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Réflexion sur le concept d’intellectuel religieux

L’intellectuel religieux, un concept novateur et une réalité ancienne

Lorsque l’ouvrage de Zakî Al-Mîlâd, « L’épreuve de l’intellectuel religieux avec son temps », apparaît pour la première fois en 2000, il est le premier à employer le concept d’intellectuel religieux. Concept d’autant plus pionnier qu’il a suscité des interrogations au sein des penseurs, faisant l’objet de nombreux comptes rendus, articles et études au Liban, Syrie, Jordanie, Irak, Egypte, Algérie, Maroc, Arabie Saoudite, Qatar, Emirats ainsi qu’en Angleterre. Cet ouvrage jette les bases d’une réflexivité radicale sur l’expérience intellectuelle, plus précisément, pourrait-on dire qu’il s’interroge sur les conditions de possibilité de l’expérience intellectuelle…religieuse. « La religion nous empêche-t-elle d’être des intellectuels ? », tel est par exemple le titre du deuxième chapitre de l’ouvrage. Un ouvrage qui vient donc enrichir la sociologie des sciences, puisque la réflexion (ontologique, introspective) sur le rôle de l’intellectuel religieux dans la production du discours est quasi-absente.

Les analyses de cet ouvrage inaugural sont en effet mises en perspective par rapport à des ouvrages relatifs à la figure de l’intellectuel (mais non religieux), comme celui de E. Saïd (Images de l’intellectuel, 1996) avec des intellectuels plutôt occidentaux et laïques, M. A. Al-Jâbirî (Les intellectuels dans la civilisation arabe : l’épreuve d’Ibn Hanbal et la Nakba d’Ibn Rushd, 1995) avec des intellectuels plutôt arabes et libéraux, A. Harb (Critique de l’intellectuel, 1996), avec des intellectuels plutôt arabes et socialistes, etc., de même qu’elles sont mises en perspective avec les débats sur les intellectuels dans nos sociétés occidentales, françaises, britanniques et américaines. 

L’expérience de l’intellectuel religieux est-elle encore possible ?

Toutefois, quelques intellectuels se sont vus déconcertés face à l’usage dudit concept lors de son apparition, un embarras qui s’explique probablement par leur rapport spécifique à la religion ou bien par l’absence de culture théologique dans la culture intellectuelle en général, puisque la pensée musulmane constate elle-même la disparition de l’intellectuel religieux. Songeons à ces figures intellectuelles devenues historiquement exceptionnelles comme M. Iqbal (mort en 1938), M. B. Nabi (1973), M. B. Sadr (1980) et M. Motahhari (1980), tous les quatre engagés sur le terrain de la lutte idéologique et en phase avec leur modernité. Dès lors l’expression d’intellectuel religieux peut sembler désormais incongrue aux yeux de certains.  Incongruité d’autant plus marquée que la représentation de l’intellectuel diffère selon que l’on se trouve dans la civilisation musulmane ou occidentale.

Dans la première, l’intellectuel est religieux « par nature », la religion est son référentiel et source de ses représentations, songeons à Al-Kindî, Al-Farâbî, Ibn Sînâ, Ibn Rushd, Al-Beirûnî, Ibn Tufeil, Ibn Khaldûn, et beaucoup d’autres qui se réfèrent à la religion au cours de l’élaboration de leur pensée indépendante et ouverte sur les autres pensées de leur temps ; cependant que dans la deuxième, l’intellectuel est « par nature » non religieux, même si certaines figures peuvent parfois se rapprocher de ce que l’on entend par « intellectuel religieux », comme le critique anglais Thomas Eliot, mais sans que ce rapprochement lui soit parfaitement fidèle, du moins de façon durable, souligne Zakî Al-Mîlâd (ajoutons qu’en France, nous avons des intellectuels franchement chrétiens mais dont les écrits demeurent purement philosophiques et abstraits, songeons à R. Girard ou M. Henry). Cette scission entre la culture intellectuelle et la religion en occident s’explique notamment, selon Zakî Al-Mîlâd, par la séparation entre les sciences dites exactes et la culture intellectuelle en tant que science humaine ainsi que par le triomphe du cartésianisme (p. 58). Notons toutefois qu’il n’en fut pas toujours ainsi en occident puisque l’intellectuel au Moyen Âge était avant tout religieux, comme le constate J. Le Goff dans son ouvrage de référence Les intellectuels au Moyen Âge, 1957.

L’épreuve de l’intellectuel religieux face à l’hégémonie de l’intellectuel laïque

Force est de constater ensuite que c’est bien l’idéal-type occidental de l’intellectuel qui domine. Cette hégémonie s’étend jusqu’aux sociétés arabes et musulmanes, constate Zakî Al-Mîlâd, puisque le rapport de l’intellectuel à la religion va en se rétrécissant. D’où la problématique de « l’épreuve » de l’intellectuel religieux dans son temps, c’est-à-dire dans son époque et son contexte. Ce que l’auteur entend par « épreuve » (al-Mihnah) est qu’au fur et à mesure que l’intellectuel religieux se rapproche de son temps, interagit avec son environnement sociale, entend exercer son droit à la critique dans un environnement non habitué à cette grille d’analyse et tente d’influer sur son contexte…il éprouve par conséquent une étrangeté favorisée par la mise à l’écart de la religion par la civilisation occidentale. C’est cette étrangeté qui génère l’épreuve désagréable ressentie par l’intellectuel religieux.

