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Réflexions provisoires sur le “renouveau“ en poésie arabe (2/2)

I/ La question du « nouveau » et de « l’ancien » en littérature arabe contemporaine

La question du « nouveau » et de « l’ancien » en littérature arabe a occupé la majeure partie des débats littéraires, particulièrement belliqueux cette fois-ci, dès le début du XXème siècle. Des échanges véhéments, sans doute car le « nouveau » chez certains écrivains ne désigne plus seulement la créativité ou ce qui diffère de l’ancien, mais aussi ce qui ressemble à l’Autre.

La querelle entre les deux géants de la littérature Mostapha Sâdiq Arrâfi’î (m. 1937) et Taha Hussein (m. 1973) en est la parfaite illustration à partir des années 1920. T. Hussein est l’auteur de À propos de la poésie Jahiliyya. Ouvrage dans lequel il prétend que la majeure partie de la poésie pré-islamique a été écrite après la venue de l’islam et pas avant. Ces poèmes, dans leur grande majorité selon lui, n’appartiennent pas aux poètes de la Jahiliyya.

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Par conséquent, avance t-il, cette poésie là ne doit plus nous inspirer pour comprendre le Coran (il faut avoir à l’esprit que tous les ouvrages classiques qui traitent de la question de l’inimitabilité du Coran s’appuyaient sur la poésie Jahiliyya, c’est le cas par exemple d’Al-Bâqillânî (m. 402h) dans son « I’jâz al-corane »). C’est un scandale. Boulversé, son jeune élève Mahmoud Châkir (m. 1997) dût démissionner de ses études et quitta définitivement l’université.

Il lui reproche de répéter sans esprit critique les thèses des orientalistes et sans les citer, à savoir la thèse de l’orientaliste D.S. Margoliouth, d’autant plus que la question de la poésie apocryphe n’est pas nouvelle, elle fut traitée très tôt dans l’ouvrage d’Al-Jumahî (m. 232h). T. Hussein sera trainé en justice, auditionné par des membres de la classe politique et réfuté par des savants comme Chaykh Al-Azhar et hommes de lettres. Pour ne pas m’éloigner de ma problématique, en quoi la question du nouveau et de l’ancien concerne cet ouvrage ?

Eh bien, c’est T. Hussein lui-même qui présente la littérature arabe sous le prisme du nouveau et de l’ancien. Dans son À propos de la poésie Jahiliyya, il est question d’une part des « partisans du nouveau » dont la « raison se délecte dans le doute », « sceptiques et dubitatifs » dont il fait fièrement partie et  « partisans de l’ancien », « non habitués au doute dans la recherche scientifique » et « naïfs » de l’autre. Au deuxième chapitre, où il présente sa « méthode de recherche », il est question de « Descartes » et du « doute ». Cette question du nouveau et de l’ancien traverse la majeur partie des écrits du « Doyen de la littérature », mais cette fois-ci en rapport avec la littérature greco-latine et française pour l’essentiel. Dans ses écrits, comme Le discours du mercredi, il se positionne très souvent par rapport à la littérature française.

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Le géant de la littérature arabe Mustapha Sâdiq Arrâfi’î s’en prendra avec véhémence aux écrits et au style de son homologue et contemporain T. Hussein, à travers de nombreux articles rassemblés dans son ouvrage intitulé « Sous l’étendard du Coran », sous-titré « La bataille entre l’ancien et le nouveau ». Il lui reproche de vouloir « avilir » la langue et la littérature arabe au profit de la littérature étrangère et de toucher aux fondement du Coran et de la religion.

Il écrit à son propos que « le professeur d’université imite les destructeurs parmi les grands esprits européens » et qu’il « s’attache exclusivement à la littérature étrangère » et ce au nom de la « nouveauté ». Pour lui, « le fond du problème ne réside pas dans le clivage ancien/nouveau mais dans la préférence d’une langue étrangère au détriment d’une autre ». L’une des réponses de T. Hussein à ces accusations est que le « style de M. Râfi’î est très ancien, et ne convient plus à notre époque (..), nous sommes au 14ème  siècle de l’hégire », écrit-il dans le deuxième volume du Discours du mercredi. Il est important de rapporter ici ces débats car la poésie est naturellement une partie intégrante de la littérature, d’autant plus qu’il s’agit ici des deux voix les plus influentes de la littérature à cette époque. 

