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Racisme d’Etat, offensive autoritaire, banalisation des idées d’extrême droite, entretien avec Olivier Le Cour Grandmaison

Olivier Le Cour Grandmaison analyse la montée du racisme d'État et l'influence croissante de l'extrême droite en France.

Pourquoi lire cet article :

  • Comprendre les mécanismes du racisme d'État en France.
  • Explorer l'impact de l'extrême droite sur le débat public.

Véritables procès en sorcellerie des temps modernes, les procès en communautarisme et en séparatisme frappent durement, et de toutes parts, la sphère académique française depuis plusieurs années, jetant l’anathème sur celles et ceux qui étudient les discriminations systémiques pour mieux disqualifier le fruit de leurs recherches.

Face à une telle chasse aux sorcières, Olivier Le Cour Grandmaison, politiste et maître de conférences à l’Université d’Évry-Val d’Essonne, a décidé d’user de sa plume comme de sa meilleure arme pour en contrecarrer les effets pervers et délétères. Il y apporte sa plus belle riposte, très étayée, au fil des pages de son dernier ouvrage : « Racismes d’Etat, Etats racistes: une  brève histoire» (éditions Amsterdam).

A l’occasion de la parution de son livre qui, entre autres, retrace la genèse des deux concepts que sont le Racisme d’Etat et l’Etat raciste, et alors que la France traverse des heures de grande instabilité politique, source d’inquiétude, ce spécialiste de l’État colonial et des questions de citoyenneté est l’invité de l’Esprit d’Actu.

« Racismes d’Etat, Etats racistes: une  brève histoire» (éditions Amsterdam).

Une partie de la transcription de l’entretien

Merci, Olivier Le Cour Grandmaison, d’avoir accepté notre invitation. Vous êtes politologue, auteur de plusieurs ouvrages sur l’effet colonial. Vous êtes également l’auteur de cet ouvrage paru en début d’année 2024, intitulé « Racisme d’État, États racistes au pluriel : Une brève histoire », publié aux éditions Amsterdam.

La première question concerne les élections législatives. Comment expliquez-vous les derniers succès électoraux et politiques du Rassemblement national, ainsi que la banalisation de leurs idées dans le débat public ?

Il y a des éléments conjoncturels qui se sont précipités ces dernières années, mais je crois qu’on ne peut pas interpréter ce qui reste, en dépit des résultats, une progression toujours significative du Rassemblement national, en termes de voix, de députés, d’influence culturelle, politique et médiatique. C’est la conséquence d’une bataille menée par le Front national d’abord, puis par le Rassemblement national depuis très longtemps.

Sur ces thèmes privilégiés, comme la question de l’immigration, articulée bien sûr à celle de la sécurité, à laquelle s’est ajoutée l’islam, et plus récemment une islamophobie parfaitement assumée, les musulmans étant considérés comme représentant une menace existentielle pour la République, ses institutions, et même son unité territoriale.

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Ce qui est très inquiétant, c’est que sur un certain nombre de ces questions, sur la question de l’islam, des dispositions concernant les immigrants et les demandeurs d’asile, ainsi que sur la question de la sécurité, le Rassemblement national a réussi à convaincre une partie des formations de gouvernement, notamment les Républicains, mais aussi le parti présidentiel. Un exemple très significatif est le projet de remise en cause du droit du sol à Mayotte, qui est absolument sans précédent, porté par Emmanuel Macron et ce gouvernement, et immédiatement approuvé par le Rassemblement national et les Républicains. Ils souhaitent non seulement l’abrogation du droit du sol à Mayotte, mais aussi l’extension de cette réforme à la métropole. Autrement dit, nous ne sommes pas seulement confrontés à la montée significative d’un parti d’extrême droite, mais aussi à une droitisation extrême sans précédent des partis de gouvernement.

Avant d’analyser le concept de racisme d’État, vous parlez dans votre livre d’une offensive autoritaire, notamment contre les chercheurs et les militants qui dénoncent le racisme d’État. Ils sont aussitôt disqualifiés, accusés de communautarisme, de séparatisme, et de vouloir porter atteinte à l’unité nationale.

