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Un ancien Frère musulman émirati dénonce : « La Confrérie détourne 12,5 % de l’aide humanitaire qu’elle collecte »

Par Ian Hamel, à Dubaï
Ancien dignitaire de la Confrérie aux Émirats arabes unis, Abdul Rahman bin Subaih Al Suwaidi accable aujourd’hui les Frères musulmans. Il les dénonce dans un ouvrage en arabe intitulé « Ken Penjar. Mon histoire avec l’Organisation des Frères musulmans ».       
Plutôt grand, mince, tout de blanc vêtu, la barbe grisonnante, Abdul Rahman bin Subaih Al Suwaidi est né en 1964 à Dubaï. Il a six sœurs et trois frères. Son père, capitaine d’un bateau de pêche, devient fonctionnaire dans les années 70 quand le pays, grâce au pétrole, passe de « la pauvreté à la richesse ». Très jeune, il s’engage dans la Confrérie. Il va consacrer 35 années de sa vie à cette organisation, œuvrant essentiellement dans des projets caritatifs sur tous les continents. Depuis 2005, il était membre du Conseil de la Choura.
Mais lorsque les Émirats arabes unis (EAU) décident d’interdire la Confrérie, accusée de noyauter les ministères, toutes les administrations, Abdul Rahman bin Subaih Al Suaidi s’enfuit, passant par Oman, le Yémen, la Turquie, la Thaïlande, la Malaisie. Il est arrêté en Indonésie avec de faux papiers. Il entend « Ken Penjar ! », que l’on peut traduire par : « Jetez-le en prison ! ». Sa vie, dit-il, bascule, car la Confrérie ne fait rien pour lui venir en aide. « J’ai compris que je véhiculais beaucoup d’idées fausses, et que les dirigeants de cette organisation cachaient la vérité aux membres. Je me suis repenti et j’ai demandé pardon à Dieu », affirme-t-il. Depuis, amnistié par le régime émirati, il a pu retourner à Dubaï, libre.
L’entretien s’est tenu dans un hôtel de cet émirat. Brièvement en anglais, puis en arabe, grâce à l’aide d’un interprète. Le Frère musulman repenti n’a pas demandé à pouvoir lire l’article avant publication. Précisons que les Émirats arabes unis, farouches adversaires des Frères musulmans, du Qatar et de la Turquie, ont joué les intermédiaires pour faciliter la rencontre avec Abdul Rahman bin Subaih Al Suwaidi.
– Dans votre livre, vous accusez les dirigeants de la Confrérie d’entretenir des liens avec des djihadistes et de détourner 12,5 % de l’argent de l’aide humanitaire à leur profit. Il s’agit de dénonciations particulièrement graves. Ne craignez-vous pas pour votre vie ?    
– Certes, sur les réseaux sociaux, les Frères musulmans se déchaînent contre moi. Mais je pense sincèrement qu’ils ne peuvent rien contre moi aux Émirats. Trois autres Frères musulmans viennent également de quitter la Confrérie. Je connais bien deux d’entre eux. Ils se sont exprimés à la télévision et ils sont libres. A partir du moment où vous reniez cette organisation, vous n’avez plus de comptes à rendre à la justice émiratie.
– Officiellement, les Frères musulmans dénoncent Daech. Dans votre livre vous affirmez que c’est un leurre. Avez-vous des preuves?
– Je cite le cas d’Hassan El Dokki, Frère musulman, qui encourageait et même aidait des membres de la Confrérie, comme des non-membres, à partir faire le djihad en Syrie. Il a été jugé par un tribunal interne émanant du Conseil de la Choura, qui l’a officiellement exclu. Mais j’ai découvert que Saïd Nasser Al-Taniji, qui a pourtant participé à son procès, était toujours en contact étroit avec Hassan El Dokki. Pire, ils planifiaient ensemble certaines exactions.
– Comment expliquez-vous ce double langage ?
– Les Frères musulmans, n’est-ce pas l’islam du juste milieu ? Il ne faut surtout pas montrer à l’extérieur, comme d’ailleurs à la majorité des Frères, qu’en fait la Confrérie ne condamne pas la violence et l’extrémisme, l’utilisation des armes, la désobéissance aux dirigeants légitimes. Aux Émirats, l’association Islah, que j’ai intégré en 1978, accueillait Abdullah Azzam, et son adjoint Tamim Al-Adnani. Ils venaient récolter des fonds et inciter des jeunes à partir faire le djihad en Afghanistan. Abdullah Azzam, était un Frère musulman palestinien, et le mentor d’Oussama Ben Laden, lui aussi Frère musulman.
– Vous-même, êtes-vous parti vous battre ?    
– J’ai rencontré Hassan El Dokki et j’ai effectué un entraînement militaire au Pakistan. Mais je n’ai pas fait le djihad. Nous étions une quinzaine originaires du Golfe. Le responsable du camp d’entraînement s’appelait Aba A-Bara, c’était un Jordanien ou un Palestinien, et son second était un Égyptien. Dans un camp à la frontière avec l’Afghanistan, nous apprenions à utiliser une kalachnikov et une mitrailleuse russe, à nous déplacer de jour comme de nuit, à porter les blessés, à se cacher, à se camoufler.

