Ouf ! Z-Z est de retour

J’ai longtemps cru que le football en tant que stratégie de diversion employée par les gouvernants et les

mardi 16 août 2005

J’ai longtemps cru que le football en tant que stratégie de diversion employée par les gouvernants et les élites pour distraire le peuple était uniquement le lot des pays sous-développés. Ces pays où l’on célébrait, pour citer l’écrivain égyptien Gamal Ghitany, le culte du « Dirigeant bien-aimé », son anniversaire, celui de sa prise de pouvoir et ceux de ses victoires sur les ennemis. Cela sans oublier « la fête de la parution de son premier livre, puis la fête de sa guérison à la suite d’une maladie, puis la fête de sa baignade dans le lac artificiel. » (1)

Eh bien non. Le football est un cirque planétaire qui n’épargne aucune nation et ce qui vient de se passer en France le prouve bien. La semaine dernière, Zinedine Zidane a annoncé son retour en équipe nationale après avoir juré, il y a à peine trois mois, qu’il n’y remettrait plus les pieds. Jusque-là rien d’extraordinaire. L’histoire du sport comme celle des arts et des spectacles est truffée de vrai-faux départs, de come-back plus ou moins réussis et, hélas, de sorties ratées car trop longtemps retardées. Zidane n’a que 33 ans et, selon une récente étude menée par des médecins britanniques, rien n’empêche un joueur de football de continuer à pratiquer son sport à haut niveau jusqu’à quarante ans voire cinquante, comme le fit en son temps le glorieux sir Francis Matthews.

Ce qui est choquant, c’est la folie médiatique qui a accompagné ce retour. Il est normal que tout amateur de football soit ravi que Zizou rejoue avec les Bleus mais de là à titrer « Zidane redonne espoir à tout un peuple » ! (2). Et que penser du Premier ministre Dominique de Villepin qui a qualifié cette décision de « beau symbole », signe que quand « les choses sont difficiles, tout le monde se mobilise et chacun prend sa part ». Aux armes citoyens ! La France, monsieur...

La pitoyable affaire Danone - où toute la classe politique s’est levée d’un bond contre la perspective d’un rachat du yaourtier par Pepsi (au même moment France Telecom se payait un opérateur espagnol sans que cela ne gêne personne...) - l’a bien montré : le patriotisme hexagonal se loge parfois dans de drôles de causes. Certes, les sondages nous disent qu’ils sont 79% de Français à être satisfaits de la décision de Zidane. Mais en quoi cela va-t-il changer leur vie sachant que cet été morose risque fort d’être le calme qui précède la tempête. L’ambiance est délétère et l’échec de la candidature de Paris aux J.O de 2012 a rendu les « déclin-hurleurs » plus enragés que jamais à propos de la nécessité « de faire des réformes douloureuses » pour restaurer la grandeur perdue du pays.

Le chômage est toujours à près de 10%, les sans-abri encore plus nombreux et les syndicats entendent bien faire entendre leur voix à la rentrée en raison des récentes transformations du code du travail et du contrôle des chômeurs. Grèves et galères dans les transports garanties pour le mois de septembre. A cela s’ajoute surtout l’incertitude politique qui, si nous n’étions pas sous des cieux républicains (quoique), pourrait même préfigurer d’un coup d’Etat.

Allons-nous rentrer en campagne électorale avant l’heure (la présidentielle n’aura lieu qu’en 2007) ? Et jusqu’où va aller l’affrontement entre Sarkozy et Villepin ? Et Chirac, qui peut jurer qu’il ne va pas se représenter ? C’est donc dans cette ambiance de fin de règne que Zidane va tenter de qualifier l’équipe de France au prochain Mondial. Je ne ferai qu’un seul commentaire sur son « aventure mystique » et sur « la voix » qui lui aurait commandé de reprendre le chemin du Stade de France. J’espère pour lui qu’il ne s’agit pas d’une trouvaille d’un quelconque communiquant abreuvé aux romans rococo de Paolo Coelho. Zizou : il ne faut pas plaisanter avec ce genre de choses.

En tous les cas, le geste est beau. Il ravit tous les Maghrébins de France car il remet au goût du jour un exemple positif en matière d’intégration, ce qui permet de faire oublier les crétineries racistes et islamophobes que l’on entend presque quotidiennement (et encore, Antoine Basbous, Antoine Sfeir et consorts sont visiblement en vacances...). J’aimerai aussi écrire que le geste est généreux mais la fibre communautaire, aussi forte soit-elle, ne doit pas empêcher de relever quelques détails ennuyeux. Etrange retour proclamé le jour même où Adidas, l’un des principaux sponsors du meneur de jeu du Real Madrid, annonce aux marchés financiers qu’il rachète l’américain Reebook. Etrange procédé aussi en matière de communication qui consiste à réserver l’exclusivité de la déclaration du come-back à l’opérateur mobile Orange - un autre sponsor - lequel a proposé l’accès à l’enregistrement par le biais d’un numéro de téléphone taxé (0,34 euro TTC par minute).

« Tu nous as tellement manqué », proclame d’ailleurs une publicité de ce même opérateur. Manqué à qui ? Au maillot bleu, aux supporters, aux amoureux du beau jeu ou aux sponsors effrayés par la perspective d’une équipe de France absente du Mondial allemand.

Mais trêve de critiques. Désormais, il faut croiser les doigts. Il faut espérer que Zidane qualifiera la France car c’est à lui que l’on fera endosser un éventuel échec et certains en profiteront sûrement pour renier la joie intense qu’il a procurée à des millions d’individus le 12 juillet 1998. Il faut avoir été sur les Champs-Elysées le soir de la victoire contre le Brésil pour comprendre ce que l’équipe black-blanc-beur a apporté cette année-là. « Zidane président ! », ont scandé des milliers de gens de toutes les origines et quelques jours plus tard, Charles Pasqua, l’homme des visas et des charters, s’était lui-même laissé aller à réclamer plus d’ouverture de la société française vis-à-vis de l’immigration.

En attendant qu’Azouz Begag réalise des miracles en matière de lutte contre les discriminations, et à l’heure où Le Pen affirme qu’il sera une nouvelle fois au second tour de la prochaine présidentielle, on se prend à espérer que Zidane et ses compères vont de nouveau faire frissonner la France. Bien sûr, on ne sera pas dupe. La féerie, si elle a lieu, ne durera qu’un temps, mais au moins nous fournira-t-elle un répit et quelques arguments face à ceux qui n’en finissent pas de nous refuser la place au banquet de la République.

Le Quotidien d’Oran, jeudi 11 août 2005

Notes :

(1) Epître Des Destinées, Seuil, 1993.

(2) Le Parisien, 4 Août.

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