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« La Muslim Pride » selon Raphaël Liogier, plus qu’un état d’esprit, un véritable antidote contre l’islamophobie ambiante

L’Europe du XXIème siècle serait-elle rattrapée par ses vieux démons, et céderait-elle à une nouvelle psychose collective, qui fait renaître de ses cendres une chasse aux sorcières haineuse, où les nouveaux hérétiques sont musulmans et responsables de tous les maux ? Si les projections fantasmées les plus sombres entourent la présence musulmane européenne, la déferlante islamophobe qui engloutit le Vieux Continent, frappant la France avec une violence inouïe, ne relève pas, elle, d’une pure vue de l’esprit.

Pour Raphaël Liogier, Professeur de sociologie à Sciences Po Aix, et Directeur de l’Observatoire du religieux, l’heure est venue pour les français musulmans de sortir de leur apathie, de dépasser le sentiment de honte, et de passer à l’action ! Insuffler la fierté d’être musulman, encourager l’implication civique, exhorter à revendiquer ses droits, inciter à se mobiliser dans une action fédératrice d’ampleur nationale, la « Muslim Pride » s’est imposée au chercheur avisé et citoyen engagé, qui, plus qu’un état d’esprit salutaire, et loin du repli communautariste, y décèle l’antidote contre une frénésie islamophobe sans précédent, dont les effets bénéfiques rejailliraient sur l’ensemble de la société.

Raphaël Liogier amorcera la discussion sur l’organisation d’une « Muslim Pride » d’envergure, vendredi 15 avril, à 19h30, au sein de l’Institut des Cultures d’Islam , au cœur du quartier emblématique de la France métissée, la Goutte d’Or.

Ce début de XXIème siècle est marqué par la résurgence de l’extrême-droite européenne, sur laquelle plane le spectre du fascisme, et qui ne cesse d’avancer ses pions pour stigmatiser l’islam. Selon vous, les musulmans occidentaux sont-ils bel et bien les nouvelles victimes expiatrices des temps modernes ?

Comme disait Sartre à propos du « Juif », on peut aujourd’hui dire que si le « Musulman » n’existait pas il aurait été inventé. Le musulman est devenu, comme jadis le juif, un principe métaphysique inventé qui n’a plus rien à voir avec ses réalités physiques multiples, avec la vie concrète des musulmans français et européens. Les musulmans sont devenus les otages de la caricature que la culture dominante a construite. C’est cette réappropriation de l’islam par les musulmans réels qui est en jeu par exemple dans l’exposition des superbes photos de Martin Parr, abritée à l’Institut des Cultures d’Islam, à l’initiative de sa directrice Véronique Rieffel.

C’est aussi pour cela que cette première soirée du vendredi 15 avril consacrée à la mise en place d’une Muslim Pride se tiendra dans ce lieu de La Goutte d’Or, lui-même emblématique des préjugés anti-musulmans.

Impuissants face à la globalisation, les Européens désignent un coupable essentiel (métaphysique) qu’ils ont sous la main, à qui ils reprochent tous les maux. Du coup, depuis les années 2000, nous ne sommes plus, comme c’était le cas à la fin du XXème siècle, dans une crise du modèle français de laïcité, devant la difficulté de la République française, théoriquement monolithique, à admettre les différences, mais dans une crise plus radicale et plus large qui s’étend à l’ensemble du Vieux Continent.

Ce sont les “dominants” culturellement et économiquement qui, aujourd’hui, organisent une guerre qui n’existe pas, et se croient dans une guerre de civilisation qui ne concerne absolument pas les musulmans réels. Dès lors, quoi que fassent les musulmans réels ils incarnent le mal. On retrouve cela dans les débats fallacieux sur l’intégration : on reproche aux citoyens français musulmans à la fois leur manque d’intégration (« ils sont trop voyants, ostensibles… »), mais aussi des formes d’intégration suspectes (« ils sont partout, ils s’approprient notre espace, tout en restant musulmans »).

Or, ce qui compte en démocratie, ce n’est pas l’intégration abstraite, pure et simple, qui peut ressembler à une « purification », mais la participation concrète à la vie de la cité. Pour reprendre encore Sartre à propos des Juifs : “Certes, ils rêvent de s’intégrer à la nation mais en tant que Juifs, qui oserait le leur reprocher ?” (Jean-Paul Sartre, Réflexion sur la question juive, 1954, p.154). Eh bien, c’est cela même que l’on reproche pourtant aux musulmans, non pas de ne pas vouloir s’intégrer, contrairement à ce que l’on voudrait faire croire, mais de vouloir “s’intégrer à la nation en tant que musulmans” !

Les effets dévastateurs de la tentation nationaliste à la française ont semé la peur et la haine de l’islam, creusant des gouffres de méfiance et d’incompréhension entre citoyens. Quel regard portez-vous sur ces préjugés pernicieux qui sont attisés et banalisés à dessein ?

