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Qatar: règlements de comptes à la tête de l’émirat

Emprisonné depuis déjà six ans, Talal ben Abdulaziz al-Tani, le cousin du cheikh Tamim, l’actuel souverain, a été condamné à 25 ans d’emprisonnement pour « dettes », alors qu’il est millionnaire. Son crime ? Avoir dénoncé des financements de l’émirat en faveur d’organisations terroristes.  
Alors que la grand-messe diplomatique du Doha Forum accueillait plus de 1 500 invités les 15 et 16 décembre dernier, dont Antonio Guterres, le secrétaire général de l’ONU, dans les prisons de l’émirat, certains prisonniers continuent d’être exécutés d’une balle dans la tête sans procès, et des opposants disparaissaient sans laisser de trace. L’homme qui fait ces révélations a été un intime de la famille régnante. Il est le petit-fils de l’émir Ahmad ben Ali al-Thani, au pouvoir au moment de l’indépendance le 3 septembre 1971. Mais quelques mois plus tard, ce dernier est renversé par son cousin, Khalifa ben Hamed al-Thani. Un coup d’Etat familial, sans effusion de sang. Résultat, Tamin ben Hamad al-Thani, 36 ans, l’actuel émir du Qatar, est le cousin de Talal ben Absulaziz al-Thani, 50 ans, qui croupit dans une cellule dans une prison à Doha depuis six ans. Talal vient d’être condamné à un quart de siècle de détention pour des dettes… Une accusation d’autant plus absurde qu’il est millionnaire Son passeport indique que le « cheikh est membre de la famille dirigeante ». Il est même numéro cinq dans l’ordre protocolaire de succession au trône.  
A la suite d’un déplacement au Qatar en juin 2017, nous avons pu entrer en contact avec des membres de la famille de Talal, d’abord par téléphone, puis lors d’une rencontre avec l’un de ses proches. Pour des raisons de sécurité, cette personne ne souhaite pas être identifié. Mais elle nous a communiqué suffisamment de preuves attestant de sa proximité avec le cousin de l’émir.     
Pourquoi le cheikh Tamim emprisonne-t-il des membres de sa propre famille et fait-il condamner son cousin à 25 ans de prison ?                  
Le cheikh Tamim, et avant lui son père, le cheikh Hamad, et encore avant son grand-père, le cheikh khalifa, ne sont pas légitimes aux yeux des autres princes du Golfe, d’Arabie saoudite, des émirats, de Bahreïn. Ce sont à leurs yeux des usurpateurs. Résultat, le régime actuel au Qatar redoute un coup d’Etat qui replacerait au pouvoir leurs cousins… De plus, l’actuel émir ne se contente pas de marginaliser l’autre branche de la tribu des al-Thani, sous prétexte qu’elle reste liée à l’Arabie saoudite. Il accapare leurs biens, notamment des terrains utilisés pour la création de nouvelles infrastructures, et qui valent de l’or. Le nouvel aéroport a ainsi été construit sur les terres qui appartenaient à la famille de Talal.    
Pourtant, le cheikh Tamim n’a pas la réputation d’être un dur…   
Effectivement, c’est même une personne assez agréable et simple quand vous pouvez vous entretenir avec lui. Mais il est totalement sous la coupe de son père le cheikh Hamad, au pouvoir de 1995 à 2013, de sa mère, la cheikha Mozah, et de l’ancien Premier ministre, Hamad Ben Jassen, dit HBJ. Ces personnes restent très liées à la Confrérie des Frères musulmans, et au théologien Youssef Al-Qaradawi, même si ce dernier a été écarté d’Al-Jazeera.
Malgré tout, l’émir ne reproche-t-il pas à son cousin d’être lié à l’Arabie saoudite ?
Le père de Talal est mort en exil en Arabie saoudite. Et Talal lui-même est effectivement proche de l’Arabie saoudite. Et alors, est-ce un crime d’être lié à son principal voisin plutôt qu’avec l’Iran et la Turquie ?  Quand il y a eu rupture des relations diplomatiques avec l’Arabie saoudite, les émirats, Bahreïn et l’Égypte, Tamim a fait arrêter sans preuves, en juin 2017, une vingtaine de membres de sa famille, comme unique motif qu’ils étaient considérés comme proche du régime saoudien. La plupart d’entre eux ont été libérés depuis.       
Mais pourquoi l’émir a-t-il fait condamner si lourdement sous cousin ?
Talal a toujours dit tout haut ce qu’il pensait, notamment au sein du conseil consultatif, quand il entretenait des relations normales avec le pouvoir. Il n’approuvait pas les sommes versées aux taliban, à des organisations extrémistes en Somalie, au Sahel, dans le Sinaï. Il est au courant de valises d’argent, de deal au niveau d’achats de pétrole et de gaz. Bref, de secrets d’Etat qui révèleraient la face sombre de l’émirat. Le pouvoir a cherché à négocier avec lui, à lui faire signer des papiers en échange de sa libération, comme quoi il n’aurait plus toute sa tête. Il a bien entendu refusé.  
Il a été condamné à 25 ans de prison sous un faux prétexte. Il a 50 ans et sa santé n’est pas excellente. Il risque de ne jamais recouvrir la liberté.
C’est pourquoi il n’a plus rien à perdre et souhaite que nous puissions communiquer sur sa situation. D’autant que l’affaire Khashoggi ( le journaliste saoudien assassiné dans le consulat de son pays à Istanbul) l’incite à parler afin de ne pas disparaître dans les mêmes conditions. En six ans de captivité, Talal n’a pu voir que deux fois sa femme et ses enfants.  
Propos recueillis par Ian Hamel
 
 

Talal condamné à 25 ans de prison

 
Talal dans sa prison

 
Son grand-père, l’émir du Qatar en 1971

   
Condamnation à 25 ans de prison

 
Passeport du cheikh Talal

 

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