II/ L’appel au « renouveau » de la poésie arabe

Qu’en est-il de ce clivage dans la pratique même de la poésie ? A la fin du XIXème et au début du XXème siècle apparaissent des figures qui revivifient la poésie arabe dans sa forme « classique », comme Mahmoud Sâmî al-Bârûdî, Hâfiz Ibrâhîm (m. 1932) et Ahmed Chawqî (m. 1932). C’est « l’école de la revivification » qui apporte un nouveau souffle à la poésie après des siècles de « sclérose » pendant l’ère Ottomane. Samî al-Bârûdî (m. 1904), par exemple, a réussi à faire renaître la poésie dite « classique » de ses cendres, après de longues lectures des poésies des périodes Jahiliyya, Islamique, Omayyade et Abbasside. Il influencera les générations suivantes, à commencer par Hâfiz Ibrâhîm et Ahmed Chawqî, et indirectement, les écoles qui suivront. Fidèle à la langue arabe, ses poèmes jugés de grande qualité sont aussitôt intégrés dans l’ouvrage de référence du Chaykh Hussein Al-Marsafî (m. 1889) dans sa « Al-wasîla al-adabiya » (un ouvrage volumineux et de référence qui traite de grammaire et de Balâgha). 

Dans cette école appelée parfois « néoclassique », la question du renouveau ne s’est pas posée, au moins théoriquement, en tant que projet. Je n’ai pas trouvé cette question chez les poètes de ce mouvement, mais ceci ne signifie pas qu’ils n’ont pas fait preuve de créativité, Ahmed Chawqî, « le prince des poètes », en est l’illustration. Le premier poète, me semble-t-il, chez qui cette question figure expressément comme volonté ferme est Khalîl Mutrân (m. 1949), influencé sans aucun doute par Sami al-Bârûdî dans sa fidélité à la musicalité et à la métrique classiques, mais le sera autant, sinon plus, par le romantisme français.

C’est à ma connaissance le premier poète de notre époque qui appellera au renouveau de la poésie arabe en s’inspirant du romantisme, dans sa version française, après son séjour en France. C’est ce poète qui a ouvert la voie aux transformations qui vont suivre en poésie. Le renouvellement proposé par Khalîl Mutrân et sa poésie rencontreront un franc succès car il est resté dans le même temps fidèle à la structure traditionnelle de la poésie et la langue arabes, si bien qu’aujourd’hui il est considéré comme faisant partie des classiques.

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Son romantisme, dans le contenu, se caractérise naturellement par l’expression sincère de la sensibilité, la liberté par rapport au despotisme (de l’empire Ottoman notamment), la souffrance et la nature. Il a aussi été soucieux de respecter, dans la forme, l’unité du sujet traité dans ses poèmes, c’est-à-dire que les vers doivent désormais s’inscrire dans un ensemble cohérent et systémique (c’est à partir du début de ce siècle que l’on commence à reprocher à la poésie classique de faire succéder vers et thèmes relativement indépendants les uns des autres dans un même poème, un défaut selon les contemporains).

Ce souci de la sincérité, l’expression des sentiments les plus intimes du poète et l’unité du thème traité vont inspirer des poètes et critiques littéraires comme Chukrî, Al-Mâzinî et Al-Aqqâd (m. 1964) à partir des années 1920. Ces poètes forment ce que l’on appelle « l’école du Diwan » s’inspirant cette fois-ci sensiblement du romantisme Anglais, une école qui s’en prendra violemment au classicisme de l’école de la revivification. Si Mutrân n’a pas introduit de réelle modification dans la structure de la métrique, c’est avec ce nouveau courant qu’on constatera les premières modifications dans la forme et le style de la poésie arabe, puisqu’ils s’autoriseront la variation des rimes en poésie arabe.

Le changement des rimes dans un même poème est présent en poésie européenne, et est considéré comme un défaut par les « anciens ». Al-Mâzinî, lecteur assidu du romantisme Anglais, critiquera avec véhémence le style plutôt classique de Hâfiz Ibrâhîm, de même que Al-’Aqqâd s’en prendra avec autant de sévérité à Ahmed Chawqî, lui reprochant le manque de sincérité dans les sujets traités dans sa poésie, l’absence du « moi » dans ses poèmes et sa fidélité aux « carcans » du classicisme de la poésie arabe. Leur principale critique est qu’ils « ne se distinguent pas assez des anciens ».

Ils préfèreront l’expression de sentiments tels que la déréliction, la mélancolie, la détresse, l’angoisse, la souffrance, le pessimisme, la perplexité dans un monde étrange et énigmatique…on n’est pas loin de ce qu’on avait appelé en France « le mal du siècle » ou « le vague des passions » selon l’expression de Chateaubriand.