La notion d’épreuve rappelle évidemment aux lecteurs avertis « l’épreuve » vécue par le théologien Ahmed Ibn Hanbal face au calif Abbassid Al-Mamoune à propos de la controverse « création du Coran ».  Si le chef de fil de l’école hanbalite avait résisté, nombreux de nos contemporains parmi les cultivés de confession musulmane ont choisi quant à eux de s’inscrire dans le paradigme de l’abdication, de la capitulation et de la soumission au point de retourner leurs armes contre leur propre religion. C’est aussi face à cette épreuve traversée par la communauté que Zakî Al-Mîlâd écrit cet ouvrage pour renouer avec la figure nostalgique de l’intellectuel religieux, l’une des principales conditions de la renaissance civilisationnelle.  

Les missions de l’intellectuel religieux

En effet, au septième chapitre intitulé « Les missions de l’intellectuel religieux » (p. 111), l’auteur énumère sept missions majeures permettant cette renaissance. L’intellectuel ne doit pas attendre de la société qu’elle lui accorde son statut, mais le chercher et le mériter à travers ses propres activités. De plus, ces missions englobent la société dans laquelle il réside, la communauté à laquelle il appartient religieusement, le monde auquel il appartient humainement, l’époque à laquelle il appartient temporellement. Ces missions sont ainsi les suivantes :

  • Produire de la connaissance et contribuer au développement de la culture intellectuelle.
  • Participer à la lutte idéologique avec les autres courants de pensée.
  • Se soucier des grands problèmes concrets, des défis et intérêts de la communauté.
  • Faire évoluer la conscience des défis sociaux contemporains au sein de la communauté.
  • Penser l’articulation entre la pensée musulmane et les conditions de la modernité (c’est-à-dire de la contemporanéité).
  • L’intégration et la participation complète dans la société.
  • L’intellectuel religieux humaniste doit constituer un pont entre les communautés et les civilisations.

Un concept popularisé ensuite par les intellectuels

Comme souligné plus haut, la publication de cet ouvrage fondateur n’a pas laissé la communauté intellectuelle arabe insensible. Outre les nombreux comptes rendus et critiques de ce livre, des ouvrages et articles se proposent encore aujourd’hui de prolonger cette réflexion en s’appropriant le concept de l’ « intellectuel religieux ».

 A titre indicatif, citons quelques-uns : « La problématique de l’intellectuel religieux entre l’enclume de l’imitation et le marteau de la modernité » de Bâssim Al-Mâdhî Al-Hasnâwî, 2009, cet ouvrage écrit en contexte iraquien consacre tout le premier chapitre à la définition de l’intellectuel religieux ; ensuite il s’interroge sur les facteurs qui ont annihilé le rôle de l’intellectuel religieux ; le distingue et différentie de « l’intellectuel laïque et libéral » (p. 127) ; il présente également son rapport à la métaphysique, la relativité de la morale, la foi, les sciences expérimentales, la philosophie, les sciences humaines, la tradition, l’herméneutique, l’objectivité ; ainsi que « la position de l’intellectuel religieux envers la nouvelle science du Kalam » (p. 242) ; enfin son rapport à la « postmodernité », au « narcissisme » et à « l’élitisme » (p. 290-330).  

Le concept d’intellectuel religieux a par ailleurs fait l’objet de nombreuses publications dans des revues spécialisées sur la pensée musulmane. Tel est l’article de l’intellectuel et théologien Haydar Hobbollah, « L’intellectuel religieux dans le monde contemporain » (Revue Al-Minhâj, printemps 2004, n°33) dans lequel il aborde notamment la défiance des milieux théologiques à l’égard des intellectuels religieux, de même qu’il a publié en 2007 un article sur la même revue, n°44, intitulé « Le penseur musulman et la crise de la relation entre la religion et la modernité ».    

2 commentaires

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  1. Je ne comprend pas , on prend la vision judao chrétienne et on l’applique à l’Islam.
    Le Coran est un message universel, ce n’est pas un testament.
    L’Islam est la croyance dotée d’une charia législation. Relation de l’ homme avec Ellah, relation de l’homme avec son entourage (humain, animal, terre…..), et relation de l’homme avec soi même.
    Il n y a pas de frontière visible entre penseur et théoligien , on pense dans la religion et on est religieux dans sa pensée.
    Il n y a pas de clergé dans l’Islam , personne n’est le centre et les gens tournent autour.
    Je reconnais que ceci dérange les états dit musulmans leur pouvoir dit républicain.

    • Water water, salam… moi non plus je ne comprends pas. Pourquoi ? Parce que ”intellect” signifiait à l’origine ”comprendre” (du latin intellectus). De même que ”fiqh” (فقه) en arabe, à l’origine signifiait exclusivement ”comprendre” (le Coran dit bien plusieurs fois ”lâ yafqahûn”, ﻻ يفقهون).

      Il semble qu’aujourd’hui ”intellectuel” ne signifie plus comprendre mais simplement ”utiliser sa tête”, de même que fiqh, ne signifie plus comprendre, mais faire de la jurisprudence.
      Donc, aussi bien en mode religion que intellectuel, comprendre ne semble plus être un but.

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