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Pensée de Malek Bennabi: la théorie des idées

Qu’est-ce qui incite les peuples à entreprendre, au-delà de leurs besoins ordinaires, de grandes choses ? Les peuples réalisent sous l’impulsion de leurs rois, de leurs gouvernements ou de leurs élites lorsqu’ils sont tendus par un idéal ou la volonté de marquer leur passage sur la terre. Que ce soit pour se défendre (muraille de Chine), perpétuer leur souvenir (mausolées) ou plaire à Dieu (mosquées, cathédrales, synagogues, temples…) ils entreprennent des ouvrages magnifiques (merveilles du monde) ou créent des institutions géniales (république, démocratie, assistance sociale…).

Fresques du néolithique, totems et temples, arts des civilisations expriment d’abord une foi, une éthique, une perception du beau ou du vrai. Ce sont souvent des croyances mythiques et primitives que les hommes traduisent dans des réalisations grandioses (pyramides d’Egypte ou du Mexique). Quand ces croyances se ramollissent ou disparaissent, ce genre d’entreprise cesse. Les réalisations contemporaines sont « laïques », elles sont surtout utiles ; on ne leur attache ni sens religieux ni symbole cosmique ni valeur autre qu’esthétique ou marchande.

Ce n’est pas le besoin d’ajouter une nouvelle théorie sur les idées qui a incité Bennabi à se pencher sur le problème des idées dans la société musulmane mais des considérations utilitaires, une nécessité pédagogique destinée au réveil des musulmans. Psychothérapeute d’une civilisation en décadence, il cherche à rétablir le contact entre le patient et sa psyché, entre son conscient et son inconscient. Connaître les idées et les croyances d’une nation ou d’une civilisation, c’est avoir l’explication de son état et de ses œuvres. 

Voulant démontrer l’importance vitale des idées dans la vie des sociétés il écrit à l’intention du monde musulman : « Nos activités ne sont pas conçues, organisées, planifiées, orientées, selon un système guidé – une doctrine, une philosophie, une théorie – qui leur sert en même temps de moyen de contrôle de leurs résultats positifs, d’après des standards et des normes d’efficacité reconnues. Nous croyons pouvoir agir sans devoir penser nécessairement notre action. Nous croyons pouvoir ainsi mener une politique, sans qu’il y ait à sa base une philosophie, faire une révolution sans qu’elle ait pour fondement une doctrine. Mieux encore ou, si l’on veut, pire, nous croyons nous suffire de techniques importées, sociales ou scientifiques, économiques ou industrielles, sans penser que l’application même de ces techniques donne un résultat différent selon l’âge psychologique de la société où on les applique… » (« Le problème des idées dans la société musulmane », version 1960). 

Bennabi voit dans les idées les déterminants psychologiques des comportements individuels, les « drives » spirituels sans lesquels aucune action n’est possible. S’il n’a pas employé le terme anglais, la signification qu’il leur donne est la même que celle que recouvre ce mot (pulsions, motivations). Les culturalistes modernes ont reconnu la nécessité d’une dimension spirituelle dans les motivations qui animent les hommes et déterminent leurs actions. Dans son célèbre ouvrage, « La personnalité de base », Mikel Dufrenne, qui a proposé le remplacement de l’ « anthropologie culturelle » par la « sociologie psychologique », affirme qu’«une classification des « drives » doit non seulement reconnaître le caractère spirituel des drives organiques en l’homme, mais encore faire une place à des drives spirituels… Nous inscririons volontiers parmi les drives humains un désir d’absolu ; peut-être est-il l’âme de tous les drive »[1].

En même temps qu’elle est une « force psychique », l’idée est, selon Bennabi, une réponse au vide cosmique. C’est la première explication tenue par l’homme des temps primordiaux de sa présence dans l’univers immense et angoissant. L’être inquiet et étonné se met ainsi en possession d’un sens à sa vie autour duquel son existence va s’ordonner et qu’il voudra répandre autour de lui. Avec cette activité philosophique inaugurale, le phénomène social apparaît : mû par l’idée qui donne une tension à ses actes et une direction à ses pensées, l’homo-natura devient l’homo sapiens, puis l’homme d’une cité, puis le promoteur d’une civilisation. Le vide cosmique dont parle Bennabi est l’équivalent de « la peur cosmique » de Spengler pour qui elle est « le plus créateur de tous les sentiments primordiaux : l’homme lui doit les formes et les figures les plus mûres et les plus profondes non seulement de sa vie consciente, mais aussi des reflets de cette vie à travers les œuvres innombrables de culture »[2]. Le sentiment de vide cosmique n’a pas hanté que les hommes primitifs. On le rencontre aujourd’hui sous le nom d’angoisse, de peur du néant et autre stress par lesquels les hommes modernes manifestent occasionnellement leurs malaises et que Mircea Eliade désigne par l’« obsession ontologique »[3]. Ce sentiment surgit avec plus d’intensité lors de grandes catastrophes. 