Le romantisme Anglais cette fois-ci, bien plus que le romantisme Français, sera leur principale source d’inspiration dans les thématiques traitées, leur donnant le droit de s’appeler « la nouvelle école » et « le nouveau mouvement » (selon l’expression de Aqqâd), rompant dans une certaine mesure avec « l’ancienne poésie ». On voit donc bien que la question du renouveau se présente cette fois-ci dans le rapport à l’Autre, à la littérature occidentale en l’occurrence. À y regarder de plus près, la « nouveauté » n’est plus exactement ce qui diffère de l’ancien, elle vise autant la rupture avec l’ancien que l’imitation de l’Autre. Et cette compréhension de la dialectique ancien/nouveau est, sans jeu de mots, tout à fait nouvelle !

III/ Existe-t-il un romantisme en poésie arabe ?

Les ouvrages d’histoire et de critique littéraires sont unanimes : Kh. Mutrân, l’école du Diwân et l’école Apollo se sont de façon très significative inspirés du romantisme européen (Français et Anglais pour l’essentiel). En quoi consiste par exemple le romantisme Français pour qu’il suscite autant d’intérêt et au point de vilipender « l’ancienne poésie » arabe ?  Qu’en est-il de son contenu, de ses thématiques?

Pour Bernard Valette (2009, p. 138), le romantisme exprime en France le « mal du siècle », « une rupture radicale contre le classicisme », le tumulte de la passion contre la raison, un mélange de tristesse, d’insatisfaction, d’aspiration à un idéal diffus, c’est un ensemble d’attentes déçues ou d’angoisses de plusieurs générations hantées par le traumatisme de la Révolution.

Pour Alain Couprie (2011, p. 69), le « moi », déçu par l’existence et la société, se cherche des points d’ancrage dans la valorisation du sentiment, le rapport à la nature où chaque paysage est un état d’âme, la recherche de la plénitude et l’exploration de l’intériorité. Qu’en est-il de sa langue ? Le romantisme vise aussi à se libérer de toute forme de contrainte, y compris sur le plan du langage. Dans son Essai sur les classiques et les romantiques, Cyprien Desmarais (1824) se demande « comment la langue et le génie de la langue resteront-ils stationnaires, lorsque les mœurs, la politique et tout l’ordre social, à qui la langue sert d’expression, se portent en avant ? ».

La préface de Cromwell de Victor Hugo est l’un des manifestes les plus populaires du romantisme en France. Il écrit à propos de la langue : « c’est en vain que l’on voudrait pétrifier la mobile physionomie de notre idiome sous une forme donnée (…). Les langues ne s’arrêtent plus. Le jour où elles se fixent, c’est qu’elles meurent ». Il remet en cause le vers trop rigide, assouplit l’alexandrin, et comme il l’écrit dans ses Contemplations en répondant aux accusations, « j’ai jeté le vers noble aux chiens noirs de la prose », « disloqué ce grand niais d’alexandrin », et « mis un bonnet rouge au vieux dictionnaire », c’est-à-dire dire qu’il a en quelque sorte démocratisé la poésie contre les carcans de la langue noble du classicisme. La poésie classique, comme le notait déjà Madame de Staël dans son De l’Allemagne, est « celle des anciens ». Et le classicisme de façon générale, comme le note Stendhal dans le chapitre 3 de son Racine et Shakespeare à propos des peuples, est celui « qui donnait le plus grand plaisir à leurs arrières grands-pères ». Le clivage entre anciens et modernes, présent sous forme de querelle, est donc assez clair.

Une fois les grandes lignes du romantisme Français présentées, je voudrais soumettre aux lecteurs quelques questions très simples : est-ce que la culture poétique arabe a ignoré la nature, l’affirmation de l’individualité du poète et l’expression des sentiments les plus intimes au point de devoir se tourner de cette façon vers le romantisme Français ?  Peut-on dire que la métrique d’Al-Khalîl, avec toute sa variété, était un obstacle pour exprimer ces états d’âme ? Est-ce que le XIXeme siècle européen présentait exactement les mêmes caractéristiques que celui des pays arabes ? Les arabes ont-ils connu le même « traumatisme de la Révolution » ?

Plus grave à mes yeux, est-ce que la langue arabe présente les mêmes obstacles ou « contraintes » ou « carcans » que la langue française ou anglaise?! Les arabes ont-ils connu la même « querelle des anciens et des modernes » (Boileau versus Perrault) pour devoir reproduire ce clivage de façon aussi artificielle en littérature arabe, comme l’a fait T. Hussein ? La littérature arabe présentait-elle en elle-même les germes de cette opposition entre classiques et modernes, romantiques en l’occurrence, ou bien cette opposition a t-elle été dictée de l’extérieur ? Autant de questions qu’on peut se poser.

