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“Un conflit de systèmes idéologiques, pas un choc des religions”

Ce sont l’islam et le multiculturalisme qui sont visés, dans les écrits du terroriste xénophobe norvégien qui a tué, le 22 juillet dernier, 76 personnes à Oslo et sur l’île d’Utoya, principalement de très jeunes militants du parti travailliste. L’imâm Tareq Oubrou, recteur de la mosquée de Bordeaux, a anticipé depuis des années les éventuelles réactions de rejet de la religion qu’il professe, en tant qu’imâm, en étant attentif jusqu’aux discours des extrêmes en France. Il a même tenté d’établir un dialogue avec certains d’entre eux, ce qui lui a été reproché par une partie de sa communauté de foi. Après s’être livré à une approche évidemment critique de cet acte terroriste, il réaffirme, pour le dépasser, les voies qu’il envisage afin d’éviter une partition de la société sur ces questions d’”identités”, de cultures et de religions.

L’islam et le multiculturalisme sont les cibles principales du manifeste politico-idéologique qu’a rédigé le tueur norvégien avant de commettre son massacre. Cela vous surprend-il ?

TAREQ OUBROU : Cela ne me surprend guère. Car il est bien connu que l’islam fait peur et le multiculturalisme est combattu par les extrêmes droites, qui se développent en Europe de plus en plus, et même par certains intellectuels qui ne s’en cachent plus. Désormais les langues se sont déliées depuis un certain moment, notamment depuis le 11 septembre. Par contre ce que je trouve inédit c’est le passage à l’acte et l’ampleur du massacre accompli par un seul homme et avec sang froid effroyable. Le geste montre bien que les idées, les idéologies, les thèses et les discours politiques xénophobes agressifs ou mêmes subtils et softs finissent par produire de la violence physique. Nous trouvons la même chose chez certains leaders religieux musulmans dont les discours et les prêches ouvrent des brèches à des illuminées qui eux passent à l’acte. D’une certaine manière il s’agit là de vases communiquant et donc il faut faire attention à ce que l’on dit.

Pensez-vous qu’il est un illuminé marginal ou l’indice d’importantes tensions interculturelles et interreligieuses à venir ?

On est là devant une variante d’autisme et de psychopathie, les plus dangereuses, car la personne paraît tout à fait normale, mais cache une forme de folie profonde, redoutable. Devant ce type de pathologie mentale, la psychiatrie classique ne peut malheureusement rien.

Je tiens à dire tout de même ici en tant que musulman, connaissant assez bien les enseignements moraux fondamentaux du christianisme, notamment catholique dont ce Anders Behring Breivik se réclame, que ce crime n’a rien avoir avec le christianisme. Il est comme tous ces fanatiques dont la spiritualité et la moralité laissent généralement à désirer et qui se cachent derrière les valeurs de leur religion, alors qu’ils sont les premiers à ne pas les respecter. Ce qui les intéresse au fond c’est l’aspect profane et identitariste du christianisme, de l’islam, ou du judaïsme, pour ne citer que ces religions monothéistes. On est plutôt dans un conflit de systèmes idéologiques identitaristes séculiers que véritablement dans les chocs des religions. En effet pour cette catégorie de personnes la spiritualité et les enseignements éthiques de la religion est leur dernier souci, réduisant leur religion en un bouclier identitatiriste, un instrument et une arme de défense contre un ennemi imaginé et imaginaire, construit de toutes pièces.

Au fond leur vraie religion est plutôt “l’égolâtrie”, à la recherche de la gloire, du martyr, afin de graver leur nom dans le marbre de l’histoire, et ce à n’importe quel prix. On peut dire que l’adage arabe préislamique s’applique complètement à ce terroriste norvégien : “il veut entrer dans l’histoire à travers l’urine du bédouin”. Il s’agit d’un bédouin qui a uriné volontairement dans l’enceinte sacrée de la Kaaba pour que les Arabes retiennent son nom. Les Arabes ont retenu son geste mais pas son nom, et sa peine fut perdue. Malheureusement ici, il ne s’agit pas d’urine mais de sang. Celui d’enfants, de surcroit. L’histoire retiendra-t-elle le nom de cet individu ? J’espère que non. Plutôt les enseignements à tirer de son geste.