Les mythes ont été dans toutes les cultures les premières formes de réponse au vide cosmique. Leur fonction a été d’apporter les premières solutions à l’énigme de l’univers et de la vie. Ils ont façonné l’imaginaire des hommes et leur ont donné leur premier sentiment d’identité. Au fil de l’évolution ils ont été remplacés par les religions, les idéologies et les théories scientifiques. Selon Mircea Eliade, « la fonction maîtresse du mythe est de révéler les modèles exemplaires… En vivant les mythes, on sort du temps profane, chronologique, et on débouche dans un temps qualitativement différent, un temps sacré à la fois primordial et indéfiniment récupérable… [4]» Il ajoute, ailleurs : « Toute religion, même la plus élémentaire, est une ontologie : elle révèle l’être des choses sacrées et des figures divines… Elle fonde un monde qui n’est plus évanescent et incompréhensible… En imitant les actes exemplaires d’un dieu ou d’un héros mythique, ou simplement en racontant leurs aventures, l’homme des sociétés archaïques se détache du temps profane et rejoint magiquement le Grand Temps, le temps sacré…. Le mythe est un élément de civilisation »[5]. 

Les idées motivent les groupes sociaux, donnent une signification à leur existence et inspirent leurs actes. Hegel compare leur action sur l’homme à celle de la « passion » et écrit : « Le but de la passion est le même que celui de l’Idée… Pour que l’homme produise quelque chose de valable, il lui faut la passion… C’est ce que cherchent à donner les idéologies, les discours patriotiques, la morale, la religion… L’Idée, semblable à Mercure, le conducteur des âmes, est en vérité ce qui mène les peuples et le monde… L’Idée est le vrai, l’éternel, la puissance absolue. Elle se manifeste dans le monde et rien ne s’y manifeste qui ne soit elle, sa majesté et sa magnificence »[6].

Le psychisme des individus ne se forme pas à partir d’une table rase. En naissant, ils apportent avec eux des « images primordiales » gravées dans leur inconscient. Celles-ci s’illustrent dans les mythes puis, au fur et à mesure de l’affinement de l’intelligence, dans des conceptions de l’univers plus élaborées. Pour figurer ce que représentent les idées dans le psychisme de l’individu et l’inconscient collectif des sociétés, Bennabi emprunte au langage de la musique: « L’univers-idées est un disque que l’individu porte en lui en naissant… Le disque de chaque société est imprimé différemment et les individus ou les générations y ajoutent leurs notes propres, comme les harmoniques des notes fondamentales. L’univers-idées est un disque qui a aussi ses notes fondamentales, ses archétypes : ce sont les idées imprimées…» (le « PISM »). 

Les idées imprimées de Bennabi sont l’équivalent des « images primordiales » de Jacob Burckhardt et des « archétypes » de Jung. Si ce dernier les a appliqués à l’explication des névroses et des maladies psychiques, Bennabi les a appliqués à la compréhension des maladies sociales. Le premier avait pour centre d’intérêt les individus, le second les sociétés ; le premier était un psychothérapeute, le second se voulait un « médecin de la civilisation » ; l’un se penchait sur un divan où reposait un individu, l’autre sur un patient qui a les immenses proportions d’une société. Mais chez les deux penseurs la guérison de la névrose ou de la décadence n’est possible que par le « rétablissement de l’attitude naturelle » en l’un et l’autre. 

