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Retour sur le terme « islamisme », en ces temps de succès électoraux (2/2)

Les succès électoraux d’Ennhada en Tunisie, du PDJ au Maroc et la patience stratégique des Frères Musulmans en Egypte nous invitent à questionner le terme que ces partis ne manquent pas de susciter : « islamisme/ste »

« Le Maroc sera islamiste », titre le journal marocain (laïc de gauche) Tel Quel (édition du 19 au 25 novembre), faisant échos au titre de l’ouvrage de Nicolas Beau et Catherine Graciet publié en 2006 (1) . Quelques mois auparavant (16 avril), dans une rencontre à l’IMA dédiée aux révolutions arabes, le nouveau Ministre des Affaires Etrangères Alain Juppé avait proposé une réforme sémantique en préférant l’appellation « courants islamiques », à « mouvement », ou « nébuleuse islamiste » (2).

Avec la percée du parti politico-religieux Ennahda en Tunisie, la poussée du PJD au Maroc (3), la base sociale et la fine stratégie des Frères Musulmans dans une Egypte libérée du contrôle tatillon de Moubarak (mais toujours sous la férule de l’armée) et les premières déclarations de membres du CNT récemment à la tête de la Lybie, le terme « islamiste » est venu repeupler les manchettes et Unes de journaux entre autres.

La critique de Maxime Rodinson

Or un passage des mémoires du grand islamologue et arabisant Maxime Rodinson peut nous aider à pointer précisément l’origine de l’utilisation de ce vocable et les problèmes sémantiques qu’il pose. Le voici cité in extenso : « J’ai reproché récemment à Gilles Képel, qui a été un tout petit peu mon élève, de mettre à la mode le terme islamisme pour désigner l’intégrisme musulman politique actuel. Si vous regardez le Littré, l’islamisme veut dire l’islam. C’est un synonyme. Par conséquent pousser à l’emploi de ce terme pour désigner l’intégrisme musulman d’aujourd’hui, c’est introduire une confusion. C’est ce qui est arrivé, et vous voyez que les journalistes se perdent entre islam et islamistes » (4)

Auparavant, « islamisme » était à la religion musulmane, ce que « judaïsme » et « catholicisme » étaient respectivement aux religions juive et catholique : le nom d’une religion. Ainsi, une émission d’Apostrophes (présentée par Bernard Pivot) datant de 1979 portant sur deux des trois religions monothéistes abrahamiques pouvait encore être intitulée « Islamisme et Judaïsme », avec l’ex-recteur de la mosquée de Paris et traducteur du Coran Si Hamza Boubakeur, l’anthropologue Jacques Berque, le rabbin Josy Einsenberg et le grand philosophe et théologien du judaïsme Armand Abécassis (5) . Mais de glissement sémantique en emplois abusifs, « islamisme » et « islamistes » en sont venus à désigner non plus la religion en tant que telle, mais ses dérives et hypertrophies idéologiques.

Aujourd’hui le terme « islamiste » est devenu un fourre-tout qui peut désigner, selon les locuteurs qui l’emploient, d’un simple pratiquant à un jihadiste, ou des mouvements ou partis aussi structurellement différents que le Hezbollah (chiite libanais et irano-centré), l’AKP turque, d’inspiration Frères Musulmans mais assez largement laïcisé dans son mode de gouvernance), Ennahda (le parti tunisien certes de type politico-religieux, mais contraint au compromis laïc…), le PJD (parti marocain sous domination du principe monarchique), les Frères musulmans égyptiens (traversé par des courants internes conservateurs et réformateurs, mais assez hégémonique dans sa pensée théologique et politique initiale…), et jusqu’à des mouvements radicaux comme le FIS, Hizb ut tahrir, ou l’AQMI.

Ce n’est souvent pas l’esprit de précision et de distinction qui caractérisent ceux qui emploient ce terme… Pour commencer à rendre cette pluralité intelligible plutôt que de tout mettre dans le sac à « islamisme », on peut discmininer entre les partis dits partis politico-religieux insérés dans une logique de compromis (AKP, PJD, Ennahda) et à l’autre bout des mouvements politico-religieux , ceux qui relève plutôt de l’« intégrisme ». Pour Maxime Rodinson, toujours, méritaient le qualificatif d’ « intégrisme islamique », « tous les mouvements qui pensent que l’application intégrale des dogmes et pratiques de l’Islam, y compris dans les domaines politique et social, mènerait la communauté musulmane vers un état harmonieux, idéal, reflet de la première communauté musulmane idéalisée, celle de Médine entre 622 et 632 de l’ère chrétienne. » (6)

« Islamiste » ou « Parti politico-religieux musulman » ?

