Le Pen Academy, promotion 2007 : mots et maux de la campagne présidentielle*

Décorés aux couleurs Bleu-Blanc-Rouge — sachant que cette dernière a parfois tendance à virer au brun

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dimanche 29 avril 2007

Au soir du premier tour de la présidentielle, déçu par son score de 10 %, Jean-Marie Le Pen s’est essayé à un diagnostic de la scène politique française, dont il faut bien reconnaître qu’il comporte une part de vérité. Il a ainsi déclaré : « De surcroît, nous [le FN] avons gagné la bataille des idées : la nation et le patriotisme, l’immigration et l’insécurité ont été mis au coeur de cette campagne par mes adversaires, qui, hier encore, écartaient ces notions avec une moue dégoûtée ».

Les candidats à l’élection présidentielle nous avaient pourtant promis une campagne “sereine” qui tienne compte des “véritables” attentes et préoccupations des Français et qui refuse délibérément de verser dans la démagogie. Il est vrai que, le “choc du 21 avril” 2002 est passé par là, laissant espérer une certaine “conscientisation républicaine” des états-majors partisans et des leaders politiques, dans le sens d’une renonciation aux fantasmes xénophobes et sécuritaires qui, comme on le sait, font objectivement le jeu de l’extrême droite.

On pouvait toujours rêver.

La « crise de l’identité nationale » : maladie imaginaire pour apprentis sorciers de la République

Le déroulement de la campagne présidentielle nous fait vivre, ou plutôt revivre une sorte de “21 avril anticipé”, Jean-Marie Le Pen jouant temporairement le rôle de figurant dans une tragicomédie électorale qu’il a pourtant entièrement écrite et mise en scène. S’il est convenu aujourd’hui de dénoncer « la lepénisation des esprits »[1], des antidotes démocratiques sont rarement prescrits par nos médecins républicains. Pire, on se trouve dans la situation dramatiquement burlesque de docteurs diagnostiquant une “maladie” — la crise de l’identité nationale — et prétendant la soigner avec des remèdes qui ne sont pas seulement inefficaces, mais qui aggravent le mal et condamnent donc le malade à dépérir à moyen terme. À l’image des médecins raillés par Molière, ils pratiquent une saignée citoyenne, cherchant à guérir le corps malade (la France), en le vidant de sa substance démocratique.

Au regard de la campagne présidentielle, il serait en effet bien difficile de distinguer les rôles, donnant l’impression au spectateur citoyen qu’un même acteur en endosse plusieurs : médecin, guérisseur miraculeux, rebouteux, sorcier du bocage, croque-mort ou encore fossoyeur des idéaux démocratiques, tous semblent se confondre dans un scénario catastrophiste où la “France éternelle” paraît menacée par des hordes barbares ou, pire, de “mauvais Français” — une cinquième colonne en quelque sorte — qui ne cherchent qu’à saper ses valeurs fondatrices, comme le laisse à penser cette déclaration désormais rituelle du candidat Sarkozy :

« Je veux dire aux Français qu’ils auront à choisir entre ceux qui aiment la France et ceux qui affichent la détestation de la France  »[2].

Ce populisme venu d’en haut

D’aucuns nous dirons que les leaders politiques français ne font que répondre aux demandes et surtout aux angoisses de leur peuple, tentant de les conjurer ou plus rarement de les apaiser : c’est la fameuse thèse de la tentation populiste dont certains universitaires ont montré, preuves à l’appui, qu’il s’agissait en réalité d’un “dangereux contresens”, reposant sur l’idée fausse que l’extrémisme et le rejet viendraient fondamentalement du peuple et que nos politiques se contenteraient finalement de s’y adapter. En somme, c’est l’image d’un « peuple naturellement perturbateur »[3] face à une classe politique française plus ou moins responsable.

Dans cette perspective, la dérive sécuritaire et xénophobe de notre système politique serait d’abord la conséquence des attentes et des peurs se tramant au sein du “peuple”, et plus particulièrement dans les couches frappées de plein fouet par la crise (chômeurs, victimes des délocalisations, érémistes, précaires, déclassés sociaux, etc.). Dès lors, on saisit à l’avance les conclusions d’une telle analyse biaisée : les politiques parlent d’insécurité, d’immigration, de crise de l’identité nationale, de communautarisme, de “territoires perdus de la République”…, parce que ces angoisses seraient d’abord ressenties et exprimées par le peuple de France et que ne pas en parler serait pire que tout, laissant le champ libre à Jean-Marie Le Pen, comme on entend dire très souvent.