Bennabi montre le lien entre les idées imprimées et les idées exprimées[7] : « Quand les archétypes sont effacés, on n’entend plus l’accent de l’âme dans le concert. Les idées exprimées se taisent à leur tour : elles n’ont plus rien à exprimer ; elles ne peuvent plus rien exprimer. La société qui en est à ce point s’atomise faute de motivations communes… C’est le moment des idées mortes», et rabat aussitôt ces considérations sur la société musulmane, objet de ses analyses: « Après avoir vécu le moment exaltant à la naissance de sa civilisation, le moment d’Archimède de ses idées imprimées à l’époque mohammadienne et califale, et de ses idées exprimées aux brillantes périodes de Damas et de Bagdad, la société musulmane vit en ce moment la période silencieuse des idées mortes » (le « PISM »). Dans la version de 1960, il notait : « La société musulmane a des idées intégrées qui ne répondent pas à ses archétypes traditionnels, et elle emprunte des idées européennes qui ne sont pas fidèles aux archétypes de l’Europe. Il s’en suit une dévalorisation des idées héritées et des idées acquises qui porte le plus grave préjudice au développement moral et matériel du monde musulman. » Dans une note de bas de page, il a ajouté : « S’il était nécessaire de faire un choix, je préfère pour ma part une déficience sociale, un manque d’efficacité, à une déficience morale. » 

C’est de la théorie des « Eidola » de Platon que Jung s’est inspiré pour définir la nature et la fonction des archétypes. Platon a identifié dans sa philosophie deux mondes : celui des Idées et celui des Sens, le monde des choses temporelles et le monde éternel des idées. Les choses tirent leur être des idées, elles sont animées par elles. Platon les désigne par des termes immatériels : le Beau, le Bien, l’Au-delà, la Puissance créatrice… C’est le monde des essences éternelles, des modèles de toutes choses. Ce sont des principes et non des entités. Le royaume des Idées est au-dessus de toute genèse, c’est la justice en soi, la beauté en soi, la vérité en soi… Il n’est pas créé, il ne devient pas, il ne périt pas, il n’est pas perceptible par les sens, il ne peut être saisi que par l’intellect. 

Avant Platon, la doctrine hindoue distinguait deux principes universels : Purusha (Essence) et Prakriti (Substance). Jung a vu dans les Idées de Platon les « images primitives » qui servent de canevas au comportement humain. Il s’est écarté de Freud qui voyait dans les pulsions psychologiques des manifestations de la « libido »[8], et d’Alfred Adler pour qui elles étaient des manifestations du « besoin de puissance ». De son côté, Bennabi a à cœur d’opérer une distinction entre l’idée pure, l’archétype au sens platonicien, et l’idée intégrée, c’est-à-dire transformée en canevas mental de notre conduite sur laquelle il veut appeler l’attention et nous donne un exemple : « L’islam est à l’origine une certaine idée contenue et révélée par le Coran à l’Etat pur ou, si l’on veut, à l’état d’archétype. Dans cet état, il été incarné par le Prophète et ses compagnons. Mais qui ne voit la différence entre l’islam d’un Omar et celui d’un de nos contemporains ? Sans doute l’islam, dans son essence, c’est-à-dire en tant qu’archétype, est-il demeuré le même. Mais son intégration à un système social soumis aux circonstances de l’histoire et aux facteurs d’évolution l’a transformé peu à peu et d’une génération à l’autre. L’idée intégrée diffère donc de son archétype, c’est-à-dire de l’idée pure. Cela veut dire qu’un archétype garde sa valeur en tant qu’idée pure, mais il engendre des idées intégrées qui subissent les transformations de l’histoire. Ces transformations sont en fait des transformations de notre attitude à l’égard de l’archétype, de notre manière de comprendre et d’interpréter une certaine idée… Le canevas de toute activité sociale c’est l’idée, non pas à l’état pur, mais à l’état intégré, c’est-à-dire telle que nous la comprenons, l’interprétons et l’assimilons à notre comportement »[9] (le « PISM »-1960).

La vision platonicienne a été reformulée en langage moderne par le prix Nobel américain Jonas Salk qui distingue dans l’individu un dualisme qu’il appelle l’« Etre » et l’« Ego », le premier exprimant ce que l’homme porte à la naissance, et le second les influences et les expériences qu’il subit. L’Etre correspond à l’Essence dans le sens entendu par Platon. Salk écrit : « L’essence contient les modèles virtuels de comportement… Elle a une réalité même si on ne peut pas définir sa structure et sa composition chimique… Si l’essence est analogue au code génétique, l’égo est analogue au système somatique dans ses relations avec le système génétique. On perçoit donc la relation entre l’essence et l’ego comme similaire à celle qui existe entre les systèmes génétique et somatique… Puisque le système génétique (génotype) contient le programme des possibilités de l’organisme et le système somatique (phénotype) les structures et mécanismes nécessaires à son expression, on peut dire que l’essence contient et évoque son programme et que l’égo offre les moyens nécessaires à son expression. Donc, le système somatique dépend du système génétique et réciproquement »[10].

