La Syrie fait face à des tensions internes et des ingérences étrangères qui menacent sa stabilité. Les minorités sont particulièrement touchées par la violence.
Pourquoi lire cet article :
- Comprendre les dynamiques complexes de la situation en Syrie.
- Explorer le rôle des minorités et des puissances étrangères dans le conflit.
Attaques contre les forces de sécurité dans la région du littoral suivies d’exactions contre des civils appartenant à la minorité alaouite, tension dans la région du nord-est occupée par les milices kurdes soutenues par les Américains malgré un récent accord avec Damas qui est resté sans effet, refus des forces druzes de s’intégrer dans la nouvelle armée sur fond d’incursion israélienne dans la région du sud-est habitée par les druzes dont une partie est tentée par une collaboration ouverte avec Israël et enfin récemment des échanges de tirs entre les forces syriennes et des forces libanaises à la frontière entre les deux pays, le tableau qu’offre la Syrie n’est pas rassurant surtout qu’aux contradictions internes viennent s’ajouter des ingérences étrangères qui ne font qu’aggraver une situation déjà compliquée. La Syrie réussira-t-elle à éviter le chaos ?
Les exactions dont été victimes des centaines de civils appartenant à la minorité alaouite dans la région du littoral syrien sont venues rappeler malheureusement que le pays est loin d’avoir exorcisé les démons de la guerre civile dans laquelle des forces internes et externes cherchent à plonger la Syrie.
Tout a commencé par des attaques dirigées contre des forces de sécurité syriennes. Ces attaques seraient le fait d’anciens militaires du régime déchu de Bachar Al Assad. Des informations récurrentes parlent de l’implication d’officiers supérieurs qui servaient dans la 4e Division commandée par le frère de l’ancien dictateur Maher Al Assad qui s’est réfugié dans un lieu inconnu (Irak ou nord-est de la Syrie contrôlé par les milices kurdes ?)
Les exactions contre la minorité alaouite
La riposte des forces de sécurité syriennes ne s’est pas limitée aux assaillants appartenant à l’armée de l’ancien régime, elle a donné lieu malheureusement à des exactions inadmissibles contre les civils appartenant à la minorité alaouite. L’observatoire syrien des droits de l’Homme, un organisme indépendant, a dénombré des centaines de victimes civiles.
Tout indique que des groupes jihadistes officiellement dissous et intégrés dans la nouvelle armée syrienne se sont laissé aller à ces actes de vengeance à caractère confessionnel avéré contre des civils innocents. Le président de la transition, Ahmed Al Charaa, a reconnu ces dérapages, et a promis de faire toute la lumière sur ces évènements et de sanctionner les coupables. Une commission d’enquête indépendante a été installée et elle devrait livrer son rapport à la fin du mois.
Les évènements qui ont endeuillé la région du littoral syrien ne sont pas isolés mais s’inscrivent dans un contexte politique plus large dans lequel les minorités confessionnelles sont pointées du doigt par les différents groupuscules jihadistes qui sont infiltrés au sein des forces militaires et sécuritaires du nouveau régime.
Dans l’état d’opacité qui caractérise la situation politique et sécuritaire du pays, il est difficile de déterminer avec exactitude quels sont les groupuscules qui se prêtent à ce jeu macabre. Certains gravitent autour de l’organisation Hay’at Tahrir Al Cham, d’autres autour de l’Armée nationale syrienne (ANS) composée de l’ancienne Armée syrienne libre (ASL) et de groupuscules islamistes liés à la Turquie.
L’instrumentalisation de la question des minorités
Mais la question des minorités revêt une autre dimension importante qui la rend encore plus complexe. Les puissances étrangères qui cherchent à imposer leur diktat en Syrie parient chacune sur une ou plusieurs minorités dans le cadre de l’application de la célèbre devise coloniale « Diviser pour régner ».
Les Américains soutiennent les Kurdes au nord-est du pays. Les Russes, les Iraniens et les milices chiites irakiennes soutiennent les alaouites et les chiites. Les Israéliens soutiennent les druzes. Les Occidentaux soutiennent par ailleurs les chrétiens en favorisant notamment leur immigration.
L’ancien régime syrien a utilisé la carte des minorités dans le cadre de sa stratégie de pouvoir. Il a notamment cultivé la peur de ces minorités en agitant l’épouvantail d’une république islamique de type wahhabite. La propagande officielle faisait l’amalgame entre sunnisme et wahhabisme pour délégitimer toute contestation politique dans laquelle des sunnites étaient forcément majoritaires dans la mesure où ils constituent plus de75% de la population du pays.
Mais le fait que l’ancien régime cherchait à s’appuyer sur les minorités pour asseoir son pouvoir despotique et clanique ne signifie pas que ces minorités se confondaient avec ce régime comme l’illustrent le fait que les premières victimes du coup d’Etat de Hafed Al Assad en 1970 étaient issus de la minorité alaouite.
A titre d’exemples, on peut citer l’ancien président de la république syrienne Noureddine Al Attassi (1929-1992) mort dans un hôpital français après avoir purgé 22 ans de prison dans les geôles de Hafed Al Assad, l’ancien dirigeant du parti Baath, Salah Jedid (1926-1993) mort dans un hôpital de Damas où il a été transféré d’urgence de sa cellule de prison dans laquelle il a passé 23 longues années et l’ ancien ministre des affaires étrangères, Ibrahim Makhous (1925-2013) mort en exil en Algérie.
