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Le régime syrien peut-il se réformer ?

Le vent du changement qui souffle sur le monde arabe ne saurait épargner aucun pays de la région même si les formes et les rythmes de la contestation populaire varieront suivant les contextes nationaux forcément différents. Comment un régime autoritaire comme le régime baathiste syrien pourrait-il échapper à l’onde de choc surmédiatisée qui a balayé les régimes de Ben Ali et Moubarak en attendant le tour de Ali Salah au Yémen et de Kadhafi en Libye ?

En apparence, le scénario est identique. Le mouvement de protestation populaire est parti de la petite localité située au sud du pays, Deraa, pour s’étendre au reste du pays. Les manifestants qui réclament pacifiquement des réformes politiques et sociales sont confrontés à la répression féroce des forces de l’ordre. Le régime qui sait qu’il joue sa survie cherche à amortir la contestation populaire en promettant des réformes.

Avec recul, ces réformes n’apparaissent pas seulement comme tardives et superficielles. Elles ont tout l’air d’être une tentative de gagner du temps sinon comment expliquer l’intensification de la répression au même moment où le régime reconnaît explicitement la nécessité des réformes politiques et sociales et de la lutte contre la corruption ? Certes, le président Bachar Al Assad a démis son gouvernement – pour confier le nouveau cabinet à son ancien ministre de l’agriculture- et a limogé le gouverneur de Deraa, mais est-ce suffisant pour contenir la colère populaire ?

Un régime autoritaire et clanique

Les exactions des forces de l’ordre contre les manifestants pacifiques ne constituent pas un « dérapage » sécuritaire qu’on pourrait attribuer au zèle de tel ou tel responsable des services de sécurité. Elles font partie intégrante d’un mode de gouvernement fondé sur l’exclusion, la répression et la torture qui dure depuis plus de quarante ans. Les protestataires qui défient les forces de l’ordre le savent et s’ils sont prêts à en payer le prix c’est que la révolte qui couvait depuis longtemps a trouvé l’occasion de se manifester au grand jour, encouragée par la chute des régimes autoritaires en Tunisie et en Egypte.

Face à l’intensification d’un mouvement de protestation populaire qui ne réclame pourtant pas (pas encore) la chute du régime mais seulement des réformes politiques et sociales, le régime n’a pas trouvé mieux que de crier au « complot impérialo-sioniste » en vue de le discréditer et de justifier sa répression. Comment expliquer cette fuite en avant du régime baathiste et son recours systématique à une répression disproportionnée contre un mouvement pacifique ?

Ce qui pourrait passer pour un comportement incompréhensible, anachronique et suicidaire relève en fait d’une logique propre à un régime autoritaire dont le discours « nationaliste » et « progressiste » ne saurait cacher son enracinement sociohistorique dans une logique clanique qui n’hésite pas à instrumentaliser les divisions ethniques et confessionnelles que connaît la société syrienne. La rhétorique « nationaliste panarabe » n’empêche pas le régime de s’appuyer sur la minorité alaouite, dont sont issus la plupart des dignitaires militaires et policiers du régime, une minorité qui n’hésite pas à jouer intelligemment sur la peur des autres minorités, comme la minorité chrétienne, de l’envahissement d’une majorité musulmane sunnite supposée « conservatrice ».

Par définition, un régime clanique qui se nourrit de logiques segmentaires ne peut s’ouvrir sans se condamner à entrer dans une crise interne grave qui pourrait signer sa disparition. Les éléments les plus durs du régime clanique trouvent leur cohésion et leur force dans leur fermeture hermétique aux « autres » qui représentent de ce point de vue autant de menaces pour la survie du système et qui doivent à cet égard être en permanence divisés et/ou neutralisés. La rivalité idéologique sanglante avec l’ancien frère-ennemi baathiste irakien qui a constitué une des pages les plus sombres de l’histoire politique de la région durant plus de trois décennies n’a pas échappé à cette logique segmentaire et destructrice.

C’est ce qui explique les difficultés rencontrées par Bachar Al Assad dans sa tentative de réformer le système au lendemain de sa prise de fonction après la disparition de son père. Tout en se mobilisant autour de la solution consensuelle du fils qui devait naturellement succéder au père, la vieille garde du régime a tout fait pour empêcher l’ouverture promise par le jeune héritier.