Revoilà le théorème de Fabius : « Le Pen pose les bonnes questions mais…  »

Pourtant, les études d’opinion ne sont qu’un peu plus claires sur la question : l’immigration ne constitue pas aujourd’hui un thème prioritaire chez les Français, et elle n’arrive qu’en quatorzième, voire quinzième position dans leurs préoccupations quotidiennes, loin derrière la lutte contre le chômage, la santé, l’éducation, la lutte contre la précarité, l’avenir des retraites, le droit au logement, la protection de l’environnement, la défense du pouvoir d’achat[4] Comment expliquer alors sa centralité à la fois dans les discours politiques et dans les programmes électoraux ? En fait, il semble que depuis plus de 20 ans, la classe politique française reste prisonnière dans ce qu’il est convenu d’appeler le théorème de Fabius selon lequel « Le Pen pose les bonnes questions mais donne de mauvaises réponses »[5].

Or, c’est tout le contraire que nous voudrions suggérer ici  : ledit “populisme” n’est pas tant un produit du peuple que des élites politiques françaises, et c’est en ce sens qu’il conviendrait mieux de parler d’élitisme sécuritaire aux relents nationalistes et xénophobes qui est non seulement perceptible dans les propositions des candidats, mais qui plus est dans leurs discours de campagne.

En effet, la lepénisation des esprits apparaît en premier lieu comme une lepénisation des esprits politiques et partisans, et en particulier des leaders et des responsables d’appareil, de gauche comme de droite, qui contribuent très largement à recycler, à banaliser et à légitimer les thématiques frontistes au sein du champ politique français. De ce point de vue, la campagne présidentielle de 2007 en fournit de nombreuses illustrations.

Sarkozy, élève surdoué de la Le Pen Academy

Certes, il serait exagéré d’affirmer que la lepénisation des esprits a touché tous les candidats de manière uniforme et univoque. Pour être clair, disons qu’il est possible de dégager une échelle de lepénisation des esprits politiques et partisans, avec des gammes et des variations. Á la Le Pen Academy, certains politiques apparaissent comme des élèves méritants, d’autres comme des médiocres, et d’autres encore comme de véritables cancres du nationalisme et du patriotisme cocardier.

Dans la classe d’école, bercée quotidiennement par le chant du coq gaulois et aux murs décorés aux couleurs Bleu-Blanc-Rouge — sachant que cette dernière a parfois tendance à virer au brun — Nicolas Sarkozy squatte toujours le premier rang, décrochant régulièrement des bons points en matière d’idéologie sécuritaire et de xénophobie latente, disciplines dans lesquelles il excelle particulièrement. Au risque d’être pris en flagrant délit de copiage, sa copie présidentielle révèle une maîtrise parfaite de l’art de lepéniser le discours républicain ; “faire du Le Pen sans Le Pen” en quelque sorte, ou plutôt du “Le Pen à visage humain”, en y injectant quelques références clairsemées à Jaurès, Blum ou Guy Môcquet, de quoi rassurer un auditoire citoyen qui pourrait douter de sa probité démocratique :

«  Si je suis élu, je conforterai la politique d’immigration choisie que j’ai engagée en tant que ministre de l’Intérieur. J’instaurerai des plafonds annuels d’immigration […]. Je demanderai à ceux qui veulent venir s’installer en France de faire l’effort d’apprendre le français avant, parce que c’est une condition essentielle d’une intégration réussie et parce que cela sera un signe de leur volonté de respecter notre culture. Le regroupement familial ne sera possible que si la personne a un logement et un travail lui permettant de faire vivre sa famille sans prise en compte des allocations familiales. Enfin, j’ai proposé la création d’un ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale car l’intégration passe par le partage de notre culture autant que par son enrichissement. Un seul ministère doit traiter l’ensemble des questions relatives à l’immigration, à l’intégration et au codéveloppement  »[6].

L’élève Sarkozy a donc parfaitement retenu et assimilé la leçon de son instituteur frontiste, au point d’en faire l’une des clés de son programme pour l’examen présidentiel. Et pour ceux qui ne seraient pas totalement convaincus de la pertinence de l’association du “problème” de l’immigration au thème de l’identité nationale en péril, Nicolas Sarkozy, l’élève incontestablement le plus doué et le plus prometteur de la Le Pen Academy, promotion 2007, persiste :

« Je veux clairement lier l’immigration qui va venir et l’identité qui est la nôtre pour dire à ceux qui vont venir qu’ils doivent adhérer à des valeurs qu’ils vont enrichir de leur propre identité et sur lesquelles nous ne sommes pas prêts à transiger  »[7].

