in

Qui était véritablement Ibn Taymiyya ? Entretien avec le frère dominicain Adrien Candiard

 Adrien Candiard, auteur du livre « Le Dieu immédiat. Le concept de vérité dans le Dar’ta’arud al-‘aql wa-l-naql d’Ibn Taymiyya » (Ed. du Cerf) 

Loin d’être une gageure pour l’islamologue de renom qu’il est, éclairer le XXIème siècle à la lumière des grands enseignements tirés des controverses d’antan, aussi houleuses fussent-elles, constituait une impérieuse nécessité pour le frère dominicain, Adrien Candiard.

Il fallait toute l’érudition, la rigueur et la persévérance de ce prêtre français de 41 ans, Normalien de formation, qui vit au couvent Notre-Dame-du-Rosaire du Caire, où il officie en tant que chercheur à l’Institut dominicain d’études orientales, pour s’attaquer pendant six ans à un chantier intellectuel d’envergure : le décryptage inédit de l’œuvre du théologien Ibn Taymiyya (1263-1328), dont la pensée continue de cristalliser les débats.

Intitulée  « Le Dieu immédiat. Le concept de vérité dans le Dar’ta’arud al-‘aql wa-l-naql d’Ibn Taymiyya » (Ed. du Cerf), le frère Adrien Candiard, auteur de nombreux livres sur la spiritualité, livre aujourd’hui, sur Oumma, le fruit de son étude passionnante, savante et novatrice sur un auteur médiéval qui, pour avoir exercé une indéniable influence et être toujours cité en référence, est paradoxalement peu lu et reste méconnu.

Avant d’évoquer la pensée d’Ibn Taymiyya, quelles ont été les principales étapes de sa vie ? Dans quel cadre social et intellectuel ce théologien a-t-il évolué ?  

Ibn Taymiyya a passé toute sa vie dans un cadre social et politique relativement stable, celui de l’Etat mamelouk, qui depuis le milieu du XIIIe siècle domine l’Égypte et la Syrie et qui représente l’élément le plus solide du monde musulman, en particulier depuis que l’Orient musulman a connu les invasions mongoles.

Il naît à Harrān, aujourd’hui au sud de la Turquie, en 1263, au sein d’une famille de savants hanbalites qui quitte bien vite la ville pour s’installer à Damas, par crainte des Mongols. C’est dans le milieu hanbalite de Damas qu’Ibn Taymiyya grandit, mais on ne lui connaît pas véritablement de maître qui l’aurait profondément marqué. Reconnu très jeune pour ses capacités et ses connaissances, il se voit vite confier des charges d’enseignement.

Ibn Taymiyya s’implique dans la vie publique par son opposition aux attaques mongoles en Syrie, entre 1300 et 1304. Après cela, sa vie est surtout rythmée par ses procès et ses emprisonnements : esprit polémique, il entre en particulier en conflit avec les confréries soufies et les théologiens ashʿarites de son temps, ce qui amène les autorités à suspecter son orthodoxie, en particulier sur la question des attributs divins.

En réalité, ses adversaires sont plus nombreux : sur plusieurs questions, il n’hésite pas à polémiquer avec l’école hanbalite dont il est lui-même issu. Il est emprisonné à Damas, au Caire et à Alexandrie, avant que les autorités mameloukes ne le renvoient en Syrie. Après quelques années de tranquillité, Ibn Taymiyya est à nouveau incarcéré dans la citadelle de Damas : c’est là qu’il meurt en 1328.

Ibn Taymiyya était un lecteur des œuvres philosophiques, mais quelle était sa connaissance réelle de la philosophie et sa position sur cette discipline ?  

Ibn Taymiyya se présente avec constance comme un adversaire résolu de la philosophie, qu’il combat d’ouvrage en ouvrage : pour lui, loin d’être une discipline qui peut s’épanouir au sein de l’islam, comme le prétendent des auteurs comme Avicenne, la philosophie est au contraire une religion concurrente de l’islam, qui au lieu du Dieu vivant préfère adorer des concepts, et qui écoute Aristote plutôt que Muhammad.