IV/ Renouveau ou course à l’échalote ?

Ce souci de vouloir s’inspirer à tout prix de la littérature occidentale, un souci érigé en credo, plongera de nombreux poètes arabes dans une course interminable à l’imitation de la littérature étrangère, et en altérant considérablement la critique littéraire arabe, devenue incompréhensible pour les spécialistes eux-mêmes ! C’est que la question du renouveau devient peu à peu un projet, alors qu’il se vivait autrefois dans la spontanéité.

Le renouveau dans la poésie dite « classique », avant d’être un discours, était un acte ! On est désormais face à une course à l’échalote qui consiste à départager qui réussira mieux que d’autre à renouveler en s’affranchissant de « l’ancienne poésie », de ses techniques surtout jugées extrêmement contraignantes. Comme si les anciens, particulièrement créatifs comme je l’ai montré plus haut, n’étaient pas soumis aux même règles de la langue arabe et la métrique d’Al-Khalîl.

L’un des « partisans du nouveau », comme T. Hussein par exemple, véhicule l’idée que la poésie arabe présente des obstacles au développement de l’épopée et du drame, contrairement à la prose, beaucoup moins contraignante. Le plus étrange dans cette course est que chaque mouvement accusera ensuite ses successeurs parmi les nouvelles générations de trahir les règles de la poésie arabe, et de sortir de la communauté des poètes.

C’est ainsi que Al-’Aqqâd, après avoir critiqué pendant de longues années le « conservatisme » de l’école de la revivification, s’en prendra aux jeunes poètes de la « versification libre » (« la poésie libre ») qui émerge à partir des années 1950. C’est que la poésie libre s’est affranchie de façon non négligeable de la métrique classique et des rimes, mais tout en préservant une certaine musicalité.

Pour Al-’Aqqâd, la versification libre veut se libérer de la poésie-même : « De quoi veut se libérer la poésie libre ? Des mètres et des rimes ? Eh bien cela signifie que la poésie veut en finir avec elle-même », assène-t-il. De même que celle-ci s’en prendra à son tour au style de la « poésie en prose » qui apparaît peu après sous l’influence de la poésie occidentale également, au motif que l’on s’éloigne de la nature de la poésie au profit de la prose. C’est aussi le cas de la poétesse iraquienne Nazik El-Malâika, précurseur de la poésie libre, qui s’est montrée très sceptique face à la poésie en prose. Pour Nazik, le souhait d’en finir avec les rimes dans la poésie arabe provient de la poésie occidentale, depuis au moins le théâtre de Shakespeare.

Elle ajoute que généralement, ceux qui appellent à mettre fin aux rimes sont des poètes qui commettent trop de fautes en langue arabe, cherchant la facilité. C’est aussi la position du poète Abdelmo’ti Hijâzî, victime autrefois du boycott d’Al-’Aqqâd à cause de sa versification libre, qui écrit dans un entretien que « la poésie en prose arabe n’a apporté aucune créativité, elle est en réalité une autre forme d’imitation ». C’est aussi le cas du poète Mahmoud Darwish qui a exprimé ses réserves et son « malaise » face à la nouvelle poésie ambiante. Salah Abdessabour a même regretté vers la fin de sa vie d’avoir contribué à promouvoir cette nouvelle littérature qui n’a de poésie que le nom.

Ce  qui est regrettable c’est que la poésie en prose arabe s’est avérée d’un degré infiniment plus médiocre et superficiel (songeons à Adonis) que la poésie en prose européenne (songeons à Baudelaire). Ceci sans doute à cause de son manque d’authenticité. À cet égard, cette critique de la poésie en prose de la plume de Charles Dantzig (2005, p. 665) est, hélas, davantage applicable à la poésie arabe qu’à la poésie française : « certains poèmes en prose sont des paresses de poètes qui ne sont pas allés au bout du travail de réduction en cristaux qu’est la poésie ou une inaptitude de prosateurs qui pensent dissimuler le descriptif en le plaçant dans la brume (…). Et comme si la prose n’était pas assez chic, qu’il fallût lui mettre du fard aux paupières (…). Ce sont souvent des contes pas finis, des nouvelles mal foutues, du journal intime déchiqueté, ou de recension de rêves, et d’un art bien pauvre. On croit regarder les restes d’un pique-nique laissé sur l’herbe par le talent qui est parti, sifflotant, cueillir des cerises ».

