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Nous sommes tous des Rohingyas !

La Birmanie à l’épreuve du radicalisme « bouddhiste » et du machiavélisme d’un prix Nobel de la paix

         « (…) C’est pourquoi, Nous avons prescrit aux enfants d’Israël que quiconque tuerait une personne non coupable d’un meurtre ou d’une corruption sur la terre, c’est comme s’il avait tué tous les hommes. Et quiconque sauve un seul homme, c’est comme s’il avait sauvé tous les hommes (…) » (Coran 5 : 32)

 

Aux origines de la volonté de génocide ou le tort d’être l’autre  

En 2015, sur invitation de l’ambassadeur du Rwanda au Sénégal, nous avons prononcé un discours lors de la 21ème Commémoration du Génocide (Kwibuka 21) célébrée à Dakar. Qui nous aurait dit qu’en 2017, face au drame qui est en cours en Birmanie, nous aurions recours au même discours assorti de quelques remaniements aux fins d’en faire une contribution adaptée au sujet ?

Quelqu’un pourrait dire : « En quoi le discours d’un imam peut avoir une quelconque pertinence voire légitimité relativement à ce sujet, quand on voit de nos jours tous les massacres attribués ou que s’attribuent des musulmans au nom du Djihad ? » Question légitime à laquelle je répondrai rapidement en disant que la bêtise sous toutes ses formes, à n’importe quelle époque, partout et quelles que soient les motivations de ses auteurs, peut s’exprimer dans ce qu’il y a de plus abominable et de façon inqualifiable lorsque l’être humain se laisse conduire par la bête qui est en lui.

Le tueur est un être humain qui, en un moment donné, est passé à l’acte après s’être laissé vaincre par l’ignorance, la manipulation, la peur et toutes sortes de sentiments auxquels chacun de nous est exposé toute sa vie durant. En vérité, le tueur est lui-même sujet au doute, à la perte de repère et à l’égarement. D’ailleurs, tout le monde se rend compte des apories, contradictions, incohérences et j’en passe, qu’on décèle chez les tueurs fous quand on analyse correctement leurs discours. C’est le cas de ce leader d’opinion illuminé et obsédé par la perte réelle ou supposée de l’identité bouddhiste majoritaire dans son pays.

C’est après avoir fait le récit de l’épisode fratricide entre les deux fils d’Adam, que le Coran a énoncé deux enseignements éthiques fondamentaux : le crime contre l’humanité et le devoir de la protéger :

               « (…) C’est pourquoi Nous avons prescrit aux enfants d’Israël que quiconque tuerait une personne non coupable d’un meurtre ou d’une corruption sur la terre, c’est comme s’il avait tué tous les hommes. Et quiconque sauve un seul homme, c’est comme s’il avait sauvé tous les hommes (…) » (Coran 5 : 32). Ces versets nous indiquent combien il est grave de refuser à l’autre la dignité d’humain et le droit à la vie.

Pourtant, ce même meurtrier ne souffre pas qu’on lui refuse cette dignité humaine qu’il partage avec tous les autres et qu’il ne peut et ne pourra jamais s’approprier à lui seul ou attribuer exclusivement au groupe auquel il s’identifie. Quand cet être humain se laisse aller à l’abominable jusqu’à massacrer l’autre, ce peut être parce qu’il croit que l’autre, tant qu’il sera en vie, constitue une menace pour sa propre existence et pour celle du groupe auquel il considère appartenir. Il y a déjà là, oubli de l’identité primordiale qui rend possible les autres, à savoir l’appartenance à l’humanité.

Le tueur ethnocidaire est donc celui-là qui ne veut pas faire de la place à l’autre et ne sait pas qu’en le tuant, c’est une partie de lui-même qui s’en va. Il ne se rend pas compte qu’il est en train d’éliminer ce qui fait de lui un être humain authentique qui s’accomplit dans la capacité à parler avec l’autre et à le respecter indépendamment de ses propres préférences. Le tueur génocidaire, est en réalité un individu qui n’a pas suffisamment grandi spirituellement et moralement pour savoir et accepter que l’humanité est une avec des expressions diverses dont les plus sensibles relèvent justement de la religion et du sang. C’est en cela que depuis 1400 ans, le Coran énonce une vérité salvatrice en faisant de la diversité humaine une valeur inhérente parce qu’étant l’œuvre de Dieu et de cette même diversité, une richesse au-delà de la tolérance :