Une Marseillaise sur l’air du « Maréchal nous voilà…  »

Mais plus encore que les programmes qui sont tout de même lissés et épurés, afin de ne pas trop effrayer les citoyens ordinaires (à l’exception des partisans de Philippe de Villiers et de Jean-Marie Le Pen), les discours de campagne, que l’on peut considérer comme des “expressions à chaud”, laissent entrevoir un patriotisme débridé qui vire souvent au nationalisme étriqué. Force est de constater que La Marseillaise, que nos femmes et nos hommes font chanter à leurs sympathisants et à leurs militants à la fin de leurs meetings, a parfois des airs de Maréchal nous voilà ![8]

Rappelons brièvement les paroles de cette sinistre chanson qui renvoie aux heures les plus noires de notre histoire contemporaine (1940-1944) : « Français levons la tête, Regardons l’avenir ! Nous, brandissant la toile, Du drapeau immortel, Dans l’or de tes étoiles, Nous voyons luire un ciel … »[9], des paroles que ne re-nieraient certainement pas nombre de candidats actuels à l’élection présidentielle et, en premier lieu, le président de l’UMP qui se présente désormais comme le héraut du patriotisme français, stigmatisant dans la foulée les « mauvais Français » ou les « étrangers suspects » vivant sur notre sol.

Car faute d’imagination politique dans les domaines social, économique et culturel, Nicolas Sarkozy espère mobiliser les électeurs sur le registre d’un patriotisme “vieille France”, dans le but de dépasser sur sa droite Jean-Marie Le Pen et Philippe de Villiers et de faire passer ses challengers, François Bayrou et Ségolène Royal, comme de piètres patriotes ou, pire, des représentants de l’anti-France.

En effet, depuis le début de la campagne électorale, la rhétorique sarkozyenne ne cesse d’emprunter des accents maurassiens ou barrésiens, selon les circonstances, remettant profondément en cause la conception braudelienne selon laquelle la France s’est construite sur ses identités migratoires diverses et multiples :

« Être français, déclare N. Sarkozy, c’est aimer la France, c’est vouloir la République, c’est respecter l’État. Etre français c’est prendre en partage l’histoire de la France et les valeurs de la France. Être français c’est penser qu’au-delà de la droite et de la gauche, au-delà des partis, au-delà des croyances, il y a quelque chose de plus grand qui s’appelle la France. Je veux dire à tous les Français que la France est plus forte quand elle est unie, que la désunion des Français a toujours causé l’affaiblissement de la France, que lorsque la France est faible c’est chacun d’entre nous qui se trouve affaibli. Être français c’est se sentir l’héritier d’une seule et même histoire dont nous avons toutes les raisons d’être fiers. Si on aime la France, on doit assumer son histoire et celle de tous les Français qui ont fait de la France une grande nation »[10].

Cette conception d’une France culturellement homogène du point de vue de ses traditions et de ses valeurs induit logiquement la stigmatisation des forces centrifuges, des adversaires et des ennemis, y compris ceux qui se drapent dans la nationalité française, mais qui en réalité la trahissent sournoisement. Aussi retrouve-t-on dans la rhétorique sarkozienne la vieille thématique de l’ennemi intérieur et de l’anti-France, déjà présente dans les discours nationalistes de l’entre-deux-guerres :

« Depuis des décennies nous laissons dénigrer la nation et la République. Nous nous excusons même d’incarner une identité nationale, républicaine, française. Depuis des décennies nous avons pris l’habitude d’avoir honte de notre histoire et de nos valeurs. Comment s’étonner dès lors que ce qui nous sépare finisse par devenir plus grand que ce qui nous unit ? Que ceux qui nous rejoignent n’arrivent pas à s’intégrer à un pays dont on n’aurait même pas pris la peine de leur parler ? Comment s’étonner qu’à avoir trop longtemps cédé sur la laïcité on ait fait le lit des fanatismes et de l’intolérance ? C’est à l’honneur de Jacques Chirac que de l’avoir rappelé avec force. Comment s’étonner qu’en dénigrant l’amour de la patrie on réveille le nationalisme qui est la haine des autres ? Comment s’étonner que la mode exécrable de la repentance, en voulant faire expier aux Français les fautes supposées des générations passées, ressuscite des haines ancestrales que l’on croyait à tout jamais appartenir à l’histoire et rouvre des blessures que le temps avait à peine commencé à fermer ?  »[11].

Travail, famille, patrie : ça ne vous rappelle rien ?

Et pour clore cette tragicomédie électorale de la “Nation en danger”, c’est bien sûr l’appel sarkozyen aux valeurs fondamentales de la France éternelle, le travail et la restauration de l’autorité dans l’éducation bafouée par l’esprit défaitiste des soixante-huitards :

« La France traverse une crise morale : celle du travail. La réhabilitation du travail est au cœur de mon projet présidentiel. Je ne vous mentirai pas, je ne vous trahirai pas. Je ne me déroberai pas. Je vous demande votre confiance pour qu’ensemble tout devienne possible  »[12].