Mais cela ne résout pas le problème de la dénomination de cet ensemble hétérogène de partis politiques se réclamant ouvertement de l’islam, tout en acceptant l’exercice du compromis dans le jeu politique et, de manière plus ou moins large selon les partis en question, le pluralisme. Nous avons pour notre part préféré la dénomination « parti politico-religieux », « musulman », quand il est nécessaire de préciser. « Musulman » plutôt qu’« islamique », car ce terme à plutôt vocation à désigner les éléments de la “pure” théologie, du corpus traditionnel en tant que tel, et représente par conséquent cet inconvénient d’attribuer une légitimité religieuse en tant que telle, alors qu’ils ne sont pas exempt, eu égard à leur activité partisane, d’instrumentalisation du corpus religieux.

Les désigner comme « islamique » plutôt que « musulman » a pour effet de les projeter symboliquement plus dans le champ religieux que dans le champ politique, qui est pourtant celui où s’exerce leur action. Sans oublier que leur interprétation de ce corpus religieux et sa translation dans le champ politique (très mal aisée)… reste la leur. Demandez par exemple au sayyed Hani Fahas, président de la Jafari Court, qui est la plus haute instance juridico-théologique chiite libanaise, s’il considère que le Hezbollah à une quelconque autorité ou légitimité religieuse…

Cette expression de « parti politico-religieux musulman » peut donc désigner l’AKP Turque, l’Ennahda tunisien, le PJD marocain, voir éventuellement les Frères Musulmans égyptiens. Ceux-ci ont connu leurs premiers succès électoraux (36,62% des voix lors de la première phase des élections législatives). En tant que matrice des mouvements politico-religieux musulmans depuis leur création en 1928 par Hassan Al Banna, il nous est difficile de prévoir leur trajectoire contemporaine, traversés qu’ils sont par de vastes courants contradictoires (compromis ou durcissement) et surtout pressés à leur droite par ledit salafisme (7) .

Notes :

(1)Quand le Maroc sera islamiste, Paris, La Découverte, 2006. Les auteurs ne jouaient pas la politique de l’épouvantail contrairement à ce que le titre pourrait laisser penser de prime abord, mais entendaient simplement montrer comment la corruption au Maroc et la déconsidération du petit peuple favoriserait à terme les partis dits « islamistes ». A ce titre les derniers développements leur donne raison…

(2)Voir notre article « Alain Juppé, virage gaulliste vers le monde arabe », 11 mai 2011, http://oumma.com/Alain-Juppe-virage-gaulliste-vers

(3) On trouvera sur le présent site une première réflexion sur le retour de ce phénomène dit “islamiste” par Fouad Bahri http://oumma.com/Les-9-vies-de-l-islam-politique . Toutefois si « retour » il y a, il se fait selon nous dans un cadre paradigmatique plus général de « sécularisation », paradoxalement. De cette sécularisation ils sont comme obligés de prendre acte, ce que montre l’acceptation par l’AKP, Ennahda ou éventuellement le PJD (quoique nous soyons ici dans un cadre monarchique…) d’une séparation des pouvoirs, entre le temporel et le spirituel, le politique et le religieux. De cette sécularisation ils sont aussi par la force des choses le produit, ce qui, de ce point de vue ne donne pas tout à fait tort à l’islamologue Olivier Roy…

(4) Maxime Rodinson, Entre Islam et Occident (Entretiens avec Gerard D. Khoury), Paris, ed Belles Lettres, 1998.

(5) On peut consulter le début de l’émission sur le lien http://www.ina.fr/art-et-culture/litterature/video/CPB79056590/islamisme-et-judaisme.fr.html

(6)Entretien avec Gilbert Achcar, « Maxime Rodinson sur l’intégrisme islamique », dans Les musulmans dans la modernité, Mouvements, no 36, novembre-décembre 2004, Paris, La Découverte, pp 72-76.

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