La suite est connue. Les contradictions accumulées durant des décennies et les frustrations des promesses de réforme non tenues pouvaient déboucher à tout moment sur une rupture plus ou moins violente. Il manquait le déclencheur. Etant donné le nouveau contexte régional et international amplifié par le phénomène des télévisions satellitaires et des réseaux sociaux, les évènements de Deraa ont pu constituer un déclencheur plus que suffisant. Si les 20 000 victimes de la féroce répression de Hama en 1982 n’ont pas réussi à secouer le régime, cette-fois, les centaines de victimes de la répression, loin d’intimider le mouvement de protestation populaire, semblent lui donner une vigueur et une détermination redoublées.

La fuite en avant du régime baathiste syrien qui s’appuie sur une répression féroce et une propagande primaire assimilant la protestation populaire à un « complot étranger » risque malheureusement d’aggraver la situation sur le terrain surtout que certains dignitaires du régime n’hésitent pas manifestement à jouer la carte de la provocation confessionnelle en actionnant de mystérieux escadrons de la mort et en attribuant leurs actes de violence à des groupes armés subversifs à la solde de l’étranger comme cela s’est produit à Lattaquié, une localité portuaire où la majorité sunnite a toujours vécu harmonieusement avec des compatriotes alaouites et chrétiens.

Interférences géopolitiques

Plus grave. Si le bras de fer entre le régime baathiste et le mouvement de protestation populaire continue et s’aggrave comme le montrent certains indices, il n’est pas exclu que la crise syrienne prenne des proportions alarmantes auquel cas la crise politique que le régime tente vainement de réduire à une crise « sécuritaire » risque de se transformer en une crise diplomatique certaine.

En effet, le statut particulier de la Syrie dans l’architecture géopolitique du Moyen Orient et sa proximité avec l’Etat d’Israël ne sauraient laisser indifférentes les puissances qui régentent la « communauté internationale ». Ce qui s’apparente aujourd’hui à une propagande d’un régime aux abois risque malheureusement de devenir une triste réalité à la faveur d’interventions étrangères intéressées qui ne sauraient tarder si l’occasion leur était offerte. Et pour cause. Malgré son caractère autoritaire et clanique, le régime syrien ne saurait être assimilé au régime de Moubarak. Ce dernier était un garant attitré des Accords de Camp David et ne cachait pas sa collaboration ouverte avec les Etats-Unis et Israël dans la préservation du statu quo dans la région lequel passe par la répression de toute forme de résistance palestinienne.

Face à cette trahison ouverte des régimes de Moubarak et du roi Abdallah de Jordanie, appuyés par les pétromonarchies réactionnaires du Golfe, le régime syrien a le beau rôle et n’hésite pas à se présenter comme le champion de la résistance arabe aux plans expansionnistes et hégémoniques israéliens dans la région comme pourraient en témoigner son soutien au Hamas et aux autres fractions palestiniennes installées à Damas, son alliance avec le Hezbollah au Liban et avec l’Iran.

Considérée de ce point de vue, la crise syrienne a de quoi réjouir Américains et Israéliens. L’affaiblissement du régime baathiste pourrait leur économiser du temps et de l’énergie. Un acteur régional dérangeant en moins pourrait constituer un bénéfice géopolitique non négligeable. Mais jusqu’où Américains et Israéliens sont-ils prêts à aller en vue de neutraliser un régime qui semble contrarier leurs plans hégémoniques dans la région ?

Pour répondre à cette question, il faut d’abord nuancer le tableau. En effet, entre la propagande à usage interne et arabe du régime baathiste et la réalité géopolitique régionale, il y a un décalage qu’il faut prendre en considération. Le discours « nationaliste », « anti-impérialiste » et « anti-sioniste » du régime baathiste n’a jamais empêché ce dernier de jouer un jeu diplomatique subtile fondé sur un réalisme politique des plus machiavéliques. L’instrumentalisation des cartes du Hamas et du Hezbollah et son alliance avec l’Iran lui ont permis de maintenir un statut d’acteur stratégique régional sans avoir à payer le prix d’une confrontation directe avec Israël qui aurait été fatale pour la survie de son régime.

