Je me suis marié avec un kamikaze

Mehdi, est un Français de confession musulmane et dont les parents sont d’origine algérienne. C’est un j

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mardi 23 novembre 2010

Je me suis marié avec un kamikaze

Durant le mois d’Octobre 1995, la France est touchée par une série d’attentats terroristes meurtriers. En quelques jours, Ces événements tragiques sont devenus la principale préoccupation des Français. On ne parlait pratiquement que de cela dans les médias. Le doute, la confusion et la peur s’installe durablement en France. Le musulman et plus particulièrement l’Algérien est devenu par définition suspect.

Mehdi, est un Français de confession musulmane et dont les parents sont d’origine algérienne. C’est un jeune informaticien, un père de famille tranquille et parfaitement intégré dans la société. Ce jour là, il avait rendez dans une bibliothèque située à deux pas de la Gare de Perrache, au cœur d’un quartier commerçant très animé de Lyon.

Vers 10 h, Mehdi s’engouffre dans le métro. Il était assis à côté de Jérôme, un homme d’une trentaine d’année avec lequel il a tout de suite sympathisé. Quand le métro commence à rouler une jeune femme voilée esquisse un sourire et vient prendre place en face des deux garçons. Elle dégageait une certaine grâce, semblait en paix avec elle-même mais elle paraissait perdue dans ses réflexions. Après quelques minutes, elle sort un livre de son grand sac à main et avec une voix douce, elle commence à lire.

Sa manière de lire était si fervente qu’elle suscitait chez Jérôme et moi la dévotion. « C’est très beau sa façon de lire mais je ne comprends rien de ce qu’elle dit » me lance Jérôme.

« C’est un passage du coran. Elle le lit en arabe » lui dis-je.

Je ne sais pas ce qui s’est passé mais dès qu’il a entendu ma réponse Jérôme s’est muré dans un silence assourdissant. Plus aucun mot, le regard crispé et visiblement très inquiet.

« Tout va bien », dis-je à Jérôme. Il arbore un sourire crispé, me dit : « Oui, oui… » et coupe sèchement la discussion.

Pendant ce temps, la jeune femme continuait à psalmodier le coran, doucement de façon à ne gêner personne mais suffisamment fort pour que nous puissions l’entendre moi et Jérôme.

Elle lisait un passage du Coran que j’aime beaucoup : «  Dis : Ô Mes serviteurs qui avez commis des excès à votre propre détriment, ne désespérez pas de la miséricorde de Dieu. Car Dieu est certes tout pardonnant, Tout Miséricordieux » (Coran 39/53).

Sa récitation était très belle, magnifique même. J’étais littéralement transporté, marchant sur des nuages, complètement emporté par ce verset, le cœur inondé de grâces et de gratitude. J’avais l’impression d’écouter ces versets pour la première fois. Et j’avais le sentiment qu’ils m’étaient adressés personnellement.

Pour Jérôme que j’avais un moment oublié, ce n’était pas du tout pareil. Il était vraiment terrorisé. De quoi avait-il peur et pourquoi, je n’en savais trop rien. Soudain, je sentis sa main forte s’agripper à moi et me tira vers lui avec violence.

Je le regardai avec un air interrogateur et lui dit en bafouillant : « Que se passe t-il Jérôme, dis moi, qu’est ce qui t’arrive, de quoi as-tu peur ? ».

Il n’eut pas le temps de répondre lorsqu’on entendit : « Perrache, terminus, tout le monde descend ».

Tout le monde se précipite pour quitter le métro. Je me lève à mon tour et me dirige doucement vers la sortie. La jeune femme voilée fit de même.

Quant à Jérôme, il s’est littéralement arraché à sa place et en l’espace de seulement quelques secondes, il était déjà à l’extérieur, essoufflé et respirant à plein poumons. On dirait qu’il venait d’échapper à un attentat. Je suis allé le voir : « dis-moi, qu’est ce qui se passe »

«  Tu as vu la femme voilé. C’est un kamikaze. Elle lisait son testament. J’attendais juste le moment ou elle allait se faire exploser » disait-il avec insistance.

« Quoi ? Qu’est ce que tu racontes Jérôme. Elle ne faisait que lire le coran. La tradition musulmane veut qu’on en lise un ou deux chapitres tous les jours. Certains musulmans ne trouvent pas le temps de la faire alors il profite de leur présence dans un métro, dans un bus ou dans un espace vert » lui dis-je, « Je suis vraiment atterré. Comment tu te laisses aller à de telles affabulations ? » « Je suis vraiment désolé mais depuis un mois, on ne parle que de cela à la télévision. A chaque fois que je vois un maghrébin, un barbu ou une femme voilée je prends peur. Et aujourd’hui j’ai eu la trouille de ma vie ». me dit-il.

