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Raphaël Liogier: “Il n’est pas exclu que survienne un Anders Breivik à la française”

Entretien avec Raphaël Liogier, professeur de sociologie à l’IEP d’Aix-en-Provence, auteur du livre "Le mythe de l'islamisation: essai sur une obsession collective" paru aux éditions du Seuil.

L'occupation de la future mosquée de Poitiers par le groupe Génération identitaire marque-t-elle une nouvelle escalade dans les actes islamophobes?

Il faut bien comprendre que depuis le milieu des années 2000 nous sommes entrés dans un système extrêmement dangereux s’appuyant sur le mythe de l’islamisation. C’est cela que j’essaye d’expliquer dans mon livre. L’espace public est devenu une sorte de scène théâtrale tragique avec quatre acteurs principaux : le héros défenseur de l’Occident, le peuple trompé, le traître multiculturaliste (que l’on appelle parfois « l’idiot utile »), et enfin le jihadiste (qui s’est confondu ces derniers mois avec le « salafiste », nouveau mot valise très populaire dans les médias).

J’avais déjà essayé d’expliquer qu’Anders Breivik et Mohamed Merah sont les deux faces de la même pièce. L’un s’identifie au héros défenseur de l’Occident, l’autre au jihadiste. Ces rôles peuvent être joués de façon légère, et cela n’aboutit pas au drame, mais certains individus parce qu’ils sont socialement frustrés et psychologiquement fragiles, peuvent passer à l’acte, et par exemple revêtir le vêtement de l’islam ou celui de l’identité européenne menacée pour justifier des actes violents.

Il n' y  a  plus besoin de réseaux pour passer à l'action violente

Tout à fait! L’image du jihadiste, du martyre, peut devenir attractive pour des jeunes en déshérence. Des jeunes qui n’avaient, avant cette soif d’en découdre avec le monde, souvent aucune culture musulmane. Ils se découvrent musulman pour devenir jihadiste.

Avec Génération identitaire, qui occupe une mosquée en construction à Poitiers (ville emblématique s’il en est) aux cris de « Reconquista », nous sommes dans le même scénario, mais cette fois avec des acteurs qui se vivent en héros protégeant l’Europe contre l’islamisation. Le plus grave n’est pas ce qui s’est passé ce week-end, mais que nous sommes dans une situation explosive où il n’est pas exclu que survienne un Anders Breivik à la française qui serait psychologiquement plus fragile, auquel pourrait répondre, comme en écho, un nouveau Mohamed Merah.

Comment jugez-vous les réactions  de la classe politique suite à cette Occupation ?

Evidemment la classe politique a condamné cette action, mais cependant avec des pincettes. Je pense qu’on ne réalise pas clairement le danger de la situation dans laquelle nous nous trouvons. Le mythe de l’islamisation est si bien intériorisé aujourd’hui que la classe politique ne peut pas dénoncer trop franchement ce type d’action sans prendre un fort risque électoral (rappelons que selon un sondage ifop de 2011 près de 76 % des Français estiment que l’islam progresse trop dans le pays, et que selon un autre sondage de 2012, toujours de l’ifop, plus de 60 % des européens seraient convaincus que les musulmans refusent consciemment de s’intégrer).    

Peut-on parler d'une obsession française de l'islam?

L’islam n’est pas, ou au moins n’est plus seulement une obsession française, mais il  est devenu une obsession européenne, toujours depuis le milieu des années 2000. Au moment précisément où les identités européennes se sont senties fragilisées. On a assisté à des débats sur les identités nationales partout en Europe, en France bien sûr, mais aussi en Hollande, en Allemagne, au Royaume-Uni, etc.

L’Europe traverse une crise d’identité extrêmement forte : les européens ne sont plus ce qu’ils ont été, le centre du monde. Aujourd’hui la première puissance mondiale, les Etats-Unis, regarde plutôt du côté de la Chine, de l’Inde ou même du Brésil, et moins du côté des petites nations européennes incapables de se fédérer, de s’unir continentalement. C’est dans ce contexte de grande fragilité que s’est constitué un nouveau populisme anti-musulman fondé sur le mythe de l’islamisation, l’idée d’une occupation progressive quantitative (numérique) et qualitative (culturelle) de l’Europe par l’islam.

Comment lutter efficacement contre l'islamophobie?
 
A mon avis, nous sommes plus dans la paranoïa que dans la phobie. Le paranoïaque cherche une intention maligne dirigée contre lui, et contre laquelle il doit absolument se défendre d’urgence, contrairement au phobique qui se contente d’éviter l’objet de sa peur. Le mythe de l’islamisation construit une mise en scène paranoïaque. C’est contre cette mise en scène qu’il faut aujourd’hui lutter, si l’on veut lutter contre les risques de passage à l’acte violent qui risquent de devenir de plus en plus incontrôlables si l’on ne s’attaque pas au problème à sa racine.

Les actions des « héros défenseurs de l’Occident » de « génération identitaire » ou  les jihadistes improvisés  comme Jérémie Sidney et ses acolytes font partie du même système. Il faut réaliser qu’en déconstruisant le mythe de l’islamisation, on lutte à la fois contre l’islamophobie, contre l’islamisme extrémiste, contre le terrorisme, mais aussi contre la judéophobie. Il faudrait me semble-t-il que nos politiques prennent leurs responsabilités à ce sujet et comprennent qu’au-delà de leur intérêt politique à court terme, c’est la paix civile qui est en jeu ! 

Propos recueillis par la rédaction

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