Pour comprendre la psychologie des individus, Jung recourt à l’histoire car les comportements humains ne sont pas justiciables du seul psychisme individuel, mais procèdent pour une large part de phénomènes supra-personnels. Chrétien convaincu, fils de pasteur, sa psychologie est une étude de l’homme à travers deux prismes superposés : la psychiatrie et l’histoire. C’est par cette voie, c’est-à-dire en cherchant à établir l’interaction de la morphologie de l’histoire et des attitudes qui dominent la psychologie humaine face aux évènements que Jung est parvenu à la découverte de l’« inconscient collectif » qui confère aux communautés leur cohésion et leurs traits communs et que les individus héritent et transmettent à leur tour. 

L’idée qui a fourni une réponse à la quête philosophique est intériorisée au fil du temps par les hommes. Elle devient un archétype qui va assurer la fonction de serveur de motivations à l’action. Pour Bennabi, toute activité humaine est soumise à deux conditions : un comment et un pourquoi : « On n’agit pas n’importe comment, sous peine de rendre une tâche impossible. On n’agit pas sans raison, sous peine d’entreprendre une tâche absurde. L’action ne peut donc se déterminer en dehors d’un schéma qui implique, en même temps que ses termes visibles (l’homme et son outil), un élément idéel représentant ses motivations et ses modalités opératoires » (« Perspectives algériennes », 1964). 

C’est le postulat de base dont il déduit une première conséquence : les facteurs d’action appartiennent à trois catégories : celle des choses, celle des personnes et celle des idées. Ces trois facteurs forment en eux-mêmes trois univers qu’on retrouve aussi bien dans le développement de la vie humaine que dans l’évolution des sociétés. C’est ce qu’il appelle les trois âges d’un enfant ou d’une société : l’âge où l’on accède au monde des choses, l’âge où l’on accède au monde des personnes et l’âge où l’on accède au monde des idées. Il écrit : « Dans son processus d’insertion sociale, l’enfant passe effectivement par trois phases : le monde des choses qu’il rencontre à sa naissance (le biberon, la sucette, les objets qu’il porte instinctivement à sa bouche), le monde des personnes qu’il découvre sous la forme du visage de sa mère, de son père, de ses frères et sœurs, puis le monde des idées auquel il accède avec l’école et la rue ». 

Ce processus est à la fois biologique et psychologique explique Bennabi : la découverte des choses se fait par leur possession, la liaison est nutritive ; la découverte du monde des personnes se fait à mesure que l’enfant noue avec lui des relations affectives puis sociales ; à l’âge de sept-huit ans, il s’engage enfin dans le monde des idées et s’intègre progressivement à l’univers culturel auquel il appartient. Tant que l’enfant ou la société n’a pas atteint le troisième stade, il est difficile à l’un comme à l’autre de former ses jugements de façon autonome, en les déduisant directement d’une situation donnée.

Des similitudes existent, pense-t-il, entre le développement mental de l’individu et le développement psychosociologique de la société qui passe elle aussi par trois phases. Pour illustrer cette similitude, il prend l’exemple de la société arabe avant l’islam : à l’origine, c’était une petite communauté vivant dans un univers culturel où les croyances étaient centrées sur des choses inanimées, les idoles de la « djahiliya ». C’est une société à l’âge de la chose. Dans cette communauté, le monde des personnes se réduit à la tribu ; l’univers-idées est quant à lui limité aux Mo’allaqat[11], ces poèmes épiques qui formaient le patrimoine culturel des Arabes d’alors.

Cette image figée dure des siècles quand, soudain, une idée surgit dans une grotte, Ghar Hira, où un homme, Mohammad, a pris l’habitude de se retirer à certaines périodes de l’année (au mois de Ramadhan) pour méditer. C’est la révélation du premier verset coranique (« Lis au nom de Dieu… ») adressé à un illettré bouleversé à qui il va bientôt être ordonné de porter la révélation à son peuple. Une société nouvelle va en quelques années se constituer autour de ce message et une nouvelle étape de l’histoire commencer. La société primitive arabe sort de ses limites tribales et structure peu à peu son monde des personnes autour de l’idée islamique. Une civilisation naît. Trente ans après elle prenait pied sur les trois continents connus de l’époque. 

