Lorsqu’on examine de près les évènements qui se déroulent au Proche-Orient et le carnage horrible subi par le peuple palestinien à Gaza, les regards de l’opinion palestinienne et même arabe, des gouvernements des Etats arabes et des âmes bien pensantes en Occident se tournent instinctivement vers les Etats-Unis, l’Europe et l’ONU.
Comme s’il était possible d’empêcher un pays impérialiste ou une entité belliqueuse d’agresser par principe sa victime, ou un Etat de coloniser, envahir, persécuter et massacrer une population par principe ou au nom du droit international.
Il n’y a rien qui puisse empêcher un colonisateur de coloniser ou un Etat agresseur, tel qu’Israël, d’agresser sauvagement le peuple palestinien sans une réaction concrète pour repousser toute offensive meurtrière, au titre de la légitime-défense, un principe reconnu par l’ONU dans le chapitre VII de la charte des Nations Unies.
Pourquoi n’y a-t-il pas eu récemment une telle réaction, une telle légitime-défense, devant l’insoutenable bain de sang génocidaire perpétré à Gaza par l’Etat d’apartheid israélien, au vu et au su de tous ?
Pourquoi les Etats arabes ne se sont-ils pas immédiatement fédérés au sein d’une organisation de défense collective, dont la charte stipulerait que si un Etat membre venait à être violemment agressé, tous les Etats membres se ligueraient aussitôt, comme un seul homme, contre son ou ses agresseurs, en lui portant assistance militairement, à l’instar de l’article 5 de la Charte du Traité de l’Atlantique Nord ? Ces deux questions sont légitimes.
Une simple réponse vient à l’esprit : le lent et inexorable déclin de la civilisation arabe, qui a débuté il y a plusieurs siècles de cela, pour aboutir à des Etats arabes faibles et vaincus par Israël en 1967 et en 1973. Cette situation a contraint les pays arabes à abandonner les Palestiniens à leur triste sort, proprement effroyable depuis plus de 75 ans.
Il est important d’évoquer d’abord les causes directes de ce qui se passe aujourd’hui, puis d’aller plus loin en remontant le temps jusqu’au Moyen-Âge, afin de mieux saisir les origines lointaines du délitement de la civilisation islamique.
Il semble que la date clé, où tout a commencé, est 1917, l’année de la prise de Jérusalem par les troupes britanniques, au plus fort de la Première Guerre mondiale, dans un contexte marqué par la promulgation infâme de la déclaration Balfour (novembre 1917) et par l’accord secret (Sykes-Picot) entre la Grande Bretagne et la France, en vue de se partager le Proche-Orient. C’est une période marquée par la révolte arabe instrumentalisée par un énigmatique agent anglais, plus connu sous le nom de Lawrence d’Arabie.
Ce sont des évènements historiques qui entraînèrent la décomposition de l’Empire ottoman, dont l’accélération de la chute a été provoquée par l’alliance nouée avec l’Allemagne pendant la Première Guerre mondiale.
On raconte que lorsque les troupes britanniques firent irruption dans la Ville sainte en 1917, les soldats ottomans, complètement désemparés et affamés, frappaient aux portes de la cité de Jérusalem en quête de pain.
C’est dans ce climat que la longue présence ottomane au Proche-Orient disparut, et fut suivie par la colonisation européenne des pays de cette région. Un rapide parcours de l’histoire moderne du pays le plus grand et le plus important de la région, l’Egypte, pourrait favoriser notre compréhension de ce qui s’est vraiment passé au moment où la domination ottomane s’éclipsait.
L’Egypte pharaonique a été envahie très rapidement par les puissances européennes. L’épisode le plus révélateur du déclin des Arabes est l’expédition conduite par Napoléon Bonaparte en 1789, dont l’armée triompha des Mamelouks, ces anciens lieutenants des Seldjoukides, en deux heures seulement, tellement la supériorité technique et tactique des armées européennes tenait le haut du pavé dans les rapports de forces de l’époque.
Cette expédition a fait ouvrir les yeux des Egyptiens sur le retard économique, scientifique et militaire accumulė par leur pays. C’est un énigmatique aventurier d’origine albanaise, Mehmet Ali, qui en prit le contrôle jusqu’en 1848. Ce chef intelligent a compris qu’il fallait impérieusement rattraper ce retard, mais il était trop empressé. De surcroît, son objectif réel n’était pas de créer les conditions favorables à une renaissance scientifique et intellectuelle dans son pays, mais plutôt de dominer la région du Moyen-Orient.
C’est une attitude qui persiste jusqu’à aujourd’hui chez certains dirigeants arabes. Elle est responsable, à elle seule, de tous les désastres des Arabes, allant de Nasser à Saddam Hussein.
Mehmet Ali fit construire des hauts fourneaux et des aciéries pour fabriquer des armements, et créa une armée redoutable qui envahit l’Empire ottoman. Au moment où il a failli faire tomber cet Empire faible et malade, il fut arrêté net par la France et la Grande-Bretagne, parce que la Russie n’aimait pas voir progresser l’avancée égyptienne vers les détroits.