La consommation halal dans les supermarchés et dans les fastfoods, ce n’est pas de “l’islamisation”, c’est de la modernisation, et même de l’hypermodernisation globale.

Même les nouvelles formes de fondamentalisme (l’idée du retour à des fondements) ne sont plus islamistes, autrement dit elles ne cherchent plus à transformer la société en une société islamique, mais poursuivent un but spirituel, individuel, une transformation de soi, dans la logique générale de l’hypermodernité individualiste. C’est ce que l’on observe par exemple, et paradoxalement pour ceux qui se refusent à observer la réalité, chez les jeunes filles et jeunes femmes qui décident de porter le voile intégral. Cela relève, pour l’immense majorité d’entre elles, d’une décision individuelle, d’un choix intérieur, tendant vers un objectif spirituel tout à fait comparable aux formes de revival, de quête spirituelle, que l’on observe chez les juifs, les chrétiens, les bouddhistes, ou encore les adeptes de groupes new-age.

Certes, une telle attitude peut être radicale (elle cherche des racines, un retour à une origine supposée), mais elle peut l’être tout aussi bien chez un néo-bouddhiste occidental qui se fait raser le crâne, se vêt d’une robe safran et suit un régime strictement végétarien, voire végétalien. Chez un musulman, cette radicalité parfaitement inoffensive peut se traduire par un régime alimentaire strictement halal et par le fait de porter le voile intégral. Il n’y a pas de stratégie prosélyte, de conquête ou autre, puisqu’il s’agit d’une décision foncièrement individualiste, aspirant à l’expérience spirituelle personnelle.

Si “être musulman” fait partie de l’identité d’un citoyen, il n’a pas à abandonner cette partie de sa “personne concrète” au profit d’une fausse universalité abstraite. La véritable universalité est concrète, elle est participative. Et les musulmans participent activement à la vie sociale, économique, intellectuelle, artistique de ce pays, ils ne sont pas plus violents, plus voleurs, plus criminels que les autres, contrairement aux images véhiculées sans scrupule par des leaders d’opinion, tel Eric Zemmour, pour ne citer que lui. Les prisons ne sont pas en réalité “remplies de musulmans”, mais de délinquants qui, comme tous les délinquants du monde, sont issus des milieux sociaux les plus en difficulté, parmi lesquels se trouvent effectivement beaucoup d’individus “d’origine” musulmane. Le plus préoccupant n’est pas que ce type de fausse logique à la Zemmour fonctionne chez les non-musulmans, mais qu’il fonctionne chez les musulmans eux-mêmes ! Il est urgent de sortir d’un tel cercle vicieux, celui de la haine de soi et de la honte d’être soi.

Faire naître ou renforcer la fierté d’être musulman à l’échelle nationale, tel est le sens de l’action que vous envisagez d’impulser prochainement. La “Muslim Pride” serait-elle l’antidote contre le venin de l’islamophobie qui a infecté la France et le débat démocratique ?

Pour pouvoir espérer s’intégrer à la nation en tant que ce qu’ils sont réellement, et en dehors de cette image univoque, métaphysique, qui s’impose à eux, il faut que les musulmans disent et montrent ce qu’ils sont. Qu’ils ont les mêmes préoccupations que les “autres”, qu’ils se préoccupent d’écologie, d’éthique, de bioéthique – ce qui est le cas, à l’image de l’UOIF qui a choisi de débattre de la thématique “éthique” lors de la prochaine rencontre des musulmans de France ! – qu’ils redoutent, eux aussi, certaines formes de globalisation, bref qu’ils sont ce qu’ils sont, c’est-à-dire pleinement engagés dans la société. Et d’abord et avant tout, engagés pour le respect de leur dignité.

La situation délétère qui gangrène la France ne pourra pas changer sans un mouvement social de grande ampleur, qui puisse susciter un vrai débat concret, aux antipodes des faux débats abstraits conduits, depuis le début des années 2000, sur l’identité nationale, sur les valeurs, la civilisation, les racines de l’Europe…

Non pas un énième débat sur le “problème musulman”, mais sur les raisons concrètes qui amènent à faire de l’islam un problème. Les conditions ne sont pas aujourd’hui réunies pour un tel débat public, tant l’unanimité paranoïaque anti-musulmane est à son comble.

L’islamisation, l’idée selon laquelle il existe un complot, une stratégie islamique d’envahissement généralisé d’une Europe encerclée, est devenue ce que j’appelle dans mon dernier livre, qui ne traite pourtant pas de l’islam, « Les évidences universelles », une vérité qui ne peut même pas être discutée, puisqu’elle constitue la base postulée de tout débat possible. De sorte que l’on ne peut disserter qu’à partir de cette base indéniable. C’est ce qui biaise tout débat, toute discussion constructive.