Quelle position adopter face à cette évolution peu flatteuse de la poésie arabe ? Ou plutôt, quelles leçons devrions-nous en tirer ? Eh bien, j’ai été frappé par la lucidité du critique littéraire libanais Jihâd Fâdil. Pour finir, je lui laisse la parole que je restitue à partir de son excellent ouvrage, dont la lecture est plus douce que le miel ! « Qadâyâ Achi’r Al-hadîth, 1984» (Questions de la poésie moderne). « Il n’y a de poésie arabe que dans le cadre de la poétique de la langue arabe, et il n’y a de modernité que dans la réalité locale du poète, et de sa relation avec sa tradition, son histoire et sa terre » (p. 16). « La modernité ne signifie pas implanter par la force un genre littéraire ou poétique étranger » (p. 17). « Le renouveau est un saut dans la poésie arabe, non pas dans l’inconnu, c’est une renaissance du passé, pas son déracinement » (p. 25). « Le renouveau est une faculté, pas un souhait ou une envie (…), le renouveau est l’acte de renouveler, c’est la réalisation du renouveau dans le réel poétique» (p. 26). « Qui d’entre nous, jeunes poètes, a lu le Coran ou l’a appris par cœur ? Comment un poète arabe peut-il s’adonner à la poésie sans avoir lu le Coran ? (…) musulmans ou chrétiens. Car le Coran demeure encore la voie indispensable pour quiconque souhaite maîtriser la langue arabe ou entrer dans le monde de la littérature » (p. 30-31). « Comment un poète ou un écrivain souhaite renouveler dans l’usage de la langue alors qu’il ne maîtrise même pas les secrets de la langue ? » (p. 32). « Le révolutionnaire est celui qui au nom de l’amour pour sa tradition renouvelle pour que sa tradition reste vivante et fraîche. Quant au dissident, c’est celui qui déclare la mort de sa civilisation et sa tradition en se précipitant vers les librairies parisiennes pour chercher un poète français moderne afin de l’imiter au nom de la modernité » (p. 39). « Qu’est ce que la modernité sans spécificité ni couleur locale ? » (p. 44). « Pas de modernité sans esprit, ni identité » (p. 76). « Le vrai poète est celui qui ouvre son cœur et son esprit vers son histoire et sa culture en souhaitant leur ajouter de sa personne, et non pas en finir avec elles. C’est celui qui se considère comme le prolongement de la grandeur de la poésie arabe, non pas son rejet (…) est-ce que le poète renouvelle à partir de rien ? » (p. 47). « La tradition du renouveau en Occident est que le rénovateur montre et prouve d’abord sa capacité à maîtriser l’ancien style qu’il souhaite dépasser. Picasso avant d’adopter la méthode abstraite, il a dessiné dans un premier temps selon la voie classique et a montré qu’il était compétent dans ce domaine » (p. 48).

« Le véritable révolutionnaire ne vilipende pas l’ancien, pour lui le début de la modernité n’est pas seulement la compréhension de l’ancien, mais la parfaite maitrise de ses fondements » (p. 75). « Le poète anglais « Eliot » avait une connaissance profonde et large de sa tradition poétique, et dans le même temps très amoureux et respectueux de ses qualités. Les critiques littéraires anglais n’acceptent aucun nouveau critique s’il n’a pas présenté une étude originale sur Shakespeare et sur la tradition, prouvant sa maîtrise du métier » (p. 79). Je laisse au lecteur le soin de faire le parallèle avec le champ théologique. Comprenne qui pourra…

6 commentaires

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  1. Salam encore notre frère Mouhib, salam à tous, Ramadhan karim.

    Mon frère, quand je lis des développement sensés, j’ai l’impression de mieux respirer, l’air se fait plus léger, j’inspire de la Liberté. En gros, ce que je devines à travers vos contributions, c’est que vous déconstruisez les déconstructeurs, ou plus vraissemblablement, vous tentez de rester lucide malgré l’opacité générale. Le tajdid est-il pertinent mais encore, comment séparer le vrai tajdid du faux?

    Je trouves plus de sens et de liberté parmi les gens qui ont une doctrine, un dine ou une idéologie, s’ils sont sincères, quand ils ne sont pas partisans en dialectique, des Chrétiens, des Marxistes etc. Je trouves ceux qui sont dépourvus de doctrine et donc moins partisans de formes artistiques puisque ça va ensemble, je trouves parmi eux moins de sens, moins de force, moins de liberté. Un Charliesque n’est pas un homme libre, il s’affiche comme tel mais il n’est pas homme libre, peu patient en dialectique, moins puissant en argumentation. Il n’y a pas de sens sans forme, parfois l’excès de forme, le formalisme nuit au sens, à l’émotion, les sonnets de José-Maria de Heredia très formalistes portent peu de charge émotive ou pas du tout, ils sont beaux pourtant mais,… tandis que d’autres Parnassiens comme le comte de Lisle tenus à une normativité aussi exigeante font passer du sens et de l’émotion. Mais les gens dépourvus de recherche de belle forme transmettent peu de sens et d’émotion.

