007-2008 édité pour le Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD), 2007, 1 UN Plaza New York, 10017, USA.

[3]  Alors que les nations riches sont responsables de la grande majorité des gaz à effet de serre, ce sont les pauvres de la planète qui devront payer le prix le plus élevé du changement climatique. C’est cette situation inique qui fait dire à l’archevêque Sud-africain Desmond Tutu que nous nous dirigeons vers un “Apartheid“ en matière de crise écologique. Parmi ceux qui subiront de plein fouet ces répercussions, on trouve beaucoup de pays à la population majoritairement musulmane. Les cas les plus aiguës se concentreront dans des pays comme le Bangladesh ou l’Indonésie où les cyclones, couplés avec les effets de la déforestation, risquent d’engendrer des difficultés insurmontables. Cf. Au Bangladesh, les premiers réfugiés climatiques, Le Monde Diplomatique, Avril 2007.

[4]  Le plus noir des scenarios climatiques se profile, Le Monde, 13 mars 2009.

[5]  Rappelons qu’un équilibre est possible entre croissance économique et respect de l’environnement. Ainsi, les pays de l’OCDE ont, à travers l’Agence internationale de l’énergie (AIE), adopté la devise des « trois E », c’est-à-dire la sécurité d’approvisionnement (Energy security of supply), l’efficacité économique (Economic efficiency) et la protection de l’environnement (Environment protection) « sans sacrifier un objectif aux autres ». Cf. “Les grandes batailles de l’énergie“, Jean Marie Chevalier, Editions Gallimard, 2004.

[6]  Hadîth rapporté par Ahmad et Ibn Majah.

[7]  “La réforme radicale : Ethique et libération“, Tariq Ramadan, Presses du Châtelet, Paris, 2008.

[8]  Sourate Ar Ra’d, (Le Tonnerre), Verset 15.

[9]  Sourate Al Baqara (La Vache), Verset 164.

A suivre...

Auteur : Nabil Ennasri

Diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques d’Aix-en-Provence, est actuellement doctorant à l'Université de Strasbourg et étudiant en théologie musulmane.

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