Jacques Charby est mort

Jacques Charby vient de mourir. Son nom n’évoque sans doute rien pour le grand public, pas plus que celui d

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dimanche 8 janvier 2006

Jacques Charby est mort

Jacques Charby vient de mourir. Son nom n’évoque sans doute rien pour le grand public, pas plus que celui de Francis Jeanson, voire celui de Frantz Fanon. C’est un constat choquant. Ils font en effet partie de notre mémoire. Il s’agit d’acteurs importants de la lutte de libération algérienne. Jacques faisait ainsi partie du réseau des « porteurs de valises », ces militants français anticolonialistes qui ne se satisfaisaient pas de la condamnation morale du colonialisme et étaient passés de l’ « autre côté de la barrière » en apportant leur soutien au FLN. Jacques a payé cet engagement d’une condamnation à une peine de prison de dix ans.

Dans la vie, il était comédien et réalisateur. On lui doit le premier film de l’Algérie indépendante « Une si jeune paix », un film à la fois radieux et poignant. De plus, la performance d’un des jeunes acteurs donne un relief particulier à cette oeuvre et participe de sa dimension tragique. Le destin de ce jeune garçon s’était intimement lié à celui de Charby. Issu d’une famille massacrée sous ses yeux par la soldatesque coloniale, il avait eu le bras entièrement brûlé et il en avait perdu l’usage. Charby l’a adopté. Charby l’a élevé en France. Il n’a, hélas, jamais pu échapper au cauchemar qu’il avait vécu. Il était sujet à des crises violentes. Après des dizaines de tentatives de suicide, il est mort il y a deux ans.

J’ai connu Charby durant ces dernières années. D’un abord abrupt, il cachait soigneusement la fêlure que représentait pour lui la plongée de l’Algérie indépendante dans les convulsions qu’elle a récemment connues. Il en souffrait pourtant, d’une souffrance fraternelle.

Quelle époque étrange que la nôtre ! On exhume les cadavres du placard en les parant de vertus nouvelles. Je veux parler de la loi sur la colonisation et ses « aspects positifs ». Oubliés, les massacres de masse. Oubliés, l’acculturation et le déni infligés à tout un peuple qui en porte encore aujourd’hui les stigmates. Après tout, pourquoi ne demande-t-on pas leur avis aux peuples colonisés ? Pourquoi n’a-t-on pas sollicité l’avis de Jeanson ou de Charby ? S’ils avaient choisi de se mettre hors la loi de leur pays, n’était-ce pas pour combattre une entreprise criminelle ?

Personne n’a songé à s’enquérir de leur point de vue. Mieux encore, le Ministre français de l’Intérieur a confié une mission sur la mémoire et l’histoire au plus sinistre des histrions, Arno Klarsfeld, celui-là même qui préconisait il y a peu le transfert massif des Palestiniens en Jordanie, avant de prendre lui-même l’uniforme de l’armée israélienne !

Dans ce monde privé de sens, la voix de Charby va manquer alors qu’enfle le choeur des va-t-en guerre du « clash des civilisations ». Ce juif, frère blessé des hommes, de tous les hommes, était la négation vivante de cette absurdité mortelle.

Il laisse des proches, des camarades de combat. A Marie, sa fille, il a insufflé suffisamment de force pour qu’elle se relève de cette épreuve avec l’aide de Catherine, sa mère.

Adieu, Jacques.

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Auteur : Brahim SENOUCI

Membre du Conseil National de l'AFPS

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