Comment comptez-vous insuffler, ou stimuler ce sentiment de fierté d’appartenance auprès des citoyens français de confession musulmane ? La “Muslim Pride” s’articulera-t-elle autour d’un seul défilé emblématique ou pas seulement ?

La “Muslim Pride” consisterait à jouer et à se jouer des préjugés, non sans une bonne dose d’humour, à défiler dans la bonne humeur, mais pas seulement. Cela pourrait se traduire par une multitude d’actions, tout reste à concevoir en la matière. Il s’agirait d’exploiter les images caricaturales, abstraites de l’islam, pour restituer les réalités bigarrées des cultures musulmanes européennes, tout en se moquant de l’aveuglement actuel caractéristique d’une paranoïa collective.

La plupart des observateurs en perdent leur objectivité et passent à côté de l’extraordinaire transformation actuelle de l’islam mondial bien sûr, mais surtout de l’islam occidental et européen.

La “Muslim Pride” pourrait se traduire également par des opérations ponctuelles, des sittings, voire des coups de projecteurs artistiques, histoire de montrer que la culture musulmane n’appartient pas à un âge d’or révolu, que ce n’est pas seulement “le temps jadis” d’Averroès, l’époque des grands califats…, mais que c’est une religion contemporaine, ancrée dans son époque, dynamique, et productrice de culture. Le débat de vendredi amorcera la discussion sur les actions à mettre en oeuvre, afin que les musulmans réels reprennent possession de leur propre image.

Je ne crois pas que l’on pourra éviter un défilé dans la rue, une manifestation nationale de grande ampleur avant les vacances d’été, à laquelle il serait souhaitable que des non-musulmans se joignent, y compris des intellectuels, artistes, syndicalistes, politiques de bonne volonté (si toutefois ils en restent encore !), bref ce que l’on appelle les forces vives de la nation.

On observait, il y a peu encore, l’émergence d’une “Muslim Pride” économique, à travers la réussite d’une nouvelle génération d’entrepreneurs, fiers d’être musulmans, bien dans leur tête et dans leur époque. A la lumière de 2011, la honte d’être musulman prévaudrait-elle sous le poids de la vindicte populaire permanente ?

Il faudrait en effet que les musulmans aient confiance en eux, ce qui est très loin d’être gagné. Les musulmans sont en proie à une grande passivité face à une situation de plus en plus difficile à vivre, et se laissent gagner par une sorte de fatalisme face à cette névrose obsessionnelle islamophobe.

Les catholiques, au milieu des années 80, ont envahi la Concorde pour moins que cela, uniquement pour défendre leur enseignement privé confessionnel.

Cette apathie des musulmans est aussi liée à la honte d’être musulman, au fait de se penser comme “étranger quelque part” même lorsque l’on est né ici, et que l’on est un citoyen à part entière. Nombre de musulmans s’auto-persuadent que les “Français” ont un peu raison après tout, que le “terrorisme islamique” existe, qu’il ne faut pas trop se faire remarquer, etc. Je crois qu’ils doivent se convaincre une fois pour toutes qu’ils sont Français, complètement, et qu’ils ne sont pas invités à la table d’un hôte, seul habilité à fixer les règles de vie et auquel on doit se soumettre.

Une anecdote qui en dit long : un de mes étudiants, qui vient de commencer son stage de Master à Paris, a pris un appartement en co-location avec un Français qui s’est déclaré devant lui d’origine tunisienne, et qui a surtout éprouvé le besoin d’insister sur le fait qu’il était un “type bien”, que même s’il était arabe, on n’avait rien à craindre de lui parce qu’il n’était pas musulman (sic).

Aujourd’hui, de plus en plus de musulmans sont fragilisés par l’image négative qui est projetée de leur religion, et finissent par y croire, par être envahis par la honte, et par cacher un peu, ou beaucoup, leur appartenance confessionnelle. Une honte mêlée de la peur de ne pas obtenir un travail, d’être immédiatement catalogué négativement, de perdre son emploi, ou même de ne pas être accepté dans un cercle d’amis. Même les musulmans qui réussissent socialement, qui deviennent des entrepreneurs à succès, de très bons médecins, avocats, journalistes, en arrivent à masquer ou à euphémiser leur islamité, et “montrent patte banche”, afin de ne pas effrayer leurs interlocuteurs, leurs clients potentiels, leurs associés.

J’étais invité récemment sur Europe 1 pour répondre aux questions des auditeurs sur la loi contre le voile intégral dans les espaces publics. La plupart des intervenants justifiaient cette loi en disant que lorsque l’on se rend chez quelqu’un on doit respecter sa manière de vivre, ne serait-ce que par politesse. Force est de constater que cette justification semble aller de soi chez l’écrasante majorité des Français non-musulmans, mais également, ce qui est au moins tout aussi grave, chez un grand nombre de Français musulmans.