Malgré ses discours nationalistes enflammés, le régime baathiste s’est toujours bien gardé de franchir la ligne rouge qui consiste à menacer réellement l’hégémonie israélienne. De 1970, date de l’arrivée au pouvoir du général Hafez Al Assad, jusqu’à nos jours, on ne compte pas les services politiques et militaires rendus par le régime baathiste syrien à l’ordre régional. Spectateur passif face au massacre des Palestiniens en Jordanie en septembre 1970, le régime syrien a interdit aux Palestiniens de venir se réfugier en Syrie et a bloqué les armes envoyées par l’Algérie à la résistance palestinienne au port de Lattaquié. En 1976, l’armée syrienne entre au Liban pour sauver in extremis le camp phalangiste d’une déroute certaine en assassinant au passage le leader de Mouvement national libanais, Kamel Joumblatt. Passif lors de l’invasion israélienne du Liban de juin à septembre 1982, le régime syrien se fera remarquer, en 1983, par son soutien aux miliciens chiites du mouvement Amal dans leurs assauts contre les camps palestiniens de Beyrouth et par ses bombardements des camps palestiniens de Tripoli.

Lors de la guerre du Golfe de 1991, le régime syrien a cru acheter la paix américaine en envoyant une brigade aux côtés des forces de la coalition internationale contre son voisin irakien. Après l’invasion de l’Irak en 2003, le régime syrien a paru moins conciliant avec les Américains qui n’hésitent pas à l’accuser de complaisance avec la résistance irakienne. Dans les faits, le régime syrien, à l’instar du régime iranien, joue sa propre partition : en laissant passer les combattants sunnites libanais, syriens, maghrébins, égyptiens en Irak, il fait d’une pierre deux coups : D’une part, il bloque les Américains en Irak et de l’autre, il se débarrasse intelligemment de ses « djihadistes » qui sont moins nocifs morts en Irak que vivants en Syrie ! Plus récemment, le régime syrien vient de soutenir l’opération « bouclier de la péninsule » par laquelle le Conseil de coopération du Golfe a envoyé des troupes saoudiennes et émiraties au Bahreïn en vue de sauver le régime réactionnaire chancelant de Al Khalifa. Ce faisant, le régime syrien a cherché à gagner les faveurs de Ryad et de son protecteur américain.

Dans ces conditions, il n’est pas étonnant que le quotidien israélien Haaretz avoue cyniquement le véritable sentiment de l’état-major israélien qui s’inquiète de la possible disparition d’un régime qui fait la guerre en paroles à Israël mais sans jamais passer à l’acte. Cet aveu israélien explique sans doute la modération –bizarre- des réactions de la « communauté internationale », et des Etats-Unis en particulier, à l’égard de la répression qui s’abat sur les manifestants en Syrie.

Le double jeu du régime baathiste syrien, s’il a pu tromper une partie de l’opinion publique arabe, s’inscrit dans une logique politique. Un régime clanique ne peut espérer survivre qu’en investissant en permanence dans une atmosphère de guerre contre un redoutable « ennemi extérieur ». Dans ces conditions, toute opposition serait facilement assimilée à une « trahison ». Tour à tour, les régimes baathistes syrien et irakien ont excellé dans ce jeu. Ils ont cherché à instrumentaliser dans leurs stratégies de pouvoir les rivalités et les luttes inter-palestiniennes et inter-libanaises en même temps que leurs oppositions respectives, contribuant ainsi à empoisonner l’atmosphère politique arabe en dénaturant certaines causes politiques et en compliquant la recherche de solutions pacifiques à des différends internes devenus des obstacles à la mobilisation unitaire des forces sociales contre l’occupation israélienne et la domination impérialiste dans la région. De ce fait, ils ont longtemps été utiles à l’ordre régional établi et c’est ce qui explique que l’impérialisme américain les a longtemps tolérés avant de se retourner contre eux.

L’ombre des Frères musulmans

Mais pour passer la barrière et décider à un moment donné de se retourner politiquement et peut-être militairement contre un régime, l’impérialisme américain a besoin d’être rassuré sur le remplaçant éventuel. Il ne va pas actionner la « communauté internationale » et ses relais politiques et médiatiques pour risquer de se retrouver avec un régime pire que celui du Baath !