Du point de vue mystico-psychanalytique, la religion qui est au départ venue pour modérer les pulsions de l’ego et se réaliser dans l’altérité en commençant par une relation paisible avec Dieu, est sommée ici de s’agenouiller et se prosterner devant l’autel du Moi, hypertrophié, divinisé. De ce point de vue il s’agit d’une profanation de la religion prise en otage par des gens qui ont perdu le bon sens. Aussi est-il un point commun aux fanatiques de tous bords : celui de faire plus de victimes chez leurs coreligionnaires que chez “l’ennemi” qu’ils prétendent vouloir combattre. On s’attaque toujours aux voisins, coreligionnaires, “hérétiques” de l’intérieur, frères-ennemies, innocents, pacifiques… C’est un paradoxe qui en dit long sur leur courage. Au fond leur apparence cache une vraie lâcheté, un déséquilibre mental, contrairement à ce qu’ils veulent montrer comme image de solidité et de bravoure.

Le geste du terroriste norvégien est symptomatique des terroristes qui se revendiquent de l’islam, comme ceux d’Al-Qaïda et autres. Il confirme une partie de ma thèse qui défend l’idée que les religions sont plus menacées de l’intérieur que de l’extérieur, pour répondre plus directement à votre question.

En effet, ces gens ont tué plus de coreligionnaires que de personnes qui n’appartiennent pas à leur “famille” religieuse. Nous connaissons bien la logique des guerres dites de religion. Les pires sont celles qui se sont déroulées entre ceux qui se revendiquent de la même religion pour avoir le monopole de l’orthodoxie ou pour d’autres raisons. La religion ne devient plus dans ce type d’enjeu une fin pour atteindre une quelconque transcendance, mais un moyen qui renforce tout ce que l’être humain contient comme aberration et comme barbarie.

Passons à l’aspect plus normal des relations entre les hommes. Vous appelez régulièrement vos coreligionnaires “à adapter leurs pratiques à la société française”, ce qui est diversement apprécié. Le défi à relever pour favoriser le modus vivendi est donc avant tout “culturel” ?

Les musulmans en Occident ont déjà reçu des signaux et des alertes. Mais j’ai l’impression que certaines personnes qui parlent au nom de la communauté musulmane n’ont pas encore compris la dynamique compliquée de la fabrique des identités ni la phase historique que traverse le monde, l’Occident et l’Europe, en particulier. Mais que faire, quand l’idéologie et l’entêtement figent l’esprit et empêche le sens élémentaire de percevoir la réalité telle quelle ?

Depuis 1989, date du bicentenaire de la révolution française, de la chute du mur de Berlin et des premières affaires médiatisées du foulard en France, la condition des musulmans est passée de la quasi invisibilité à la visibilité. Prédicateurs et institutions islamiques d’un côté, institutions publiques de l’autre optèrent malheureusement pour le bras de fer. Les premiers ont de mon point de vue fait le choix de la revendication de la visibilité, mais uniquement d’une certaine interprétation de l’islam qui se pose en termes de droits, refusant la prise en compte de tout l’aspect historique, culturel et civilisationnel de l’Occident.

Or il ne faut jamais oublier que les mentalités, l’émotionnel et l’impensé pèsent parfois plus lourd que les principes d’égalité, de démocratie, de liberté… gravés dans le marbre des valeurs des pays Occidentaux. En effet la réalité réelle, elle, est parfois irrationnelle, imprévue. Ainsi il faut aussi reconnaître dans le même temps que la présence de l’islam en Europe vient mettre à l’épreuve l’application de ces valeurs universelles qui font sa fierté, à juste titre. Le muticulturalisme en général et l’islam en particulier sont à cet égard des marqueurs qui révèlent les limites et les paradoxes dans les pratiques des principes universels des droits de l’Homme.

Ceci étant dit, il est impératif que les musulmans négocient leur présence en d’autres termes, dans une perspective préventive, pour justement couper court à ceux qui comme le tueur norvégien veulent les assigner à des étrangers à la civilisation européenne. Comme si les musulmans étaient dotés d’un “gène coranique” de résistance qui les empêchait d’être des occidentaux comme les autres, alors que les faits sociologiques sont entrain de démontrer le contraire.

C’est aussi une question de temps. La présence de l’islam en Occident avec cette ampleur est assez récente. Mais il reste malgré tout un travail théologique fondamental qui n’est pas encore accompli, afin de prévenir une visibilité des pratiques de l’islam qui, bien que sincère, spirituelle et légitime, pourrait créer une fracture dans la civilisation occidentale. Il ne s’agit pas d’une théorisation tactique mais de mettre une doctrine théologique à disposition du musulman européen notamment pratiquant pour qu’il soit en conformité avec l’esprit de sa religion, mais incarnée dans une civilisation… occidentale pour ce qui nous occupe ici.