Cela aussi est une évolution politique. Cela fait très longtemps que je suis enseignant et chercheur à l’université, et je n’avais jamais été confronté à cela jusqu’à présent. Lorsqu’il réagit de façon très démagogique et polémique, Jean-Michel Blanquer, après l’assassinat de Samuel Paty, s’en prend directement à deux institutions : l’université et le CNRS, les accusant de propagande décoloniale, ou de wokisme. L’ancienne ministre de l’Éducation, Dominique Vidal, avait souhaité diligenter une enquête et rappelé le cas sinistrement exemplaire d’un chercheur du CNRS, François Burgat, aujourd’hui convoqué pour apologie du terrorisme. Au cours de ces dernières années, on assiste à une évolution spectaculaire, non seulement à l’encontre des enseignants et chercheurs, mais également de tous ceux qui, notamment après le 7 octobre, ont manifesté leur solidarité avec la Palestine. La France est l’un des États de l’UE qui a le plus interdit et réprimé les manifestations de soutien aux Palestiniens.

Sur le concept de racisme d’État, vous rappelez dans votre livre que Michel Foucault a été l’un des premiers à forger cette catégorie en 1976.

C’est singulier, car on tend à croire que le racisme d’État est une invention relativement récente, étasunienne, forgée par des militants afro-américains. Cela permet de disqualifier cette catégorie en la présentant comme étrangère, comme si la validité d’un concept était liée à sa nationalité, ce qui est une absurdité intellectuelle. Le concept de racisme d’État a effectivement été forgé par Michel Foucault dans un cours célèbre intitulé « Il faut défendre la société », qu’il prononce au Collège de France. À l’époque, ce cours ne suscite pas de réaction des gouvernements et des ministres en place.

Foucault explique les mutations importantes qui ont lieu en Europe et en France, avec l’avènement de la biopolitique, une politique qui prend en charge de manière significative la vie biologique des populations. Dans ce cadre, émerge un racisme d’État qui s’articule avec l’État hygiéniste, où l’État assure la sécurité sanitaire des populations sur son territoire, débouchant sur des dispositions discriminatoires, parfois à l’encontre des populations racisées dans les colonies, mais aussi de populations comme les Roms et les gens du voyage sur le territoire national.

Le concept de racisme d’État est souvent mal compris. Il convient de distinguer le racisme d’État de l’État raciste. Foucault distingue le racisme d’État, compatible avec des institutions démocratiques, de l’État raciste, qui se structure sur des représentations hiérarchisées de l’humanité, privant les minorités racisées de la plupart des droits démocratiques. Des exemples sont l’Afrique du Sud sous l’apartheid et les États-Unis jusqu’en 1967.

Enfin, le concept de racisme d’État est-il pertinent pour analyser la situation des minorités en France aujourd’hui ?

Oui, pour rendre compte d’une romanophobie d’État commencée le 16 juillet 1912 et ayant perduré jusqu’en 2017, et pour les contrôles au faciès. L’État français a été condamné deux fois pour ces pratiques, en 2016 et 2021, montrant une persistance des politiques publiques discriminatoires et racistes.

Merci, Olivier Le Cour Grandmaison. Je rappelle le titre de votre ouvrage : « Racisme d’État, États racistes », une brève histoire, paru aux éditions Amsterdam.

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One Comment

  1. Sans remonter jusqu’à l’Etat, n’y aurait-il pas un racisme de société vis à vis des noirs dans les pays musulmans ?
    N’oublions pas que les noirs servaient d’esclaves au Maghreb (et d’ailleurs) et qu’il en reste de larges traces.
    Ceux qui obligent les Musulmans à renoncer à l’esclavage sont les Occidentaux. Les noirs devraient nous remercier, les Musulmans aussi.
    Remarquez que beaucoup de noirs pratiquaient eux-mêmes l’esclavage vis à vis des autres groupes ethniques.

    Ah le racisme de société..!

    Et dire que l’arrière grand-mère de ma femme, qui vivait à Marrakech dans les années 1920 et 1930, étaient esclave chez les Arabo-musulmans..!

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