C’est ici que les choses deviennent compliquées. Le régime baathiste au pouvoir à Damas n’est pas seulement coupable, aux yeux des Occidentaux, de n’avoir pas emprunté le chemin d’une paix séparée comme l’ont fait avant lui les régimes égyptien et jordanien ni de continuer ses mauvaises fréquentations régionales (Iran, Hamas, Hezbollah), il est aussi et surtout coupable d’avoir fait le vide politique autour de lui par une politique de répression systématique qui rend difficile toute solution de rechange.

L’extermination de la branche armée des Frères musulmans représentée durant la décennie 80 par l’ « Avant-garde combattante » de Adnan Okla et l’emprisonnement et l’exil des cadres et militants des composantes politiques de Adnan Saadeddine et de Ali Bayanouni ont plongé le pays dans le noir. Tout ce qu’on sait c’est que les Frères musulmans constituent la principale force organisée de l’opposition syrienne aussi bien à l’intérieur du pays qu’à l’étranger. Si à l’étranger, les Américains et leurs alliés européens et arabes sont relativement bien informés sur les tendances et les intentions des Frères musulmans, le climat répressif et la surveillance étroite des réseaux sociaux par le régime à l’intérieur du pays ne facilitent guère le travail des officines chargées de mâcher le travail pour les chancelleries.

Le Département d’Etat et la CIA ont sans doute quelques entrées parmi les dirigeants des Frères musulmans syriens installés en Europe, en Jordanie et dans les pays du Golfe et pourraient envisager avec eux des compromis politiques et diplomatiques susceptibles de les rassurer. Mais comment peuvent-ils être sûrs que ces dirigeants continuent d’influencer réellement les militants et les sympathisants du mouvement à l’intérieur du pays qui appartiennent dans leur majorité à une jeune génération plus politisée, moins aventuriste et surtout moins perméable aux pressions occidentales ?

L’histoire des trois dernières décennies en Syrie témoigne du fait que malgré l’existence d’une tendance « djihadiste » minoritaire qui a fait le jeu de la politique répressive du régime, les Frères musulmans n’ont jamais refusé le dialogue et la négociation avec le régime. Mais dans les moments de faiblesse, ce dernier a toujours louvoyé et cherché à gagner du temps avant de reprendre le contrôle de la situation comme lors des négociations de février 1985 en Allemagne entre le général Ali Douba et les dirigeants des Frères musulmans Hassan Houeidi, Munir Radban et Adnan Saadeddine, même si ce dernier a toujours été méfiant. Après le décès de Hafez Al Assad et l’arrivée de son fils au pouvoir en 2000, les Frères musulmans ont fait preuve d’une grande ouverture en donnant une chance au nouvel homme fort du pays dans l’espoir de le voir initier un processus de réformes politiques.

Non seulement, les promesses n’ont pas été tenues mais en l’absence de démocratisation, les mesures de libéralisation économique initiées par le nouveau régime se sont avérées catastrophiques : baisse du pouvoir d’achat, précarisation de la classe moyenne, généralisation de la corruption. Autant d’ingrédients pour une explosion sociale annoncée. Plus récemment, et face à l’intensification de la répression qui s’abat sur les manifestants, les Frères musulmans viennent de réaffirmer publiquement leur rejet de la violence et du confessionnalisme en appelant à une transition démocratique et pacifique en vue de l’instauration d’un régime civil. Changement doctrinal et stratégique sincère ou simple option tactique fondée sur leur certitude qu’une élection démocratique finirait par les hisser au pouvoir, auquel cas ils pourraient revenir à leur vieux programme de restauration du Califat ?

Si l’opacité politique ne permet pas pour le moment de répondre honnêtement à cette question, il n’en demeure pas moins que l’enfermement du régime baathiste syrien dans une logique répressive ne pourra que radicaliser la protestation populaire et alimenter les tendances politiques les plus dures qui pourraient aisément être instrumentalisées par des acteurs régionaux et internationaux à l’affût. L’escalade sécuritaire ne pourra qu’élargir le fossé existant entre le régime et la population et retarder une démocratisation qui apparaît pourtant comme une condition indispensable à la sauvegarde d’une unité nationale menacée non pas tant par un hypothétique « complot étranger » que par la fuite en avant d’un régime devenu anachronique dans une région en ébullition. Le triste exemple de l’Irak dépecé et l’engrenage de la guerre civile libyenne sauront-ils inspirer aux protagonistes de la crise syrienne la sagesse que requiert la gravité de la conjoncture et éviter au pays l’irréparable ?

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