    S’agissant de ceux qui s’affichent comme réformistes dans notre dine, qu’ils en soient conscients ou non, ou encore conscient parfois et d’autres fois moins conscients, ils emportent peu d’adhésion, anti-rigoristes ils en oublient le rigorisme qu’on doit s’imposer à soi-même, d’où leur faiblesse dialectique et leurs développements parfois laborieux où la transpiration l’emporte sur l’inspiration.

    Pour moi, en période contemporaine il n’y a de vrais réformistes que Mohamed Abdo et ceux qui le suivent, que Hassan Al-Bana et ceux qui le suivent. Plutôt que réformistes, on devrait les qualifier de promoteurs de renaissance, car si je mesure sur moi, est-ce que je veux me changer par innovations ou est-ce que je veux renaître? Je préfère la renaissance à la faible innovation. J’entrevois que les partisans de ces innovations petites ont volontairement ou non obstrué ce renouveau, cette renaissance.

    Il en va pareillement des arts, les innovations ou supposés telles obstruent le renouveau.

    S’agissant du roman, il n’est ancien nulle part, enfin pas vraiment en Europe non plus, à peine a-t-il balbutié au dix-huitième siècle. Le théâtre, je crois savoir qu’un théâtre Arabe ancien au moins des temps Abbasides a vécu, Al-Mutanabbi aurait rapporté qu’à Bagdad des pièces se jouaient, doublées dans les rues. Mais la grande destruction de livres et d’hommes au moment du sac de la ville par les Tatars a probablement fracturé notre histoire artistique, littéraire et autres histoires.

    Je vous encourage à continuer, vous creusez un bon filon. Est-ce que ce que nous pouvons faire et dire change concrètement quelque chose aux épreuves que nos peuples endurent et qui ne sont pas finies? Oui, ça change quelque chose de souffrir lucide, le mal est moindre que souffrir sans savoir, dans l’opacité du doukhan.

    Croissant de lune.

  2. Salam Croissant de lune,

    T. Hussein oui était aveugle, marié à une française, Suzanne, il a fait sa thèse sur Ibn Khaldoun avec Durkheim. Comme Bachar ibn Burd et comme Abou Al-Ala al-Ma’arrî (de l’époque Abassid) étaient aveugles. Et Arrafi’î etait sourd (pour info). Le grand poète yemenite al-baraddûnî était aveugle aussi. Bref.
    Vous pourrez lire le roman auto-biographique de T. Hussein « Les jours », il existe en français. Ça va vous aider à comprendre pourquoi T. Hussein a pris cette voie…et au point d’écrire dans son livre (en arabe) « L’avenir de la culture en Égypte », que l’Égypte est plus liée historiquement à l’occident qu’aux pays arabes sur le plan culturel. Il fallait oser.

    Le romantisme a un sens en Allemagne et en Angleterre, et puis en France, mais bcp moins en littérature arabe. Oui, les arabes n’avaient pas à vivre ce clivage artificiel et superficiel entre anciens et nouveaux en littérature. Comme d’ailleurs le Roman a plus de sens en occident que dans les pays arabes. Le premier Roman arabe est « Zayneb » de M. Hussein Heikel (début XXeme), dont l’écriture est entamée curieusement à Paris, puis à Londres puis à Genève comme aime à le préciser l’auteur dès le début de son roman.
    Les arabes ont brillé dès le début par la poésie, une forme poétique extrêmement dense spécifique aux arabes. La poésie arabe n’a pas d’équivalent. Je tiens à le préciser ni chez les Grecs d’autrefois, ni chez les européens. C’est autre chose.

    Enfin ce travail s’inscrit tout autant en socio-histoire des sciences, il s’agissait de voir comment un contexte spécifique a pu changer psychologiquement la conception d’une notion de critique littéraire : « renouveau ». En France, P. Bourdieu et Bernard Lahire sont les plus connus dans ce domaine (sociologie de l’art et de la littérature).