Vous appelez de vos vœux un sursaut de toutes les consciences, vous exhortez les musulmans à sortir de leur dangereuse résignation et à s’affirmer en tant que citoyens à part entière. Prônez-vous une sorte de “positive attitude” pour parvenir à la “Muslim Pride” ?

Les musulmans de France doivent réaliser qu’ils ne sont pas les éternels convives d’un repas, ils sont chez eux au même titre que leurs concitoyens non-musulmans.

Il est essentiel que l’ensemble des citoyens non-musulmans admettent cette réalité, et notamment ceux qui voudraient (parce qu’ils ne le croient pas vraiment) se croire encore à l’époque de Clovis (sans réaliser d’ailleurs je pense que l’époque de Clovis était sans doute très loin de ce qu’ils imaginent). Il est tout aussi capital, si ce n’est plus, que les musulmans en prennent à leur tour conscience, qu’ils se décomplexent, et qu’ils évitent le piège des fantasmes funestes.

Oui, ils sont chez eux, et s’ils ne le réalisent pas eux-mêmes, personne ne le fera à leur place ! Je citerai encore Sartre à ce sujet : ” … toutes les personnes qui collaborent, par leur travail, à la grandeur d’un pays, ont le droit plénier de citoyen dans ce pays. […] Cela signifie donc que les Juifs, comme aussi bien les Arabes ou les Noirs, dès lors qu’ils sont solidaires de l’entreprise nationale, ont droit de regard sur cette entreprise ; ils sont citoyens. Mais ils ont ces droits à titre de Juifs, de Noirs, ou d’Arabes, c’est-à-dire comme des personnes concrètes“.

Manifester dans la rue, dans les espaces publics, c’est aussi une manière de se décomplexer. Toutes les catégories discriminées de la population sont légitimes à manifester leur mécontentement, lorsque leurs droits sont en danger, et les Français musulmans comme les autres.

Je sais bien que certains pensent qu’en descendant dans la rue, en se faisant remarquer donc, les “Français” vont avoir encore plus peur, ils vont se dire “voilà, ça y est, c’est bien l’islamisation“, “ils” “nous envahissent“. Mais ceux qui pensent ainsi, notamment parmi les musulmans, doivent ouvrir les yeux et faire le bilan de ces quinze dernières années : ne rien faire, se “tenir à carreau”, se fondre dans la masse, une telle inertie a-t-elle empêché que la paranoïa se développe ? Non, bien au contraire, cette attitude passive a laissé le champ libre dans l’espace public, en particulier médiatique, à l’expression délirante d’une islamophobie banalisée, devenue de plus en plus politiquement correcte.

Si les musulmans réagissent, se défendent, décident de ne plus laisser dire ce qui est dit, et de ne plus laisser faire ce qui est fait, en manifestant, et en se manifestant avec les instruments que la démocratie leur offre, il ne sera plus possible de monter des débats télévisés pipés avec l’éternel casting de choc : en moyenne 3 bonnes consciences intellectuelles anti-musulmanes, un musulman de service un peu honteux et en osmose avec les anti-musulmans, et enfin, éventuellement, un intellectuel critique de la situation (qu’il soit ou non musulman), uniquement présent pour être taillé en pièces, et ce en toute bonne conscience par les autres interlocuteurs.

Ce schéma médiatique-là ne pourra plus se reproduire si les musulmans sortent dans la rue pour clamer leurs revendications, comme ils en ont parfaitement le droit en démocratie…

La question de la loyauté des français musulmans envers l’Etat, comme celle de la compatibilité de l’islam avec les valeurs républicaines, sous-tendent nombre de saillies verbales, et de débats poudre aux yeux, dont le dernier en date sur l’islam voulu par l’UMP. Que vous inspire cette image de suspicion qui colle à la peau des musulmans ?

Les musulmans ont prouvé qu’ils obéissaient scrupuleusement aux lois de ce pays, notamment en se soumettant sans broncher à la loi de 2004 sur l’interdiction des signes ostensibles religieux à l’école publique.

Avez-vous entendu à l’époque des voix pour reconnaître combien les musulmans ont fait preuve de civisme, respectant scrupuleusement ce qu’il leur était imposé, alors que cette loi ne poursuivait qu’un seul but : les priver du droit fondamental de se vêtir comme ils le désirent à l’école de la République (contrairement à la rhétorique faisant croire qu’elle s’applique à tous les signes religieux) ? Non, personne – je veux dire personne parmi les intellectuels autorisés du régime – n’a rien dit sur cette étonnante soumission à une loi conçue sur mesure, spécialement pour eux.