Et, le patron de l’UMP de rajouter, sur un ton menaçant, à l’intention des enseignants “laxistes” — ça rime d’ailleurs avec “marxistes” — assimilés à des « Munichois de l’école publique » :

« Il faut en finir avec cet autre aspect de l’idéologie de 68 qui tient l’influence de la famille pour forcément néfaste. Il faut en finir avec la mise en accusation systématique de la famille. C’est dans la responsabilisation de la famille et non dans son affaiblissement que se trouve la clé de beaucoup des problèmes que nous rencontrons avec une partie de la jeunesse  »[13].

Le Pen est mort dans les urnes, vive « le petit Le Pen » à l’Elysée !

Après le choc 21 avril 2002 et l’extraordinaire mobilisation qui s’est ensuivie, on pouvait penser que la Le Pen Academy serait condamnée à la faillite et qu’elle ne se réduirait bientôt plus qu’à une modeste université de province, tout juste apte à former des petits notables et des roitelets locaux sans envergure nationale. Or, c’est tout le contraire qui s’est passé : la Le Pen Academy a désormais acquis ses lettres de noblesses dans l’univers politique français, délivrant diplômes, attestations d’études et doctorats honoris causa en “identité nationale sublimée”, “patriotisme étriqué”, “chauvinisme” et en bien d’autres spécialités françaises, avec des laboratoires et des ateliers où l’on apprend consciencieusement aux étudiants à chanter La Marseillaise et à coudre des drapeaux tricolores. Jean-Marie Le Pen, son président-fondateur, peut donc dormir tranquille : la promotion 2007 s’annonce prometteuse.

La France, c’est nous !

Non, Monsieur Sarkozy, malgré votre statut de 1er de la classe de la Le Pen Academy, promotion 2007, nous ne quitterons pas la France, au lendemain de votre triomphale consécration électorale. Nous la critiquons, parce que précisément nous l’aimons. Nous, enfants et petits enfants de républicains espagnols, d’anti-fascistes italiens, de juifs allemands, de travailleurs arméniens des FTP-MOI, de soldats indigènes libérateurs de la Nation, de résistants du Vercors, du Limousin et d’ailleurs, nous savons très bien que nos glorieux ancêtres, majoritairement prolétaires et paysans, n’auraient probablement jamais réussi votre test linguistique et votre épreuve de francité, mesurant leur prétendue conformité à la « vraie culture française ». Ils se sont battus pour elle, ils ont sacrifié leur santé et leur vie, parce que tout simplement, ils l’aimaient. Et contrairement à vous, Monsieur Sarkozy, nous revendiquons haut et fort notre statut de « cancres éternels » de la Le Pen Academy



* Version adaptée d’un éditorial paru dans la revue Migrations-Société, vol. 19, n° 110, mars-avril 2007, p. 3-15.

[1]. TEVANIAN, Pierre ; TISSOT, Sylvie, Dictionnaire de la lepénisation des esprits, Paris : Éd. L’Esprit frappeur, 2002, 373 p.

[3]. COLLOWALD Annie, Le “populisme du FN”. Un dangereux contresens, Bellecome-en-Bauges : Éditions du Croquant, 2004, 253 p. (voir p. 44).

[4]. Voir les résultats du sondage exclusif CSA/L’Humanité, réalisé les 17 et 18 janvier 2007,

[5]. Phrase prononcée par Laurent Fabius en 1984, alors qu’il était Premier ministre de François Mitterrand.

[6]. SARKOZY, Nicolas, “Mon projet. Ensemble tout devient possible”, cité par GIRARD, Delphine, “Exclusif : le projet présidentiel de Nicolas Sarkozy”, La Tribune du 28-3-2007.

[8]. Chanson nationaliste créée officiellement en 1940 à la gloire du maréchal Pétain, chef de l’État français (1940-1944), fossoyeur de la République.

[9]. Extrait des paroles originales de Maréchal nous voilà !

[12]. SARKOZY, Nicolas, “Mon projet. Ensemble tout devient possible”, cité par GIRARD, Delphine, “Exclusif : le projet présidentiel de Nicolas Sarkozy”, La Tribune du 28-3-2007.

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Auteur : Vincent Geisser

Sociologue et politologue, dernier ouvrage paru : Renaissances arabes. 7 questions clés sur des révolutions en marche, Paris, éditions de L’Atelier, 2011 (co-auteur Michaël Béchir Ayari)

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