Pas de mouvement autonome sans réflexion autonome

[…] Cet « anti-intellectualisme » a réduit l’action militante et l’engagement politique à une vast

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lundi 5 novembre 2007

« Une indépendance complète de la pensée à l’égard de l’expérience concrète n’est pas possible »
Mohammed Iqbal

« Personne n’a encore réalisé une révolution victorieuse sans théorie révolutionnaire »
Amilcar Cabral

Depuis plusieurs années des militants de banlieues cherchent à constituer un mouvement politique autonome afin de faire valoir leurs points de vue, et celui des quartiers populaires, dans le champ politique.

Cette volonté de création d’un mouvement politique autonome est restée jusqu’à maintenant dans la sphère de la prospective intellectuelle de quelques militants qui possédaient pourtant une expérience certaine de l’engagement dans différents domaines.

Il parait évident, avec le recul, que les raisons de la non création de ce mouvement sont multiples et ne peuvent en aucun cas être ramenées à un facteur unique.

Mais parmi ces facteurs multiples, il nous semble évident que le manque d’engagement dans le travail conceptuel, intellectuel et théorique, fut l’un des facteurs déterminant qui a empêché la constitution d’un mouvement politique autonome.

En effet, pendant des années ces militants se sont engagés sur le « terrain » sans tracer de perspectives sur le long terme. Ils se sont mobilisés au coup par coup avec des gens et pour des causes qui leur paraissaient justes sans réussir à développer une action politique globale.

Malgré la justesse des causes défendues, et la nécessité qu’il y avait à les défendre, cette pratique militante a montré ses limites pour la construction d’un mouvement politique autonome. Ainsi la nécessité de développer une action politique plus large met en évidence l’exigence de mener une réflexion de fond sur les actions passées et sur les perspectives futures.

A la suite de Lénine affirmant qu’il ne pouvait pas y avoir de parti révolutionnaire sans théorie révolutionnaire, nous pensons qu’il ne pourra y avoir de mouvement autonome sans réflexion autonome.

Ce manque d’engagement dans le travail intellectuel a souvent été justifié par une rhétorique « anti-intellectualiste » qui n’accordait de valeur qu’à « l’action » où à l’engagement de « terrain ».

Pourtant il apparaît évident que tout engagement sur le « terrain » nécessite un minimum de qualification technique, c’est-à-dire d’activité intellectuelle créatrice pour organiser l’action. Malgré cela, ceux qui étaient intéressés par les idées et la réflexion ont trop longtemps été qualifiés d’« intellectuels déconnectés des réalités ». Comme si les idées et leur histoire ne faisaient pas partie du « réel » ?

Cet « anti-intellectualisme » a réduit l’action militante et l’engagement politique à une vaste entreprise de protestation contre des injustices réelles. Si ces protestations étaient totalement justifiées et incontestablement légitimes, elles étaient en elles-mêmes insuffisantes pour créer un mouvement réellement politique.

Pour cela il était, et il est toujours, nécessaire de dépasser la phase de protestation relative à des problèmes concrets pour passer à la production d’idées « abstraites » permettant d’orienter une action politique dans la durée.

Ce passage doit permettre de passer d’une action momentanée et liée à un évènement particulier, à une action permanente liée non plus à une conscience de la nécessité de lutter contre une injustice mais à une conscience politique liée à la défense d’un projet.

Le mouvement, s’il veut évoluer dans un sens véritablement politique, se doit aujourd’hui de passer du moment purement protestataire, « associatif-revendicatif », au moment « éthique-politique », « c’est-à-dire de l’élaboration supérieure de la structure en superstructure dans la conscience des hommes »[1].

Cette catharsis, au sens de Gramsci, nécessaire pour permettre au mouvement un « saut qualitatif », n’a, pour le moment, pas été rendu possible par manque de réel engagement dans le travail de définition théorique puisque ce travail à toujours été compris en opposition à la pratique.

Pourtant si l’on se penche véritablement sur la question, il parait clair que l’opposition entre la théorie et la pratique n’est qu’une fausse opposition qui ne peut être défendue que par légèreté.