Ce jour là, Mehdi et Jérôme finirent leur discussion dans un restaurant. Les attentats terroristes à répétition, relayés quotidiennement par les radios avaient semé la terreur au sein de la population. Les contrôles au faciès, le racisme, les amalgames et les raccourcis faciles étaient devenus monnaie courante en France à cette époque. Mehdi vivait très difficilement cette période même s’il comprenait parfaitement que les gens pouvaient avoir peur.

Au mois d’Octobre 1998, Mehdi se trouvait dans un grand centre commercial lyonnais. Il faisait ses courses lorsqu’il tomba face à face avec Jérôme qui avait beaucoup changé physiquement. Après avoir longuement discuté ensemble, Jérôme dit à Mehdi : « Je voudrais te présenter mon épouse. Elle est ici avec moi quelque part dans le supermarché »

« Ah bon, tu t’es marié » lui reproche Mehdi.

« Oui, il y a deux ans environ » dit Jérôme.

« Et tu ne m’as pas invité » lui reproche Mehdi.

« Ecoute, à l’époque ou nous nous sommes connus, nous avions oublié d’échanger nos coordonnées. J’ai cherché en vain tes coordonnées mais impossible de les retrouver. Nous aurions vraiment aimé mon épouse et moi que tu sois présent à notre mariage. Tu étais d’une manière ou d’une autre à l’origine de notre union » explique Jérôme.

« Je voudrai me racheter aujourd’hui. Je t’invite à manger avec nous. On se voit vers midi au restaurant « l’émeraude » juste à la sortie du centre commercial » dit Jérôme.

Mehdi s’installe confortablement dans le restaurant et au bout d’une dizaine de minute, Jérôme arrive accompagné de son épouse. C’était la stupéfaction pour Mehdi.

« Ce n’est pas possible, ce n’est pas possible » répétait Mehdi.

« Je te présente mon épouse. Est-ce que tu la reconnais » dit Jérôme.

« C’est le Kamikaze de 1995 » dit Mehdi en rigolant.

« Exactement » répondent Jérôme et Leila son épouse dans un éclat de rires.

« « Assalamou Alaikoum », que la paix de Dieu, Sa miséricorde et Ses Bénédictions soient sur vous » dit Leila.

« Expliquez-moi. J’ai envie de tout savoir » leur dit Mehdi.

Jérôme enchaine : « Après notre discussion à Perrache en 1995, j’ai beaucoup réfléchi, beaucoup cherché et beaucoup lu sur le terrorisme. Le hasard a fait que croise à nouveau Leila dans le métro. Mais cette fois ci, je suis allé lui parler. Au départ, elle ne voulait pas m’adresser la parole mais quand je lui ai expliqué ce qui s’était passé un mois plutôt, elle a accepté que nous ayons une discussion. La suite tu la vois. Je me suis marié avec une kamikaze ».

Mehdi était aux anges. Il venait de retrouver Jérôme qui avait la trouille des musulmans, qui a pu surmonter sa peur et Leila la musulmane qui récitait merveilleusement le coran dans le métro. Leur rencontre était difficile au départ. Mais après de longs échanges, d’interminables discussions et surement beaucoup de concessions des deux côtés, ils sont arrivés à s’entendre au point qu’aucun d’entre eux ne pouvait imaginer sa vie sans l’autre. Ils se sont unis pour le meilleur et pour le pire.

Malgré un climat islamophobe croissant, une pression médiatique très intense et malgré sa fragilité, Jérôme est arrivé à se maitriser et réussit à mettre fin à ses pensées dominées par la peur. Avec l’aide du Tout Puissant, il n’a pas cédé aux sirènes lancées par les professionnels de la peur et leurs réflexions fantasmatiques sur les relations entre l’islam et l’occident. Ses lectures et surtout ses discussions avec Leila y étaient surement pour beaucoup.

Jérôme a finalement compris que vivre constamment dans la peur n’était pas la volonté de Dieu. Au contraire, pour vaincre ses peurs et ses confusions intérieures, il fallait mettre sa foi et sa confiance en Lui. Avec cette expérience malheureuse, Jérôme à pris conscience qu’il vivait dans une société extraordinairement pacifiée et pacifique, que sa vie était entre les mains du Tout Miséricordieux et que lorsqu’Il décide de la reprendre ça sera aussi bien pour lui. Il était enfin en paix avec lui-même.

Parmi les gens qui se disent musulmans, il y a toujours eu dans l’Histoire une très forte minorité de radicaux, de prêcheurs de la haine et des entrepreneurs de la violence. C’est d’ailleurs le cas pour toutes les grandes religions et les philosophies. Il faut juste se rappeler que tous les musulmans à l’image de Leila ne sont pas des extrémistes.

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Auteur : Azzedine Gaci

Recteur de la mosquée « Othmane » de Villeurbanne.

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