Cette opposition radicale ne signifie pas qu’Ibn Taymiyya méconnaît ses adversaires : sa culture philosophique, sans être aussi phénoménale qu’on l’a rapportée, est bonne.

Pour beaucoup d’auteurs opposés à la philosophie, la lecture d’Avicenne paraît suffisante pour connaître l’opinion « des philosophes » en général. Ibn Taymiyya ne s’y limite pas : il connaît de première main des auteurs variés, de Thābit Ibn Qurra à Suhrawardī (m. en 1191). En revanche, il n’a aucune connaissance directe des auteurs grecs : quand il s’y réfère, c’est à travers des résumés qui circulent chez des auteurs arabes, comme al-Shahrastānī.

Sur la théologie, Ibn Taymiyya se distinguait de l’école hambalite qui estimait qu’elle n’avait aucune utilité. Quelle était sa conception de la théologie ? 

Le rapport de l’école hanbalite à la théologie est en fait un peu plus complexe. Si sa figure de référence, Ibn Ḥanbal, s’est effectivement distinguée par une opposition franche à l’école de théologie de son temps, le muʿtazilisme, les positions au sein de l’école ont pu varier par la suite, au point qu’on trouve au XIe siècle des théologiens hanbalites, comme Ibn Ḥāmid (m. en 1012), son disciple Abū Yaʿlā b. al-Farrāʾ (m. en 1066), ou le disciple de ce dernier, Ibn ʿAqīl (m. en 1119).

Mais pour l’essentiel, l’école hanbalite affiche, à l’égard de la théologie discursive, une attitude allant de la méfiance à la condamnation. Ibn Taymiyya se démarque quant à lui de ce rejet : s’il est en conflit avec la plupart des théologiens qui l’ont précédé, il ne refuse pas pour autant de reconnaître la légitimité du questionnement théologique.

Au contraire, la théologie est une nécessité : Dieu a pris la peine de parler aux hommes dans leur langue, celle des Arabes du VIIe siècle ; mais la langue évolue, ce qui rend la Parole de Dieu et celle du Prophète pleines d’ambiguïtés, d’où naissent des débats apparemment insolubles. Le rôle du théologien consiste à traduire des vérités éternelles dans une langue accessible à tous, celle des hommes de son temps.

Au sujet de son œuvre majeure, “le Rejet de la contradiction entre la raison et la Tradition”, vous écrivez qu’elle demeure relativement mal connue. Comment expliquez-vous cette méconnaissance ? Quelle était la position d’Ibn Taymiyya sur le débat entre révélation et raison ?  

L’ouvrage que vous évoquez est effectivement l’un des plus importants de l’œuvre d’Ibn Taymiyya ? C’est une attaque tous azimuts contre les « partisans de la raison », philosophes ou théologiens qui font de l’intellect humain le critère d’interprétation de la Parole de Dieu. Ibn Taymiyya essaie au contraire d’y démontrer que c’est dans les textes sacrés, le Coran ou les hadiths, que l’être humain doit apprendre à raisonner : on y trouve, d’après lui, les règles d’un raisonnement plus solide que celui d’Aristote.

Publicité
Publicité
Publicité

Ce livre polémique de plus de quatre mille pages, où Ibn Taymiyya polémique directement avec une trentaine d’auteurs différents, a été longtemps méconnu des chercheurs, faute d’édition qui le rende accessible. On dispose depuis 1979 d’une très bonne édition arabe et depuis lors, les chercheurs s’y sont progressivement intéressé : aujourd’hui, on la travaille de plus en plus, malgré son volume imposant et son style déroutant, tout en digressions.

Ibn Taymiyya a critiqué avec virulence l’œuvre du mystique Ibn Arabī. Quel regard portait-il sur le soufisme en général ?