Bien au contraire, c’est un tout autre discours qui a résonné à tous les micros, celui qui taxait les musulmans d’exagérer, de dépasser les bornes, de représenter un problème, et de refuser de s’adapter à “nos” valeurs, à “notre” civilisation.

C’est pour cela aussi que je dis que le Musulman est devenu un principe métaphysique, parce que ce type de discours est totalement indépendant du comportement des musulmans réels. On dira qu’il y a eu entre temps le niqab, ces quelques centaines de jeunes femmes qui se sont mises à porter des formes de voile intégral. Mais depuis deux ans que la polémique ne cesse d’enfler à ce sujet, jusqu’à la confection d’une loi encore plus discriminatoire que celle de 2004, mais surtout anti-républicaine et anti-laïque, personne n’a cherché à savoir ce qu’était réellement, concrètement, sur le terrain, ce voile intégral.

Personne d’autorisé bien sûr : pour preuve j’ai été contacté par un administrateur de l’Assemblée nationale au moment des auditions de la Commission d’information sur le phénomène du voile intégral en France, et après la petite discussion sympathique que nous avons eue, je n’ai plus jamais entendu parler de mon audition !

Précisément, au sujet du voile intégral, que nombre de médias, avec le sens du discernement qui les caractérise, ont qualifié de « burqa » en référence à l’Afghanistan, quelle est votre interprétation de ce phénomène très marginal de l’islam de France ?

Si on avait pris la peine d’observer de près ce phénomène, comme nous l’avons fait à l’Observatoire du religieux, avec l’aide précieuse de l’enquête menée par la réalisatrice Agnès de Féo, qui en a tiré un film ethnographique éloquent, on se serait rendu compte qu’il s’agit d’un mouvement de revival spirituel, individualiste, pas du tout islamiste et menaçant, même si l’image qu’il renvoie peut “impressionner”.

Je le répète, la réalité de l’islam, de la vie des musulmans, n’a plus d’importance, c’est devenu un problème métaphysique, abstrait, un prétexte pour l’expression cathartique des frustrations des Français (au moins de ceux qui se représentent comme étant “de souche”) devant leur perte de contrôle dans un monde globalisé, et plus largement des Européens qui sont en proie au désarroi face à leur perte de puissance, non seulement économique mais aussi morale, et qui voient se profiler à grands pas les nouvelles puissances émergentes Chinoise et Indienne. “Ils” ne peuvent rien faire contre cela, contre ce processus global, alors ils se retournent contre l’ennemi de l’intérieur, celui qui est à portée de main, et qui devient le principe essentiel du mal.

Les sociologues américains sont déconcertés par la frénésie islamophobe qui se répand comme une traînée de poudre dans toute l’Europe, et ont sollicité votre éclairage à ce sujet. Que leur avez-vous répondu ?

Des collègues de la Harvard International Review m’ont sollicité il y a peu de temps pour écrire un article sur cette situation européenne totalement incompréhensible pour les sociologues américains. En gros, ils m’ont demandé pourquoi les européens sont viscéralement islamophobes, obsessionnellement islamophobes, alors que c’est quand même aux Etats-Unis que les attentats du 11 septembre ont frappé.

Dans mon article, j’ai mis en relief que, depuis les années 2000, l’Europe ne traverse plus seulement, comme dans les années 80, une crise économique et sociale endémique, mais est confrontée à une crise symbolique bien plus profonde : les Européens ont perdu leur suprématie internationale devant les nouvelles grandes puissances, comme la Chine ou l’Inde, ils ne sont plus les partenaires privilégiés des Etats-Unis, et pour couronner le tout, leur place de membre permanent en tant que nation au Conseil de Sécurité de l’ONU est remise en cause.

Ils savent que leur seule chance de continuer à peser réside dans le renoncement à leurs souverainetés nationales au profit d’une Europe fédérée, mais ils ne réussissent pas à franchir le pas, ils se refusent à abandonner leurs « identités » nationales, et c’est là où le bât blesse. D’où l’apparition des premiers débats spécieux et cathartiques sur les racines chrétiennes de l’Europe, entraînant dans leur sillage la dérive que l’on connaît et qui, depuis, est allée crescendo : la désignation de l’ennemi musulman de l’intérieur.

Comment expliquez-vous que la France récolte la triste palme du pays européen le plus islamophobe ?

Si la France est maintenant le centre de gravité du délire européen, c’est parce que c’est en son sein qu’existe l’écart le plus grand entre la prétention abstraite à la souveraineté indivisible, à la puissance universelle de sa culture, et la réalité d’une culture de moins en moins universalisée, une littérature de moins en moins traduite en anglais, un cinéma en perdition… Bref, le pays des Lumières occupe une place sur l’échiquier mondial infiniment plus petite que la haute idée que nous nous faisons de nous-mêmes (par rapport à cette “certaine idée de la France” au sens de Charles De Gaulle).