    Salam
    Mouhib

  3. Re-salam notre frère Mouhib. Oui, j’ai entendu dire que Taha Hussein a peu versifié, presque pas, il aurait quand même eu le privilège de mettre des paroles dans la bouche et la voix d’or, sauf erreur. C’est un exercice qui compte, mais à portée d’un lettré s’il se dépasse un peu. Taha Hussein est un lettré, genre romancier auto-biographique, enfin peut-être pas romancier, plus intellectuel qu’artiste, un érudit dilettante. Je crois qu’il était aveugle, bon, il s’est vraiment hissé, étudié à El-Azhar et autre kursus, son Occidentalisme voire son défaitisme vient peut-être de cette Française qui l’a pour ainsi dire recueilli et adopté et épousé.

    Dans une querelle, une controverse dialectique, la cause juste n’est pas souvent du côté de qui la défend le mieux, la cause juste est parfois voire souvent mal défendue.

    Est-il rusé? Ce n’est pas sûr, mais conforme à sa nature et à ce pacifisme illimité des égyptiens longtemps écartés des choses militaires et du pouvoir. Ainsi aux lendemains de la défaite de 1967, il fallut encore le convaincre que la riposte qui était la guerre dite d’usure était inévitable et vitale pour l’égypte. Cette guerre dite d’usure fut très bien préparée, bien menée, victorieuse, elle était indispensable avant celle d’octobre 1973 car elle permit l’évolution qualitative d’armement anti-aérien et autres et l’expérience de la coopération Soviétique. En passant, je relève cette contradiction curieuse, les partisans de l’innovation illimitée ne veulent visiblement pas toujours la croissance des peuples en force et en liberté. Juste un constat.

    S’agissant du romantisme, en fait pourquoi existe-t-il un phénomène dénommé romantisme? N’est-il pas nommé ainsi parce qu’il est une réaction au classicisme? En ce cas, c’est une problématique Occidentale, Française principalement, la littérature et poésie Arabe n’a pas eu à vivre cette lutte entre classiques et romantiques enfin ne devrait pas.

    Je ne suis que vaguement littéraire je crois saisir votre développement, oui la centralité de la poésie dans la langue Arabe est telle qu’on altèrerait la compréhension du Coran sans cette culture poétique de la jahiliya, contexte où se situe la Révélation.

    Je ne suis pas littéraire mais j’ai un peu versifié dans ma jeunesse et j’ai participé à un club de poésie à Bordeaux. Je n’ai jamais trouvé que le poème en prose fasse passer plus de sens et d’émotion, bien que la forme en soit libre. En fait, de façon contre-intuittive, cette dite libération de la forme est souvent une évacuation du sens. Souvent j’ai trouvé plus de sens dans forme mieux tenue et plus d’émotion. Plus grave encore, à m’en tenir à mon expérience, les gens qui étaient littéraires assez purs et artistes assez purs ne faisaient pas mieux dans leur art que les gens de sensibilité scientifique. Surtout en France, peut-être partout.

    L’innovation ou la révolution, c’est quand on se libère des dits innovateurs.

    Je vous encourage mon frère à continuer votre travail, ça nous change de certains innovateurs répétitifs et fatigants.

    Croissant de lune.

  4. Salam Croissant de lune,

    Merci pour votre commentaire.
    Taha Hussein n’a pas de recueil de poésie publié, à ma connaissance il n’a pas écrit de poésie. Il avoue lui même qu’il a essayé d’écrire quelques poèmes assez médiocres à ses débuts.
    C’est en prose qu’il a brillé, un style très « facile mais non reproductible » comme on dit dans le milieu. Style jugé cependant « superficiel » selon le terme de Râfi’î.

    Ce que je regrette personnellement c’est qu’il soit sorti vainqueur de cette bataille face à Râfi’î. Je l’explique par le style trop noble de Râfi’î et donc difficile d’accès au grand public. Jusqu’à aujourd’hui, mêmes les lettrés ont du mal à lire Râfi’î, ce génie de la langue arabe et de la littérature. Il a un recueil de poésie publié, bien connu, contrairement à T. Hussein.
    La deuxième raison de cette défaite est sa violence, extrêmement belliqueux lors de ses controverses avec T. Hussein et d’ailleurs avec Al-Aqqad aussi. Il faut dire que le contexte favorisait cette violence à travers les articles des journaux à l’époque. Contrairement à T. Hussein qui était plus civilisé dans ses attaques, pour ne pas dire rusé et sournois. Vous aurez compris que je n’apprécie pas trop le personnage, même si je lui dois bcp sur l’histoire de la littérature arabe.

