« En avoir le Coeur net » de Mohamed Talbi

« En avoir le coeur net », le livre s’introduit par une profession de foi sans ambiguïté : croire est

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mardi 6 mai 2008

L’Islam est entre deux extrêmes, l’islamisme d’un côté et de l’autre rien de « nominal » !. Ou plutôt du bon extrémisme qui ne dit rien sur ce à quoi l’islamisme fait-il hérésie, rien sur la religion islamique libérée de sa « bêtise » fondamentaliste. Le troisième monothéiste n’est pas l’islamisme, et on s’arrête là ! Oui mais de quoi exclue-t-on l’excroissance islamiste ? Existe-t-il en théorie ou en pratique une autre raison d’être à l’Islam que le déni de son propre extrémisme ? Et à quel corpus théologique, l’islamisme ferait-il « extrême » ?

C’est à ces questions que vient répondre le dernier ouvrage de Mohamed Talbi. « En avoir le coeur net », emprunt coranique évoquant la réponse d’Abraham à l’interrogation divine « alors, n’a tu pas la foi ? ». Les réponses de l’auteur se déploient sur trois axes parallèles, Islam et liberté, Islam et modernité et islam et monothéismes. Ces axes traversent l’ouvrage de bout en bout et organisent les différents chapitres.

Liberté

« En avoir le coeur net », le livre s’introduit par une profession de foi sans ambiguïté : croire est une expression de liberté, la moindre menace ou contrainte nous fait tomber dans le domaine de la non foi, de la « nécessité ». Il en est de la foi islamique comme des autres : une quête de vérité « dans la lumière de Dieu », écrit Talbi. «  Nous sommes redevables au Coran et non l’inverse, poursuit-il ; dans ce livre nous voulions revenir sur notre quête de vérité, sachant que que tout être conscient cherche naturellement la vérité, pour et par soi .

Nous cherchons cette vérité pour nous mêmes. Nous ne voulons convaincre personne. Notre souci est avant tout un souci de soi. Pourquoi croyons-nous le Coran révélation divine ? Comment en étions-nous arrivés à cette conviction ? Nous ne livrons combat à nos détracteurs, nous leur répétons, ce que nous apprend notre Coran « A vous votre religion, à moi la mienne » Sourate al Kafirûn, 109, 6 ».

En voici la première réponse à la question de la liberté : la foi musulmane est libre, sans aucun caractère prosélyte, de part même sa dimension personnelle. L’homme est libre de croire, ne pas croire ou se convertir ; maître de ses professions, maître de ses doutes. L’apostasie n’est pas une pensée islamique mais bien plutôt politique, Talbi parle de « désislamisation » (insilakh islamîyn) au sujet de musulmans qui opposent à la modernité l’unique condition d’une sortie de l’Islam.

Mais il en distingue deux « désislamisés » : ceux qui l’assument et ceux qui le dissimulent ou le fardent de voiles discursifs. C’est à ces derniers qu’il consacre de nombreuses pages où il répond coup sur coup à la thèse du coran écrit, de l’irrecevabilité de la révélation... « Ils n’ont rien ajouté au vieil orientalisme tendancieux » conclue-t-il.

Modernité

Le second élément de sa réflexion touche à la modernité. Conçue comme une tendance historique et théorique vers le progrès et la raison, il en trouve les racines dans la pensée d’Ibn Khaldûn. Ce penseur tunisien du 15ème siècle soutenait déjà un évolutionnisme initiateur, expliquant la séparation phylogénétique de l’homme par l’accès aux concepts, tandis que le règne l’animal « n’opère que sur les sensibles ».

L’hypothèse d’une hominisation par la conceptualisation permettait alors de rompre avec « les illusions héritées de l’hellénisme » dont « l’intellect actif ».. et réorientait le savoir vers le cerveau humain ou ce qu’on appelle aujourd’hui la cognition. D’autre part, Ibn Khaldûn redirigea l’histoire et la sociologie vers les transactions humaines selon un esprit empirique fondé sur la récurrence des phénomènes.