Cet échec politique s’accompagna d’une dépendance de l’Egypte, rentrée alors dans le giron britannique, aux institutions financières. Après une indépendance difficile en 1922, le nationalisme arabe prit le dessus et domina le paysage politique et idéologique au Moyen-Orient au moment même où les juifs commençait à s’installer en Palestine, en plein mandat britannique.
L’agence juive a commencé à acheter des terres en Palestine et à créer des colonies bien avant le mandat britannique, sous le regard indifférent des Ottomans. Les premiers colons seront rejoints par les rescapés de la Shoah et, en 1948-1949, ils chasseront les populations arabes qui vivaient en Palestine.
Ce qui est important, à mon avis, ce ne sont pas les conséquences de la guerre de 1949 et celles du Plan de partage de l’ONU de 1947, car d’une part, les espoirs des Arabes reposaient sur un pays puissant, l’Egypte, qui n’était pas encore complètement vaincu et, d’autre part, le nouvel Etat d’Israël ambitionnait de conquérir toute la Palestine, sans respecter le Plan de partage.
Toutefois, le nationalisme arabe promu par Nasser s’effondra durant la guerre de 1967, qui fut menée par ce dernier avec un amateurisme et une irresponsabilité sans bornes. Alors qu’Israël se préparait sérieusement à vaincre l’Egypte, Nasser envoya la moitié de son armée au Yémen, ne préparant aucun plan militaire pour repousser une attaque israélienne, tout en enflammant la population égyptienne à renfort de discours anti-israéliens.
Il affirma des choses contradictoires concernant ses intentions réelles aux ambassadeurs américain et soviétique, ordonna le blocus d’Eilat qui ne menaçait pas véritablement le commerce et le ravitaillement israélien dont l’essentiel était acheminé à travers la Méditerranée et non dans la Mer Rouge, puis demanda, en juin 1967, le départ des casques bleus stationnés à la frontière avec Israël depuis 1956.
Il fut donc assez facile pour les Israéliens de vaincre cet adversaire important, en élaborant un plan détaillé et audacieux visant à venir à bout de l’armée égyptienne. L’aviation égyptienne fut anéantie en quelques heures, puis celle-ci effectua des raids meurtriers sur les troupes égyptiennes au Sinaï. La surprise et la panique de ses troupes, ajoutées à l’offensive de grande envergure de l’armée israélienne, ont fait 10 000 morts du côté égyptien. Israël conquit le Sinaï jusqu’au canal de Suez en plus de la Cisjordanie, Jérusalem et les Monts du Golan, en livrant des combats peu difficiles contre les Jordaniens et les Syriens.
En 1973, l’heure de la revanche avait sonné. L’armée égyptienne détruisit la ligne Bar Lev et franchit le canal de Suez. Mais le plan égyptien n’était pas très précis. Tandis que l’état-major était convaincu que l’avancée égyptienne ne pouvait pas aller plus loin que le canal de Suez, en raison de l’insuffisance des missiles antiaériens (SAM) livrés par les soviétiques, Anouar el-Sadat ordonna, juste après le succès de la traversée du canal et la constitution de trois têtes de pont égyptiennes, la conquête du Sinaï.
Devant l’insistance de ses généraux qui ne voulaient pas de cette attaque-suicide, en raison de la supériorité aérienne israélienne, il déclara néanmoins que cette nouvelle avancée était nécessaire pour soulager les Syriens qui étaient malmenés dans la région du Golan. Bien entendu, les avions israéliens ont anéanti une bonne partie des chars égyptiens qui pénétraient dans le Sinaï. Tactiquement, cette avancée ne pouvait pas soulager les Syriens et elle s’avéra très coûteuse en hommes et en matériel.
Mais l’erreur la plus grave de Sadate fut de refuser de ramener des divisions stationnées du côté de cette région désertique pour repousser une nouvelle offensive israélienne conduite par Sharon, qui effectua une traversée inverse du canal de Suez en profitant du trou laissé par les Egyptiens entre la 2ème armée et la 3ème armée (trou du déversoir).
La route du Caire était ouverte et les troupes de Sharon n’ont fait face à aucune résistance derrière les lignes de l’armée égyptienne. Ce sont les Soviétiques qui menacèrent d’intervenir, si les Israéliens avançaient vers le Caire. C’est alors que Sharon décida d’encercler la troisième armée égyptienne.
Pour sauver cette armée, les Egyptiens entamèrent des négociations qui les ont fait entrer dans l’orbite américano-israélienne en écartant les soviétiques. C’est un moment crucial. C’est précisément à ce moment-là que les Palestiniens ont été abandonnés à leur sort.
Tout ce que les Egyptiens voulaient obtenir après cette guerre, c’est la récupération du Sinaï. Pour cela, el-Sadate effectua un funeste voyage à Jérusalem en trahissant la cause arabe.