L’histoire humaine n’est que le produit de l’action concertée du monde des personnes, du monde des idées et du monde des choses auxquels il faut ajouter un quatrième facteur auquel Bennabi a consacré un livre entier « Naissance d’une société : le réseau des relations sociales » où il écrit : « L’unité de cette action est nécessaire ainsi que son harmonie avec une certaine finalité qui se concrétise sous forme de civilisation. Et cette condition impose, comme conséquence logique, l’existence d’une quatrième catégorie constituée par un réseau de liaisons sociales nécessaires… Une société n’est pas une simple quantité d’individus, mais leur association dans un certain dessein en vue d’assumer une certaine fonction par rapport à une certaine finalité. Son action n’est pas une simple coïncidence des personnes, des idées et des choses qui la constituent, mais une certaine composition de ces trois catégories sociales de manière que leur composante représente, en direction et en intensité, la transformation ou, comme on dit, l’évolution de cette société ».

Bennabi s’est manifestement inspiré de Toynbee pour qui « une société est le produit des relations entre individus. Celles-ci proviennent de la coïncidence de leurs champs d’action individuels. Cette coïncidence permet la jonction de tous ces champs particuliers en un terrain commun que nous appelons « société »… La société est le réseau complet des relations entre les êtres humains. Les composantes de la société ne sont pas, par conséquent les êtres humains, mais les relations qui existent entre eux.»[12]
C’est dans « Le problème de la culture » que Bennabi a mis pour la première fois en valeur les trois catégories dont il a subordonné l’opérationnalité à la liaison personnelle que les hommes peuvent établir avec elles. Il donne un exemple : «La pomme de Newton ne s’est pas transformée inconditionnellement en théorie de la gravitation universelle et les « jeux d’eau de la villa d’Este » n’auraient pas inspiré une des plus belles compositions musicales de l’époque romantique… Pour faire une synthèse des éléments culturels, il faut établir la liaison nécessaire entre l’individu et les quatre univers qu’on vient d’énumérer ». Cette liaison se réalise grâce à l’éthique. 

Dans le même livre, il confirme que « la valeur culturelle des idées et des choses dépend de la nature de leur liaison avec l’individu. Au lieu de manger la pomme, Newton l’a interrogée parce qu’il avait avec le monde des choses une liaison toute différente de celle qu’avait son ancêtre du XI° siècle ». Dans le même ordre d’idées il note dans « Naissance d’une société » : « Une société n’est pas riche par la quantité de « choses » qu’elle possède mais par la somme de ses « idées ». C’est ce qu’il appelle la richesse sociale. Mais celle-ci est insuffisante à elle seule : « L’efficacité des idées est sous la dépendance du réseau des liaisons sociales. L’action concertée des personnes, des idées et des choses n’est concevable qu’avec les liaisons nécessaires. Et elle est d’autant plus efficace que le réseau de ces liaisons est plus serré. » 

Ainsi, la relation des idées avec l’action est de trois ordres : d’ordre éthique par rapport au monde des personnes, d’ordre logique par rapport à l’univers-idées et d’ordre technique par rapport au monde des choses. Elles exercent leur influence sur les hommes en fonction de leur degré de motivation. Plus une idée tend vers le sacré, plus elle stimule l’homme : « Le pouvoir des idées, en degré de transformation et en durée, dépend de l’origine sacrale ou temporelle de l’univers culturel qui a pris naissance dans la nouvelle société. En fait, un univers purement temporel n’existe pas à l’origine parce qu’il ne peut pas fournir de motivations assez puissantes pour soutenir les premiers pas d’une société naissante… Un ordre naissant cherchera toujours appui sur des valeurs sacrées…» (le « PISM »). 

N.B
[1] Cf. « La personnalité de base : un concept sociologique », Ed. PUF, Paris 1972.

[2] O.Spengler, “Le déclin de l’Ocident” T.1, traduit de l’allemand par Mohand Tazerout.

[3] Cf. « Le sacré et le profane », Ed. Gallimard, Paris 1965.

[4] « Aspects du mythe ».

[5] Cf. « Mythes, Rêves et Mystères », Ed. Gallimard, Paris 1972.

[6] Cf. « La raison dans l’histoire ».

[7] Bennabi utilise pour la première fois cette notion dans « Le phénomène coranique » (1947).
 

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