L’opposition au travail de réflexion au nom de l’engagement de terrain a souvent permis de justifier un discours « spontanéiste » peut à même de favoriser la construction d’un réel mouvement politique.

Ainsi, furent mis en avant les mouvements de révolte répondant à un évènement immédiat dont la portée générale est limitée et par conséquent ne remettant pas en cause les structures de la société et de l’Etat.

Ces luttes et ces résistances spontanées traduisent un éveil de la conscience politique des individus en montrant la nécessité d’une résistance collective qui rompt délibérément avec la soumission, parfois inconsciente, aux pouvoirs.

Même si ces luttes spontanées sont positives, il est nécessaire d’en souligner les limites afin de faire progresser le processus d’organisation sur des bases politiques. La spontanéité, formée à travers l’expérience quotidienne, est limitée car elle ne permet pas une réelle prise de conscience politique globale mais la réduit à une conscience parcellaire liée un certain nombre problème restreint.

Loin de ce « spontanéisme », il nous faut affirmer qu’en politique les idées ne tombent pas du ciel mais elles naissent et se transforment du fait de la pratique sociale.

Engagés dans des luttes diverses, les hommes acquièrent une expérience qu’ils tirent de leurs succès comme de leurs revers. Ainsi, lorsqu’ils ont accumulé suffisamment d’expérience, un « saut qualitatif » se produit par lequel les connaissances pratiques doivent se transformer en connaissances rationnelles, en idées. C’est le passage de la matière à l’esprit ou de l’être à la pensée donc aux théories, à la politique et aux plans d’actions qui les accompagnent.

Ce passage n’ayant pas été véritablement réalisé par les militants de banlieue, il est évident que de fait cela handicape fortement nos perspectives politiques. Comment proposer un réel projet si l’on n’a pas haussé au plan théorique ses propres pratiques ? Comment définir une ligne politique claire sur laquelle des gens venus d’horizons différents pourraient se rejoindre si l’on n’a pas synthétisé dans une pensée une pratique ?

On ne pourra voir l’effectivité de ces idées que par l’application de ces idées à la pratique sociale, qu’une fois que ces idées pour le moment diffuses auront été réfléchies, pensées, expliquées et appliquées.

Si les idées défendues par les militants de banlieues sont justes, ils subiront des échecs et des revers momentanés du fait que le rapport de force politique ne sera pas immédiatement en leur faveur, mais ils finiront inéluctablement par remporter des victoires. Si leurs idées sont fausses la pratique sociale les obligera à les repenser.

En passant par le creuset de la pratique, la connaissance humaine fait un nouveau « saut qualitatif » encore plus important que le précédent. Seul ce « saut qualitatif » permettra d’éprouver la valeur du premier, c’est-à-dire de s’assurer du fait que, les idées politiques élaborées au cours du processus de réflexion sur la pratique, sont justes ou fausses.

Pour que s’achève le mouvement qui conduit à une connaissance juste, il faut souvent maintes répétitions du processus de connaissance consistant à passer de la pratique à la connaissance, puis de la connaissance à la pratique.

Mais pour le moment la première étape du processus de connaissance, c’est-à-dire le passage de la pratique à l’idée, n’a pas été réellement atteint par les différents mouvements issus des banlieues.

Pourtant les chantiers de réflexions, permettant la constitution d’un réel courant de pensée politique et d’un mouvement qui l’incarnerait, sont vastes et difficiles. En effet, au moment historique qui est le notre, il ne s’agit pas seulement de s’inscrire dans une filiation idéologique et politique mais d’en créer une à partir d’expériences et d’idées diverses.

Dans ce cadre, il est évident que notre réflexion ne pourra pas être un acte purement « gratuit » et « désintéressé »[2] puisque nous voulons utiliser ces connaissances dans le but explicite de transformer la situation sociale.

Nos réflexions dans ce cadre politique ne sauraient avoir d’autre but. La constitution d’un mouvement politique nous impose de nouvelles taches théoriques, politiques et d’organisation et c’est dans ce cadre que doivent se développer nos réflexions. Parmi ces chantiers quatre nous semblent être d’une particulièrement grande importance :

 -  L’approfondissement de la connaissance historique des mouvements dont nous nous revendiquons en parti l’héritage non pas seulement dans la perspective de développer une connaissance purement abstraite du passé mais pour en tirer des leçons pour notre action présente.