Dès lors, un vrai travail de fond est impérieux, afin que les musulmans ne soient plus les otages de ce que j’appelle le nouveau complexe européen du colonisé.

Les Européens étaient atteints, encore récemment – je dirais jusque dans les années 80 – par le complexe du colon, qui a découlé de la domination mondiale multi-séculaire de l’Europe, politiquement, militairement, culturellement. Ce complexe de supériorité a pu se traduire par la conquête territoriale, mais aussi par des formes, plus récentes, de gentille condescendance, de doux paternalisme, teintées déjà d’une légère frayeur (elle aussi fondée sur des fantasmes !), celle du débordement “démographique”. A cette époque, le musulman n’était qu’une figure problématique parmi d’autres, avec l’immigré, l’arabe, le noir, l’étranger, le sauvageon des cités, le membre d’une secte new-age étrange, etc. (ce sont de ces multiples figures problématiques que je traite dans Une laïcité “légitime”).

Mais dès le début des années 2000, un renversement s’est opéré, l’Europe réalisant qu’elle n’est plus dominante (à la lumière d’une multitude d’indicateurs, comme par exemple le fait que les Etats-Unis interviennent en Irak sans lui demander son avis, elle n’est même plus une puissance morale !). Cela marque le début du complexe du colonisé, du sentiment d’un encerclement généralisé.

Le calamiteux effet Zemmour, qui sévit depuis plus de deux ans sur le service public de l’audiovisuel en toute impunité, la percée et la nouvelle respectabilité du FN favorisées par la dérive droitière de Nicolas Sarkozy, sont symptomatiques d’un racisme anti-musulman sans précédent. Quelle est votre analyse de cette spirale haineuse infernale de la France d’en haut ?

Nous observons de nombreux signes symptomatiques de ce délire de l’encerclement, l’un d’entre eux relève de ce que j’appelle l’inversion imaginaire de majorité, ou si vous voulez, plus simplement, “l’effet Zemmour”.

Autrement dit, ceux qui sont l’écrasante majorité (je rappelle que près de 70 % des français voient l’islam comme un danger potentiel d’après les sondages) se perçoivent comme faisant partie de la minorité et sont perçues, par la majorité, comme tels.

Eric Zemmour n’est en réalité que l’amplificateur presque mécanique de ce que l’on peut lire dans tous les forums internet des journaux par exemple, journaux généralistes de droite comme de gauche d’ailleurs. Le contenu même de son discours consiste pourtant en une sorte de complainte du minoritaire, qui s’exprimerait dans un désert dans lequel personne ne réaliserait la tragédie que nous serions en train de vivre. En écho, l’écrasante majorité des français achète ses livres, l’applaudit à la télévision, l’écoute religieusement à la radio, le voit partout, tout en étant persuadée qu’il est seul au monde et que personne ne l’écoute, alors que tout le monde n’écoute que lui. A entendre ses diatribes, on a l’impression que ces “damnés musulmans” sont choyés, qu’on leur concède tout, qu’ils ont envahi toutes les sphères, qu’ils sont puissants, dominants, qu’ils obtiennent ce qu’ils veulent, et qu’ils transgressent allègrement nos lois, etc. (au passage, de façon simplement logique, sans autres commentaires, si les musulmans transgressaient vraiment les lois existantes, s’ils ne les respectaient pas, on n’aurait pas eu besoin d’en fabriquer de nouvelles qui leur sont spécialement destinées !!!).

Le Musulman métaphysique est aujourd’hui omniprésent, il est partout sans que les musulmans bougent, mais aussi, justement, parce qu’ils ne bougent pas. Si les musulmans se mettaient réellement à agir, il y a fort à parier que le musulman métaphysique serait moins présent, de sorte que l’islam serait paradoxalement moins omniprésent dans l’espace public. En sens inverse, parce que les musulmans n’ont jamais bougé concrètement, ce qui est une réalité sociologiquement observable, “tout le monde” pense qu’ils n’arrêtent pas de bouger, de revendiquer, de se faire remarquer. Je vous renvoie à ce sujet aux réactions pathologiques d’une violence inouïe, mais tout à fait compréhensibles dans mon schéma clinique, du site François de Souche (allant jusqu’à demander ma terminaison physique !), lorsque j’ai écrit pour la première fois que les musulmans constituaient la minorité la plus pacifique et la plus passive de France. Une réaction épidermique qui me foudroyait, car j’attaquais le musulman métaphysique, donc les fondements même du délire de la persécution auquel ces “François de souche” sont tant attachés, un délire qui est devenu comme une nouvelle raison de vivre dans ce “monde pourri”, dans cette société “encerclée par les musulmans”…