Ibn Taymiyya est souvent présenté comme un adversaire résolu du soufisme : cette image, sans être absolument fausse, est en partie une projection sur le Moyen Âge des divisions de l’islam d’aujourd’hui, qui voit s’opposer salafisme et soufisme. Mais il faut prendre garde aux anachronismes !

Il est vrai qu’Ibn Taymiyya a eu maille à partir avec plusieurs groupes soufis, qu’il a critiqués à la fois pour leurs pratiques (comme la visite des tombeaux) ou pour leurs doctrines : il s’oppose en particulier avec énergie à l’influence de la pensée de l’Andalou Ibn ʿArabī et de sa métaphysique jugée hétérodoxe sur les milieux soufis. Mais nulle part Ibn Taymiyya ne condamne le soufisme en général, ni ne réprouve le mysticisme en islam. On a même avancé l’hypothèse de son appartenance à la confrérie de la Qādiriyya – mais la question suppose de savoir précisément ce que signifie être soufi dans la Damas du début du XIVe siècle.

Ibn Taymiyya incarne une référence pour la mouvance salafiste contemporaine. En quoi Ibn Taymiyya a-t-il inspiré ces mouvements politico-religieux qui se revendiquent de l’islam, dont certains prônent la violence ?

La personnalité intransigeante d’Ibn Taymiyya, tout comme son œuvre foisonnante, en ont fait une figure de référence pour des réformateurs de l’islam à différentes époques, dans différents contextes : on pense en particulier à Ibn ʿAbd al-Wahhāb dans l’Arabie du XVIIIe siècle, ou Rashīd Riḍā dans l’Égypte du début du XXe siècle, inspirateur du salafisme.

Par la suite, les assassins du président égyptien Anouar al-Sadate, en 1981, se réclameront d’une fatwa d’Ibn Taymiyya pour justifier leur acte au plan religieux. Ces usages ne sont pas nécessairement aberrants (les textes d’Ibn Taymiyya se prêtent mieux à des lectures de ce type que ceux du poète mystique Rūmī, par exemple), mais ils ne rendent pas justice à l’auteur historique, avec son contexte véritable : Ibn Taymiyya est mort depuis longtemps, et il est mort sans rien savoir ni du terrorisme, ni de la colonisation, ni de la question palestinienne.

Propos recueillis par la rédaction Oumma

Adrien Candiard, auteur du livre « Le Dieu immédiat. Le concept de vérité dans le Dar’ta’arud al-‘aql wa-l-naql d’Ibn Taymiyya » (Ed. du Cerf) 

 

 

 

 

 

Publicité
Publicité
Publicité

Un commentaire

Laissez un commentaire
  1. Ibn Taymiyya, c’est l’époque de l’invasion Mongole,
    Cet homme incarne les compagnons du prophète. Pour lui le sommet de la liberté est dans le sommet de la servitude

    Il a passé la majorité de sa vie en prison, il sort pour renter.
    Ibn Taymiyya Mort dans la prison citadelle de Damas, l’an Hégire 728

    Ibn Taymiyya disait qu’il y a deux vérités :

    – La vérité universelle , Allah le créateur, a créé le bien et le mal, et que cette vérité n’est pas pratique.
    Les services secrets travaillent avec vérité, pour dire ne rien faire c’est le destin, occupe toi de ton destin

    – La vérité révélatrice, Allah a fait descendre le coran que le prophète (sws) a reçu, et nous ordonne de combattre le mal et d’ordonner le bien.
    Les services secrets ne travaillent jamais avec cette vérité , synonyme de Jihad.

Laisser un commentaire

Chargement…

0

A 104 ans, l’Irakienne Kazimiya Hatim est la doyenne très inspirante du Hajj 2024

Malcolm X : l’émouvant récit de son premier et ultime Hajj, en avril 1964