 -  Quelles leçons pouvons-nous tirer de l’expérience de l’Etoile Nord Africaine puis du PPA et du MTLD, de l’activité de l’association des Oulémas, du Mouvement des Travailleurs Arabes [MTA], de la marche pour l’égalité de 1983 et des différentes expériences militantes qui se sont développées à la suite de la marche ?

 -  Quels enseignements tirer des pratiques militantes de ceux qui ont lutté contre la « double peine » ou contre les violences policières ou de ceux qui se sont engagés dans des associations musulmanes ? A partir de cette histoire pouvons-nous formaliser une orientation politique ?

 - L’approfondissement de la connaissance historique des mouvements qui, dans les pays du Sud, ont lutté contre le colonialisme et l’impérialisme. De Gandhi à Ho Chi Minh, du FLN algérien à l’ANC sud-africaine, en passant par la lutte des Palestiniens quels enseignements pouvons-nous tirer de ces expériences ? Quelles idées développées par ces hommes et ces mouvements peuvent encore nous servir aujourd’hui ?

 - Se réapproprier la pensée d’un certains nombres de penseurs et d’intellectuels qui ont réfléchi sur des questions que nous nous posons et dans des perspectives proches des nôtres : Frantz Fanon, Malcolm X, Aimé Césaire, Malek Bennabi, Edward Saïd, Ali Shariati, Mohmmed Abed al-Jabri, Amilcar Cabral… Leurs idées, même si nous devons les adapter à notre réalité sociale, nous serons nécessairement utiles pour développer notre propre projet.

 -  Développer notre réflexion en matière économique et sociale car tout mouvement qui se veut en phase avec la réalité sociale des banlieues, c’est-à-dire avec l’un des groupes sociaux les plus subalternisé de la société française, devra impérativement développer un discours cohérent en matière économique.

Aujourd’hui alors que la majorité de la « gauche » a abandonné les questions économiques et sociales au profit des questions sociétales, il nous parait de plus en plus urgent de s’atteler sérieusement à ces questions qui ont trop souvent été négligées.

Afin de procéder au « saut qualitatif » nécessaire au passage au politique, il sera indispensable au mouvement politique autonome de ce défaire de ses traces d’« anti-intellectualismes » sclérosants.

Cet « anti-intellectualisme » est d’autant plus inconséquent que tout homme engagé dans un mouvement politique est un intellectuel au sens ou tous les militants produisent et défendent une conception du monde, une weltanschauung, et du rapport entre les hommes même s’ils le font de manière implicite. Cela compris, il apparaît que la production d’intellectuels par le groupe social émergeant, celui des habitants des banlieues, sera une des conditions de la réussite du mouvement politique autonome.

C’est dans cette perspective qu’Antonio Gramsci affirmait qu’« une masse humaine ne se distingue pas et ne devient pas indépendante « d’elle-même », sans s’organiser (au sens large), et il n’y a pas d’organisation sans intellectuels, c’est-à-dire sans organisateurs et sans dirigeants, sans que l’aspect théorique du groupe théorie-pratique se distingue concrètement dans une couche de personnes « spécialisées » dans l’élaboration intellectuelle et philosophique »[3].

Tout groupe social pour se constituer à besoin de produire, organiquement, des intellectuels qui lui donnent son homogénéité et la conscience de sa fonction propre dans tous les domaines de la vie sociale et politique. Ces catégories spécialisées dans l’exercice intellectuel se forment en liaison avec leur groupe social. La couche intellectuelle représente la conscience du groupe social qu’elle sert en donnant au groupe social dont elle est issue une vision claire de sa propre orientation politique, sociale et culturelle.



[1] Gramsci Antonio, Textes, Ed. Sociales, page 229

[2] Un acte totalement « gratuit » et « désintéressé » en matière intellectuelle est-il possible ?

[3] Gramsci Antonio, op. cit., page 229

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Auteur : Youssef Girard

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