Il faut bien comprendre qu’il ne s’agit plus d’une crise institutionnelle, d’une crise du système républicain, mais d’une pathologie sociale générale qui touche l’Europe entière. Le populisme classique du Front National en France (mais des autres extrême droites en Europe aussi) s’est progressivement tourné vers le spectre unique de “l’islamisation”. L’immigration, l’insécurité, etc, devenant des sous-problèmes du problème essentiel (métaphysique encore une fois) de l’islamisation. Il est édifiant de constater que Marine Le Pen a même abandonné l’antisémitisme de son père, traditionnel de l’extrême-droite, au profit de l’unique anti-islamisme. Non seulement l’Europe entière, dans son extension géographique, est touchée aujourd’hui, mais les couches de populations réputées modérées, de droite comme de gauche sont également contaminées. Les ligues anti-islamisation qui voient le jour dans l’ensemble de l’Europe ne sont plus des groupuscules d’extrême-droite, mais sont perçues comme des formes de réactions normales, légitimes, à cette agression musulmane virtuelle (générale parce que virtuelle).

Non seulement il est devenu politiquement correct d’être au moins un peu islamophobe dans les milieux dits modérés (justement pour paraître modéré !), mais le seul musulman audible est celui qui, préalablement à toute parole, fait amende honorable en reconnaissant qu’il y a « quand même » beaucoup à reprocher à l’islam, que bien sûr on ne peut pas tout prendre de cette religion (une palinodie préalable que l’on ne exigerait jamais d’un bouddhiste, d’un catholique ou d’un juif !).

Cette “Muslim Pride” doit-elle être incarnée par une personnalité ou plusieurs personnalités emblématiques de la galaxie musulmane française ? Doit-elle également fédérer au-delà de la seule sphère musulmane ?

Il s’agit d’une initiative citoyenne qui ne concerne pas seulement les musulmans, mais tous les hommes de bonne volonté comme l’on disait naguère, autrement dit celles et ceux qui veulent continuer, quelle que soit leur appartenance confessionnelle, à vivre dans une société respectueuse de la liberté de conscience et d’expression.

Aujourd’hui c’est cela même qui est en péril. Nous sommes tous responsables de ce que nous ne tentons pas d’empêcher, et je me sens par conséquent responsable de ce processus systématique de destruction des principes fondateurs de la République, auxquels je suis viscéralement attaché. Paradoxalement, et c’est ce qui est le plus pervers aujourd’hui, ce sont ceux qui s’érigent théoriquement en défenseurs de ces mêmes principes qui s’acharnent à les détruire depuis le début des années 2000. On pourrait dire, si vous voulez, que les musulmans réalisent que L’Europe est en train de vivre un dangereux épisode de délire collectif, et qu’en défendant leur propre identité musulmane, en se défendant eux-mêmes en tant qu’hommes libres et égaux, ils défendent aussi la démocratie, ils œuvrent pour l’intérêt général, pour le bien de tous, pour des citoyens comme moi qui ne sont pas formellement musulmans, et ne veulent pas que leur pays glisse dans le fascisme.

C’est pourquoi je ne crois pas qu’il soit souhaitable qu’une personnalité particulière incarne ce qui, idéalement, devrait prendre la forme d’un grand mouvement social. Cela doit passer par un rassemblement des musulmans, d’une part, quelle que soit leur famille religieuse, quelles que soient leurs origines proches ou lointaines, marocaines, tunisiennes, turques, françaises, mais aussi par un rassemblement des non-musulmans de bonne volonté. Ce serait peut-être d’ailleurs là une occasion historique pour les musulmans français et européens de dépasser leurs querelles intestines enracinées dans la représentation qu’ils ont de leurs origines (tunisiennes, algériennes, etc.), et de prendre pleinement conscience qu’ils sont Européens et Français, et cela depuis déjà longtemps !

Les instances représentatives officielles de l’islam de France suscitent la plus grande défiance, voire un rejet en bloc. La “Muslim Pride” pourrait-elle donner naissance à un nouvel organe représentatif, voire à un mouvement politique sur le modèle des chrétiens-démocrates ?

Le problème essentiel de légitimité du Conseil Français du Culte Musulman est justement qu’il est pris en étau entre les vieilles querelles des islams d’Afrique du nord, d’Afrique subsaharienne et du Moyen-Orient en France, et qu’il constitue, en même temps, l’organe officiel de la honte d’être musulman, du sentiment de pudeur ; et ces deux aspects sont liés malicieusement. Le CFCM est un peu la voix d’un islam qui se veut pacifique, compréhensif des frayeurs fantasmées, et qui se doit d’être passif, soumis, bien sage, répondant quand on lui demande de répondre et se taisant quand on lui demande de se taire, parce qu’il représente des “invités” de la France (tunisiens, marocains, turcs, algériens, etc.) et non “vraiment” des Français.