    Quant au cœur de l’article, j’ai été longtemps choqué et indigné par les critiques faites par les contemporains à la poésie arabe. Je ne comprenais pas pourquoi des gens aussi versés dans la science de la littérature arabe pouvaient émettre de tels jugements aussi erronés. Et au fil de mes lectures, je suis arrivé à cette conclusion: la fascination de l’occident. Je ne vois pas d’autre raison, car tout ce qu’ils recherchaient dans la littérature occidentale existe déjà en poésie arabe et sous une forme infiniment plus subtile, éloquente et raffinée.
    Par exemple, si on prend la « poésie vagabonde » arabe pré-islamique, on a des poètes qui, rapportent leurs poèmes, quittent leurs tribus et vont carrément vivre dans la nature avec les animaux. N’a t-on pas là ce « culte du moi » et ce « romantisme » tant recherché? Songeons à Chanfara par exemple.
    La poésie Jahiliyya est plein de figures de la nature et d’émotions face auxquelles on peut difficilement contenir nos larmes. Il y a des Mu’allaqat franchement qui font couler les larmes. Et je ne parle même pas de la poésie Abbassid ou bien Andalouse connue pour ses descriptions de la nature (avec une relative modification de la métrique dans les Muchihât andalouse). Toutes les dimensions (je dis bien toutes) de l’Homme figurent dans la poésie arabe, et ce depuis la Jahiliyya.

    Quant au champ théologique, évidemment qu’il y a un lien plus ou moins direct. Direct car ça touche à la langue arabe, la langue du Coran, un outil indispensable pour comprendre le Coran. Qui dit déclin de cette langue, dit déclin de la compréhension du Coran. C’est évident. Or la poésie c’est la substance même de la langue arabe. Et indirect, car j’ai voulu attirer l’attention du lecteur sur la question du renouveau en théologie, qui se manifeste curieusement sur le même plan Ancien/Nouveau/L’autre. Le fameux « tajdid » de islam 😉.

    Oui, merci à Oumma pour la publication.

    Mouhib

  5. Salam akhi Mouhib, dès le début, j’ai bien saisi le constat hélas vérifiable que vous désirez porter, comprenne qui pourra, concluez-vous, mes antennes ont détecté le sujet qui vous préoccupe vraiment et qu’intelligeamment vous traitez avec un parallèle inter-sectionel. Cette problématique ou ces problématiques du nouveau et de l’ancien, ces emprunts et importations de catégories et de problématiques peut-être pertinentes en certaines langues étrangères mais étrangères à la langue Arabe en littérature et en poésie, prouvent ou suggèrent au minimum qu’il y a importation de catégories et problématiques non ou peu pertinentes à propos d’autres objets. Tel qui se dit innovateur ou réformiste tape à côté de la plaque, il ne part pas de la réalité existante mais souvent d’une lecture erronnée et importée de cette réalité, CF de nombreux auteurs présentés sur ce pauvre site.

    Oui, en substance, la révolution comme son nom l’indique consiste à revenir à l’origine, la terre effectue sur elle-même des révolutions, donc la révolution n’est pas un arrachement, les peuples qui tentent une révolution dans la gouvernance le font pour revivifier, revitaliser ce qu’ils sont, et pas pour vivre hors d’eux-mêmes.

    Merci notre frère Mouhib pour votre travail d’analyse par aproche rusée des questionnements s’agissant du dine, ils diffèrent peu, qu’ils soient bien ou mal posés des questionnements s’agissant de la poésie, l’argument est recevable, il porte. J’ai bien aimé les citation de critiques qui confondent souvent à juste titre les tenants de faux renouveau en poésie Arabe lesquels souvent sont faibles en poésie. J’ignore si Taha Hussein a écrit des poèmes sauf quelques-uns mis à disposition de la chanteuse, il me semble qu’il a plus fait de prose. Quant aux poèmes Arabes en prose, vous m’en direz tant. En d’autres langues pas beaucoup mieux sauf quelques exceptions. A partir de ce parallèle rusé mais pertinent, est-ce que ceux qui se piquent d’innovations incessantes et dirait-on illimitées dans le dine sont des impuissants, faibles en savoir? Je ne suis pas loin de le penser, sans généraliser toutefois par peur de commettre l’injustice.

    Surtout que leurs critiques de l’imitation des anciens, que ce soit en littérature ou dans le dine ne va pas jusqu’à émettre une critique encore plus justifiée s’agissant de l’imitation et emprunts excessifs à l’étranger.

    Merci au site Oumma de vous laisser publier sur leurs pages, parce que franchement ça nous change. Je sens ma poitrine élargie, l’air de la pertinence et de l’intelligence est meilleur à respirer.

    Croissant de lune.

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