Déjà au 15 siècle !!, la modernité (le progrès et la raison) germait dans la pensée khaldûnienne, mais l’élan du père ignoré des sciences humaines, allait rester déclaratif et isolé ; ni la faiblesse du Magreb ni la déliquescence du monde musulman ne pouvait porter plus loin la pensée du prodige de Tunis. Et la paternité islamique de la modernité n’aura été qu’un songe éphémère. Alors, alors ! Par quel génie imposteur a-t-on déclaré l’Islam incompétent à la modernité ?!!

Monothéismes

Venons-en enfin à la dernière idée directrice du livre : l’Islam et le monothéisme précurseur. Talbi qui est un des instigateurs du dialogue inter religieux, se sent un peu trahi. L’Islam n’a pas bonne presse en occident, les mêmes vieux griefs orientalisants le suivent, intolérant, polygame et sanguinaire ; à ce refrain rebattu s’ajoute le terrorisme.

Talbi inverse les rôles, il redonne à l’Islam la parole dans le monologue judéo-chrétien ambiant et la religion mohamedienne retrouve ainsi sa vocation critique. La question du mal et des origines de l’homme sont l’occasion de discuter les deux monothéismes : l’ancien testament jette la responsabilité du mal sur l’homme qui « dans sa promenade au paradis... « briguait » la condition divine » . Il en avait été puni, en l’envoyant sur terre, « bagne maudit » y lit-on.

Le nouveau testament, explique le mal par le « péché originel » où la femme joue un rôle primordial. Talbi affine l’analyse et trouve dans le christianisme une forme de judaïsme hellénisé sous la houlette de Paul 64 A.J. Originaire d’Anatolie.

L’islam, déroge au monothéisme précurseur. Il ne voit pas en notre terre un bagne aux reclus, il y voit l’homme en mission divine. La terre est tout autre chose que l’univers maudit des anciens, elle est le paradis de l’homme. le Coran n’évoque nullement la pomme de discorde et la femme n’y pas une séductrice , instigatrice du mal. Le livre des Musulmans parle d’elle en ces termes « un calice », une « étamine », pas une malédiction !

L’islam dérange, il compte les coups depuis des siècles, par monts et par vaux, l’anthème d’autres extrémismes s’abat sur lui et les « caricatures » danoises n’en sont qu’une péripétie, assène l’auteur. Dans un arabe léché, Mohamed Talbi, exhorte les Musulmans à rejeter le salafisme et à sonder le message d’une désislamisation qui ne dit pas son nom. Il appelle de ses voeux « une lecture vectorielle du Coran qui consiste à prendre en compte l’intentionalité du livre saint et non pas les jugements émis à une époque révolue ».

Goût de la controverse

Le livre de Talbi n’a rien de scientifique, ni même de théologique, c’est une biographie intellectuelle qui ne saurait être objective et non historique. L’auteur y semble pressé de professer une foi inébranlable ici et maintenant, au milieu des péripéties danoises, néerlandaises, américaines...Par ce sale temps que vit l’islam partout. D’où les procès, la virulence et les règlements de compte, d’où le goût de la controverse à laquelle s’adonne-t-il parfois sans précaution...Au mépris même de la méthode, où des niveaux de discours chevauchent dans une même phrase.

Mais cela ne saurait ôter à Talbi son courage de ne pas cacher sa religion par pur calcul médiatico-politique. Car après tout c’est un livre sur la religion comme en écrivent d’autres fidèles du monothéisme non déguisé qui, eux, sont respectés pour ce qu’ils sont !!

« En avoir le Coeur net » de Mohamed Talbi, premier volume d’un ouvrage de l’historien tunisien, Editions Cérès Tunisie, 293 pages, titre de l’édition arabe « lî yâtmaînna qalbi ».

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Chercheur en psychologie cognitive.

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