Il maintient artificiellement l’image d’un islam importé, qui serait de là-bas et non d’ici, et parce qu’il serait de là-bas et non d’ici, il devrait se tenir tranquille, respecter les us et coutume d’ici. Il faudrait, je crois, un organe représentatif des islams d’ici, des islams qui sont ici chez eux, qui n’ont pas à démontrer leur francité.

Néanmoins, je ne crois pas à l’émergence d’un parti politique musulman stricto sensu, et je ne crois pas non plus que cela soit souhaitable. En revanche, je crois à l’émergence de forces politiques et sociales musulmanes constructives dans les espaces publics européens, comme il y a des forces politiques et sociales chrétiennes, juives, ainsi que des forces politiques et sociales non confessionnelles.

Je crois profondément et sincèrement, que, compte tenu de la place métaphysique qui est aujourd’hui assignée à l’islam, un mouvement social musulman pourrait être la panacée contre le malaise de l’Europe, en ayant à cœur de préserver la vigueur de ses institutions et de ses principes séculaires démocratiques réels. Oui, peut-être que les musulmans pourraient sauver l’Europe de sa folie, finalement ! Lui faire réaliser qu’elle doit dépasser ses propres enracinements nationaux et ses démons nationalistes, tourner la page, pour vivre à l’heure d’un monde en mouvement, et qui va bouger sans elle si elle continue à vivre dans un passé fantasmé. A vrai dire, un tel mouvement social pourrait aussi permettre aux musulmans, du moins à certains d’entre eux, de sortir de la vision idyllique d’un passé florissant, de l’image exotique d’une civilisation musulmane perdue. Nous pourrions tous ressortir gagnants d’une vraie prise de conscience de “ce malaise dans la civilisation européenne“, (pour reprendre l’expression de Freud, car il s’agit peut-être d’abord d’un problème psychanalytique, plus exactement de la blessure narcissique de la vieille Europe moribonde des Etats-nations).

Ne craignez-vous pas que votre initiative soit estampillée du label très connoté de « communautariste », et comment allez-vous éviter cet écueil majeur et rédhibitoire ?

A l’heure de la démocratie participative, la “Muslim Pride” pourrait être l’opportunité idéale pour les français musulmans de revendiquer leur participation effective à l’espace public. Ils pourraient ainsi faire la démonstration au grand jour de leur sens civique en se prenant en main. Une telle action ne serait pas seulement salutaire pour eux, mais pourrait rejaillir favorablement sur le fonctionnement démocratique en général.

Loin de se retrancher sur la “communauté”, de faire du “communautarisme”, ils prouveraient qu’ils agissent en citoyens conscients de leurs droits, refusant d’être considérés comme des citoyens de seconde zone. Alors que, jusqu’à aujourd’hui, ils ont accepté cette situation dans laquelle des lois à répétition objectivement discriminatoires (et même objectivement inconstitutionnelles) sont votées par le parlement de leur pays.

A mes yeux, l’initiative d’une “Muslim Pride”, qui impulserait un mouvement social musulman inédit, s’oppose fondamentalement à une attitude “communautariste”, c’est une attitude qui se veut universaliste, et qui aspire à sensibiliser la fibre citoyenne de chacun d’entre nous.

En agissant pour eux-mêmes, les musulmans agissent pour nous tous. Jadis les hommes de bonne volonté, les citoyens respectables et responsables, et aussi ceux que l’on a appelés “les intellectuels”, devaient se sentir, et même être symboliquement juifs, lorsque le “Juif” était devenu un principe métaphysique. C’est pour cela, de la même façon, que je me sens symboliquement musulman aujourd’hui, en tant que citoyen Français soucieux de la préservation de la démocratie. Je ne fais pas cela pour les musulmans en particulier, mais pour tous les autres aussi, y compris pour les 70 % de Français qui ne se rendent pas compte dans leur aveuglement complexé, dans leur délire de l’encerclement, qu’ils sont en train de détruire ce qu’ils croient protéger. C’est cela la quintessence du message de la “Muslim Pride” .

Dans mon dernier livre intitulé “Les évidences universelles“, qui encore une fois n’aborde pas le fait musulman, je montre comment une évidence devient facilement l’objet d’un consensus tacite, la moindre petite idée quotidienne, y compris des idées prétendument scientifiques. Ce n’est pas le préjugé en soi qui est néfaste, c’est le fait qu’il fasse l’objet d’un consensus oppressif, l’objet d’une métaphysique totale et donc totalitaire, qui ne laisse aucune place au dialogue véritable, à l’échange équilibré. Il faut restituer les conditions d’un échange harmonieux et intelligent sur des bases égalitaires et dans un climat serein. Mais pour cela, il faut d’abord, et avant tout, agir !

Propos recueillis par la rédaction.

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