Dans votre premier ouvrage de théologie, vous allez même plus loin. Vous dites : « L’Islam en ce domaine d’intégration des autres cultures, n’a pas connu que des réussites d’adaptation et d’acculturation ». Prenant à contre-pied le “modèle andalou”, vous estimez que « les musulmans y sont restés suffisants culturellement, arabo-berbères anthropologiquement, arabophones linguistiquement, et communautaristes ethniquement. » [2]. Ce qui doit être évité aujourd’hui…

En effet, l’histoire nous a montré que l’islam a réussi son intégration dans l’histoire des peuples qu’il a rencontrés quand il a su, grâce à l’intelligence de ses adeptes, penser la morphologie de sa visibilité et pleinement adopter la langue (sur ce point, nous ne disons pas que ce n’est pas le cas aujourd’hui en France…), la culture, l’anthropologie de leur nouveau contexte. Cette acculturation leur a permis de créer une proximité culturelle qui a favorisé une bonne communication et un vivre- ensemble, en réduisant autant que possible les différences de visibilité, évitant ainsi une fracture sociéto-ethnico-religieuse.

Celle-ci n’est ni dans l’intérêt de l’islam ni dans celle de la société qui l’accueille. Bien sûr il y des invariances de l’islam, en tant que religion, sans lesquelles elle perdrait son âme : les dogmes de la foi intangibles (l’Unicité de Dieu, les Prophéties, la Résurrection…), les rites (5 Prières canoniques, Jeûne du mois de Ramadan, Pèlerinage…..) et les principes moraux universels et islamiquement invariables, tout en prenant soins de préciser ici que les pratiques ne valident pas la foi en tant que telle, qui est d’un autre ordre. Donc, est musulman, celui qui a d’abord la foi en acceptant les dogmes de l’islam et tout en admettant ses prescriptions rituelles et éthiques univoques, même s’il ne les met pas forcément en pratique. La définition de la foi en Islam a toujours été inclusive, et non pas exclusive.

Plus précisément, dans le cadre de votre travail théologique et canonique, vous appelez à “désenvelopper l’islam de son noyau culturel d’origine pour le réenvelopper par la culture française”, à “distinguer ce qui relève de l’invariant de ce qui relève du circonstanciel”… Pouvez-vous développer, et nous expliquer l’enjeu de ce travail ?

La question qui se pose à ce niveau de problématique est : « Comment repenser la religion musulmane à partir d’une théologie de la réalité ? » : Au lieu reproduire un schéma passé nous devons inventer à partir de l’Occident une nouvelle expérience musulmane.

Il s’agit d’un travail fondamental de sécularisation mais aussi d’inculturation et d’acculturation qui émancipe l’islam du registre de la civilisation dans laquelle il a été toujours pensée et dominé par le modèle cognitif et culturel anthropologique arabe. En effet, la logique et le rythme et le temps d’une spiritualité ne sont pas ceux de la civilisation. Or la civilisation musulmane a subi un déclin fracassant depuis des siècles, dont les effets persistent et se répercutent encore sur le rapport des musulmans à leur religion. Il s’agit de permettre à cette foi de mieux circuler dans toutes les civilisations et cultures de notre monde actuel globalisé. C’est ainsi que l’universalisme de l’islam sera réalisé à l’épreuve des spécificités des cultures et des singularités des êtres.

Pour les musulmans français par exemple leur culture est française, cela doit aller de soi, et leur religion reste musulmane. Une allégeance politique et culturelle française et une allégeance spirituelle musulmane. Il s’agit d’honorer deux contrats : l’un est métaphysique, l’autre est pratique. Les deux se rejoignent en harmonie et en bonne intelligence. Le musulman assumera alors ainsi une double citoyenneté, sa citoyenneté céleste en appartenant à une communauté spirituelle et sa citoyenneté terrestre en appartenant à la nation française. Il ne trahit aucune des deux, puisque l’une est censée entrer en résonance avec l’autre. Je ne peux développer ici tous les ingrédients méthodologiques fondamentaux de cette conciliation théologico-canonique dont la variable culturelle et civilisationnelle reste déterminante, et sans lesquelles il n’y a ni réception ni transmission possibles de l’âme de l’islam dans le temps et à travers les générations, pour le bien des musulmans et ceux qui vivent avec.

Propos recueillis par Cédric Baylocq

[1] L’Unicité de Dieu (at-Tawhîd). Des Noms et des Attributs divins (al-Asmâ’ wa-s-Sifât), opuscule num.1, nbp 79, p. 69, Editions Bayane, 2006. Un autre responsable musulman en France, Bachir Boukhzer, a développé sur ce point précis un argumentaire semblable lors du débat « Les Musulmans de France : les défis à relever », au Rassemblement annuel des Musulmans de France (org. UOIF), le dimanche 4 avril 2010. https://www.dailymotion.com/video/xdk5zp_uoif-debat-avec-albert-ali_news (à 26’30).

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