– Tout au long de votre livre vous expliquez qu’à tous les niveaux de la Confrérie, on sélectionne discrètement certains Frères  ?
– Effectivement, même très jeune, lorsque la hiérarchie vous prête certaines dispositions, on vous invite à assister à d’autres réunions. Il y a les activités publiques auxquelles participent tout le monde, et d’autres limitées à certaines personnes auxquels on demande de ne pas informer les autres. Lorsque j’ai passé la deuxième barrière de confidentialité de l’Organisation, appelée aux Émirats, « le cercle de la Mosquée », j’étais convié à mémoriser le Coran et les Hadiths, mais aussi à étudier Sayyid Qutb, le plus extrémiste des Frères musulmans égyptiens, mort pendu en 1966. Or, officiellement, Qutb a été désavoué par la Confrérie, car il défend l’idée que l’on peut considérer qu’un autre musulman n’est pas un vrai musulman, et qu’il est donc possible de le tuer. Un précepte repris par Daech.
– Les chercheurs ne sont pas d’accord entre eux : y-a-t-il véritablement une internationale frériste ?
– Elle existe bien. Si le guide suprême est en Égypte, les principales structures sont établies à Londres et en Grande-Bretagne. Il ne faut pas voir un semble pyramidale mais une multitude de structures qui se cachent derrière des entreprises, des sociétés, des associations parfaitement légales. Aucun service occidental ne connaît véritablement les hommes qui sont à la tête de tous ces organes dirigeants. Moi-même je ne les connaissait pas. L’Europe jour un rôle essentiel pour la Confrérie, dans la mesure où elle est persécutée dans de très nombreux pays musulmans, à l’exception du Qatar. En revanche, elle peut se développer sans problème en Occident.
-Les Frères musulmans travaillent-ils main dans la main avec le parti de la Justice du Développement de Recep Erdogan, le président turc. 
-Erdogan est un islamiste, mais pas un Frère musulman. Entre la Confrérie et les islamistes turcs, il y a des différences de culture, de philosophie, et de langue bien évidemment. Il n’y a donc pas de fusion mais une collaboration. Les deux organisations signent des protocoles d’accord. Il en est de même avec la Jamaat-e-Islami au Pakistan, en Inde, au Bangladesh. La Confrérie ne cherche pas à recruter des Turcs ou des Pakistanais. Et ces organisations amies ne cherchent pas à attirer des Frères.
-Pendant 35 ans au sein de la Confrérie, vous avez essentiellement développé des projets caritatifs, notamment en Afrique et en Asie. L’aide humanitaire est-elle une activité essentielle pour les Frères musulmans ?
-Absolument. Je le dis dans mon livre, en 2001 j’étais au Pakistan et en Afghanistan, en 2003 en Irak et dans les territoires de l’Autorité palestinienne, en 2004 en Iran et à Djibouti, en 2005 au Yémen, en Jordanie, en 2006 au Liban, en Syrie, en 2008 en Égypte et en Turquie, en 2009 au Maroc, en Mauritanie, au Sénégal et au Mali. Etc. L’acheminement des secours permet aux différentes branches de la Confrérie non seulement de se faire apprécier des populations, mais aussi de coordonner leurs actions, construction de mosquées et d’écoles, forage de puits, “parrainages d’étudiants“. De plus, une fatwa autorise les Frères musulmans à soustraite 12,5 % des dons pour se financer.
-Comment se fait-il que ces détournements d’argent n’aient pas été dénoncés ? 
– Les Frères n’agissent pas à visage découvert. Ils ne créent pas d’associations “fréristes“, ils entrent individuellement dans des associations qui n’ont pas de liens avec la Confrérie et ils en prennent le contrôle petit à petit. Un peu à la façon autrefois du Parti communiste. Lorsqu’il y a une catastrophe au Soudan, l’association française noyautée va traiter avec une autre association locale noyautée. Et pour renforcer l’opacité, on fera même parfois appel entre les deux associations à un “mécène“.

 
 
 
 
 

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