Ces deux défaites militaires égyptiennes ont été très coûteuses pour les Arabes, et si les civils palestiniens souffrent aujourd’hui, c’est parce que les Arabes ont perdu la dernière chance de défaire leur ennemi israélien en perdant l’initiative stratégique après des erreurs graves commises par leurs dirigeants.
Ce qui est intéressant à révéler, c’est que la raison principale de ces défaites est l’absence de rationalité et de savoir. On raconte que, malgré la livraison par les Soviétiques d’un nombre important de chars T-54 aux syriens en 1973, les pilotes syriens de ces chars ne pouvaient pas se coordonner entre eux pour élaborer des tactiques de combat, surprendre l’adversaire, l’encercler, etc. Les pilotes de chars israéliens au Golan, pourtant moins nombreux réussirent, eux, à détruire la plupart des chars syriens.
On peut tout autant dire que Nasser et Sadate manquèrent sérieusement de rationalité et de compétence dans des moments décisifs de la guerre contre leur ennemi existentiel.
George Clémenceau a dit un jour : « ce sont les idées qui donnent du courage ». Les Arabes, aujourd’hui, n’ont aucune idée intelligente ou vision stratégique pour sortir de la crise. Ils n’ont créé ni une organisation sécuritaire commune, ni une armée commune, ni un envoyé spécial pour la paix. Il faut dire que le savoir-faire et la rationalité nous enjoignent de chercher la paix et aussi de préparer la guerre. Faute d’idées et d’actions concrètes, les Arabes manquent de nos jours de courage.
Ils ont aujourd’hui peur de proposer des mesures concrètes pour faire pencher la balance, comme lever de force le siège sur la bande de Gaza (en protégeant par exemple les convois par une couverture anti-aérienne si nécessaire), boycotter les produits israéliens, fermer leurs espaces aériens aux avions israéliens et rompre leurs relations diplomatiques avec Israël, ainsi que l’a proposé l’Algérie, un pays qui a soutenu depuis toujours les Palestiniens et a lutté durement et glorieusement contre la colonisation française.
En fin de compte, c’est l’absence de rationalité qui provoque chez les pays arabes cette incapacité à peser sur les évènements et à soutenir leurs frères palestiniens. Cette carence ne date pas d’aujourd’hui. Elle remonte au Moyen-Âge.
N’oublions pas que les Mamelouks et les Ottomans, qui régnèrent sur le du Proche-Orient pendant quatre siècles, échouèrent à favoriser son essor, en refusant de propager le savoir et l’enseignement des sciences (l’imprimerie a été interdite par Sélim II en 1462).
Ce vide remonte aux Seldjoukides, des Turcs frustes arrivés fraîchement d’Asie-centrale qui ont pris le contrôle de cette région au 11e siècle, au détriment du califat abbasside qui, après un âge d’or remarquable au 9e siècle, perdit son avancée civilisationnelle avec la destruction des théologiens rationalistes, les mutazilites en 847, encouragée par Al-Achari.
C’est pendant cette période que le fiqh rationaliste, comme celui d’Abu Hanifa, fut remplacé par la science du hadith, notamment par Ibn Hanbal, un féroce adversaire des rationalistes.
C’est au 11ème siècle qu’Al-Ghazali attaqua la philosophie arabe d’obédience grecque, sous l’œil bienveillant des seldjoukides. Au 14e siècle, Ibn Taymiyyah remit en cause la logique. Ainsi, le savoir a complètement disparu du paysage culturel du monde musulman. Les penseurs de la Nahda ne sont pas parvenus à sortir de ces sentiers battus et une période d’extrémisme religieux, promu notamment par Sayed Qutb, a rempli le vide laissé béant par la disparition de la rationalité, de la science et de la philosophie.
Cette situation, résultant de ces évènements tragiques sur le plan intellectuel, a perduré, malgré la mondialisation et l’évolution des technologies.
Mais il est important de préciser que les causes historiques qui expliquent les souffrances du peuple palestinien d’aujourd’hui ont existé réellement, et que c’est leur terrible enchaînement qui a abouti à l’absence d’un Etat palestinien et à l’incapacité des pays arabes de protéger leurs frères palestiniens.
La Palestine est devenue, avec le temps, une ligne de fracture née du déclin des Arabes et de la montée en puissance d’Israël. Le processus de formation du monde multipolaire actuel, avec l’émergence de nouvelles puissances et le début du recul des Etats-Unis, n’est pas en réalité très avancé.
La Russie et la Chine ne sont pas assez fortes pour peser de tout leur poids dans les affaires du monde, quant au monde occidental, il n’a plus de voix pour défendre la cause d’autodétermination du peuple palestinien, en raison de ses liens étroits avec Israël.
Ainsi, le peuple palestinien est l’un des grands perdants de cette évolution. Il se retrouve pratiquement seul face à son destin, malgré les immenses vagues populaires de soutien et de sympathie que son sort tragique soulève à travers le monde.



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