« Paris-Alger, couple infernal »

A l’occasion de la visite officielle de Nicolas Sarkozy en Algérie, nous avons interrogé Jean-Pierre

dimanche 2 décembre 2007

A l’occasion de la visite officielle de Nicolas Sarkozy en Algérie, nous avons interrogé Jean-Pierre Tuquoi, journaliste au Monde, spécialiste du Maghreb, auteur de « Paris-Alger, couple infernal » aux éditions Grasset.

Le poids de l’histoire coloniale pèse sur les relations franco-algériennes. Qu’est-ce qui empêche ces deux pays de porter un regard plus apaisé sur ce passé colonial ?

L’Histoire justement. L’Algérie est le seul cas d’un pays colonisé par la France qui a fait l’objet d’une colonisation de peuplement. En Tunisie, au Maroc, ou dans les pays d’Afrique noire - je le rappelle dans mon livre - les Français ne sont pas venus s’installer en masse.

En Algérie oui. Et ça change tout, bien entendu. Parce que, à l’indépendance, la France s’est retrouvée avec, sur les bras, des centaines de milliers de déracinés, les "pieds-noirs", qu’elle a eu beaucoup de mal à ré-assimilier. Ils sont restés des nostalgiques de l’Algérie, leur pays natal, et pour une partie d’entre eux, des nostalgiques de l’Algérie française. Un demi-siècle après, ce départ précipité des "pieds-noirs" pèse sur notre histoire commune.

Une autre raison tient, je crois, au temps, à la durée. Des épisodes douloureux de l’histoire comme ceux que nous avons connus, Français comme Algériens, ne se "digèrent" pas rapidement. Songez à la réconciliation franco-allemande. Il a fallu attendre François Mitterrand pour lui donner un contenu fort. Pourtant, depuis la fin de la guerre nous avions eu de Gaulle, Pompidou, Giscard. Peut-être que la réconciliation franco-algérienne doit attendre encore, peut-être que c’était prématuré de vouloir signer ce fameux traité.

La loi du 23 février 2005 a-t -elle compromis la signature du traité d’amitié franco-algérien ?

Oui, elle a été le révélateur de ce non dit franco-algérien. S’il n’y avait pas eu la loi du 23 février 2005, sans doute aurait-on signé le fameux traité d’amitié. Mais les manoeuvres du lobby des nostalgiques ont fait tout capoter. En catimini, profitant aussi de la mansuétude d’une partie de la gauche française, qui n’a pas vu - ou qui n’a rien voulu voir - ils ont réussi à faire voter le texte sur le "role positif" de la colonisation française.

Ils auront beaucoup fait pour empoisonner les relations entre les deux pays. Sans eux, peut-être l’histoire aurait-elle pris une autre tournure. Ils nous ont fait perdre beaucoup de temps.

Bouteflika a d’ailleurs du se demander si Chirac ne se payait pas sa tête. D’un côté, le président français négociait les termes du traité d’amitié entre la France et l’Algérie ; et de l’autre, il signait le projet de loi du 23 février ! Quel était le vrai Chirac ? Que cherchait-il au juste ? La question a du tourner dans la tête de Bouteflika.

Vous relatez dans votre livre la visite de Zinédine Zidane en Algérie dont la récupération politique par ce pays n’a guère été appréciée par Paris, témoignant ainsi des relations tendues entre la France et l’Algérie

Ca n’est qu’un épisode parmi d’autres mais il est emblématique. Zidane est la parfaite illustration de l’ambiguité des relations entre les deux pays. Chacun essaie de récupérer, de s’approprier le joueur de football emblématique. Au yeux des Français, Zidane est Français puisqu’il est né en France où ses parents se sont installés.

Mais pour les Algériens, il suffirait que Zidane demande la nationalité algérienne pour l’obtenir puisque ses parents sont d’origine algérienne. Autant dire, vu d’Alger, que Zidane est presque un Algérien.

Et voilà comment l’homme aux pieds d’or est tiraillé entre les deux pays. Lorsque Bouteflika envoie son avion personnel pour l’amener à Alger, les Français ripostent en organisant à la résidence de l’ambassade de France à Alger une réception où il n’est question que de célébrer Zidane "le Français". Tout ça parait un peu ridicule, un peu sot. Ca fait querelle de gamins mais derrière ressurgit ce lourd contentieux entre les deux pays.

En dépit de ses diatribes anticolonialistes, Bouteflika est selon vous le président algérien le plus attaché à une réconciliation franco-algérienne

Bouteflika est incontestablement le président le plus francophile. Dans mon livre je reviens sur tous les gestes qu’il a accomplis dans ce sens. Ils sont trés nombreux et pour certains comportent une lourde charge symbolique : il a réhabilité Saint-Augustin, remis au goût du jour l’usage du Français dans une partie de l’enseignement, s’est rapproché de la Francophonie.

Peut-être plus important, il n’hésite pas à prononcer en français plusieurs de ses discours. Avec lui, il y a eu un changement véritable et incontestable que l’on retrouve d’ailleurs au niveau des affaires. Avec lui, les échanges franco-algériens atteignent des sommets !

Mais Bouteflika c’est aussi un nationaliste arabe et algérien. Il est imprégné de culture arabo-islamique. C’est une part importante de son personnage. Il s’intéresse beaucoup plus que Mohammed VI ou Ben Ali, ses deux voisins immédiats, aux évènements du Proche-Orient, à la Palestine, à l’Irak. Bref, c’est un personnage complexe avec sa part d’ombre et de lumière. J’ai essayé dans le livre de faire la part des choses et de tracer un portrait nuancé de lui.

Que peut-on attendre de la visite officielle en Algérie de Nicolas Sarkozy ?

Pas grand chose malheureusement. Sarkozy, qui était trop jeune à l’époque de la guerre d’indépendance, ne traine aucune casserole de ce côté là. Il aurait pu réussir là où Chirac a essayé. Il aurait pu finaliser le traité d’amitié et apurer le passer. Ce ne sera pas le cas. Il veut tourner la page, la gommer, faire comme si elle n’existait pas.

Les Algériens ne veulent pas de cette amnésie. Le désaccord subisiste. Il est patent. Dans ces conditions, la visite n’aura qu’un maigre contenu politique. On parlera beaucoup "Affaires", un peu "politique". Pour le devoir de mémoire - un mot que je préfère à celui de "repentance" - il faudra patienter. C’est dommage.

Propos recueillis par la rédaction

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