De la même manière que le régime des Assad ne représentait pas les alaouites même si cette famille en était issue et a cherché à instrumentaliser le facteur confessionnel à des fins claniques, les groupes sunnites jihadistes ne représentent pas plus la population sunnite.
L’écrasante majorité des sunnites syriens est restée attachée à un islam tolérant comme l’illustre la coexistence harmonieuse des principales écoles juridiques présentes dans le pays (malékite, hanafite et chafiite). C’est cet islam sunnite qui a constitué historiquement un solide barrage contre l’invasion de l’idéologie wahhabite à coup de milliards de pétrodollars.
Le nouveau pouvoir à Damas semble conscient de l’importance de la question de la coexistence interconfessionnelle dans le cadre d’une Syrie libre et unie et semble également conscient du fait que cette question constitue un véritable cheval de Troie entre les mains des puissances étrangères qui interviennent actuellement en Syrie.
Les erreurs fatales du nouveau pouvoir syrien
Mais ce même pouvoir risque de payer le prix des erreurs politiques commises au lendemain de la chute du régime des Al Assad s’il ne se ressaisit pas à temps et ne révise pas sa stratégie qui a montré jusqu’ici ses graves limites.
La première erreur politique du nouveau pouvoir est d’avoir dissous l’ancienne armée et l’ancienne police ainsi que le parti Baath. C’est d’ailleurs la même « erreur » qui a été commise en Irak au lendemain de la chute du régime de Saddam Hussein même si dans ce dernier cas, l’Iran et ses alliés irakiens ont fait exprès de parier sur la stratégie du chaos.
En Syrie, le nouveau régime aurait pu se contenter de se débarrasser des officiers supérieurs impliqués dans la guerre contre le peuple et garder l’ancienne structure militaire et policière. A titre de comparaison, la révolution iranienne, en 1979, n’est pas tombée dans cette erreur et a su garder l’ancienne armée professionnelle de l’époque du Chah en la faisant coiffer par des chefs issus de la révolution et c’est ce qui a permis, sans doute, à l’Iran de tenir dans sa guerre de huit ans face à l’Irak.
La seconde erreur du nouveau pouvoir syrien est d’avoir accepté d’intégrer dans es nouvelles forces de défense et de sécurité tous les anciens groupes jihadistes sans discrimination, y compris les groupes jihadistes étrangers qui étaient (et peut-être sont-ils encore) à la solde de puissances étrangères. Le nouveau pouvoir aurait pu remercier ces groupes jihadistes en les invitant à rejoindre la vie civile, avec la reconnaissance due à leur rôle dans la chute de l’ancien régime et éventuellement une aide financière pour démarrer leurs nouvelles activités.
Pour n’avoir pas su gérer ces aspects délicats de la transition, le nouveau régime syrien est obligé aujourd’hui de faire face aux défis de la reconstruction et de la gouvernance dans les pires conditions.
Outre les velléités hégémoniques de son allié turc, le nouveau pouvoir doit faire face à plusieurs adversaires à la fois dont les activités criminelles s’alimentent mutuellement : les militaires et miliciens de l’ancien régime soutenus par l’Iran et ses vecteurs régionaux (le Hezbollah libanais et surtout les milices chiites irakiennes), les milices kurdes soutenues par les Américains au nord-est du pays, les milices druzes soutenues par Israël dans le sud -est et enfin dans ses propres rangs les groupes jihadistes indisciplinés qui risquent d’allumer le feu de la guerre civile et de faire le jeu des puissances étrangères qui cherchent à replonger la Syrie dans le chaos.
Un autre danger plane sur la Syrie. C’est la perspective funeste de la libération des milliers de prisonniers qui appartenaient à l’organisation terroriste « Etat islamique » et qui sont actuellement détenus dans les prisons administrées par les milices kurdes. Ces dernières n’attendent que le signal de leurs protecteurs américains pour libérer ces anciens terroristes et les remettre dans le circuit pour donner un prétexte commode à une intervention militaire étrangère. Ce n’est pas un hasard si les Forces démocratiques de Syrie (FDS) que contrôlent les milices kurdes ont refusé de transmettre l’administration de leurs prisons au gouvernement central de Damas.
L’attachement du peuple syrien à la paix civile
Le risque d’une guerre civile en Syrie est réel mais ce n’est pas une fatalité. Il n’est pas trop tard pour que la Syrie se ravise et se mette à défaire l’un après l’autre les facteurs de division et de discorde qui menacent la cohésion nationale.
Le facteur le plus puissant sur lequel le nouveau pouvoir syrien peut compter s’il veut sortir le pays de la zone dangereuse dans laquelle il se trouve est le fait que le peuple syrien, par-delà sa diversité confessionnelle, semble déterminé à exorciser les démons de la guerre civile, en montrant de fort belle manière son attachement à une coexistence pacifique nourrie de son appartenance à une histoire et à une civilisation multiséculaire.
Les scènes qu’on a vues récemment dans des petites villes du littoral syrien où des familles sunnites ont abrité des familles alaouites en danger sont aujourd’hui comme autant de rayons de soleil dans un ciel nuageux et augurent de lendemain plus heureux en Syrie pour laquelle il est nécessaire de prier en ce mois sacré de ramadan pour qu’elle retrouve le chemin de la paix et de la stabilité dans la liberté.



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