                « Ô hommes ! Nous vous avons créés d’un mâle et d’une femelle, et Nous avons fait de vous des nations et des tribus, pour que vous vous entre-connaissiez. Le plus noble d’entre vous, auprès d’Allah, est le plus pieux. Allah est certes Omniscient et Grand-Connaisseur. » (Coran, 49 : 13)

Il y a dans le discours de quelques leaders d’opinion notamment bouddhiste en Birmanie actuelle, je ne sais pas ce qu’il en était hier, une peur réelle ou manipulée, d’un islam qui menace l’identité bouddhiste par le mariage mixte. Delà, les manipulateurs font croire que les Rohingyas musulmans qui incarnent cette autre religion et spiritualité sont les visages de ce qui met en péril l’identité bouddhiste majoritaire de la Birmanie. Et en toute « logique » on en arrive à incruster dans l’opinion bouddhiste l’idée folle selon laquelle, pour que l’identité bouddhiste survive, il est du devoir des masses qui s’en réclament d’éliminer physiquement les Rohingyas.

Voici un des récits du Coran qui relate comment Satan qui occupait une position privilégiée au ciel avant sa déchéance provoque sa séparation d’avec Dieu :

            « Nous vous avons créés, puis Nous vous avons donné une forme, ensuite Nous avons dit aux Anges : “Prosternez-vous devant Adam.” Ils se prosternèrent, à l’exception d’Iblîs qui ne fut point de ceux qui se prosternèrent. Il (Allah) dit : “Qu’est-ce qui t’empêche de te prosterner alors que je te l’ai ordonné ?” Il (Satan) répondit : “Je suis meilleur que lui : Tu m’as créé de feu, alors que Tu l’as créé d’argile”. Il (Allah) dit : “Descends d’ici, Tu n’as pas à t’enfler d’orgueil ici. Sors, te voilà parmi les bannis” » (Coran, 7 : 11-13)

Ce « récit coranique des origines » révèle que Satan refuse à Adam (l’autre) la dignité que Dieu lui a donnée tout en oubliant que sa propre dignité pouvait aller de pair avec la sienne (celle d’Adam). Dès que Satan laisse s’allumer dans le tréfonds de son être, le feu de la suffisance et de l’orgueil, il s’attèle de toutes ses forces à ne pas laisser Adam vivre sa vie. C’est ainsi qu’il dit à Dieu sous le mode de la défiance, qu’il aura pour seul projet la ruine d’Adam et de sa descendance. En mettant toute son énergie dans la réalisation de son projet maléfique contre un vrai faux ennemi, Satan perd sa propre dignité et dévoie sa vocation originelle d’être au service de Dieu en posant des actes injustes contre Adam, le pauvre innocent dont le seul tort est d’être l’autre.

C’est authentiquement et profondément humain de vouloir qu’on nous fasse de la place. Chaque fois que notre propre dignité d’humain est bafouée, nous nous rendons compte de nos erreurs de jugement sur l’autre et de la faute morale qui consiste à le mépriser. De même, la victime d’injustice ne cherche qu’une chose : quelqu’un qui peut le secourir et un endroit où il sera en sécurité sans se soucier du nom de la personne aidante ou du pays ou du village-hôte. On peut être bien accueilli et bien traité par des personnes d’autres pays et appartenances sociales, preuve que cette humanité est une et que la dignité qu’elle porte a une valeur intrinsèque et indivisible :

           « Nous avons honoré les fils d’Adam. Nous les avons transporté sur terre et sur mer, leur avons fait don d’excellentes nourritures, et leur avons donné la précellence sur nombre de nos créatures » (Coran, 17 : 70).

Et relativement à notre sujet, on sait comment les tibétains sont confrontés à des persécutions et comment leur chef religieux bouddhiste parcourt le monde pour répandre un message de paix et de concorde entre les hommes. Leçon : ce n’est pas une guerre entre Bouddhisme et Islam. Tout le monde sait que les désirs de liberté, de reconnaissance, de respect, de fraternité, de justice, de vérité, d’harmonie, de paix et de sécurité sont parmi les choses les mieux partagées chez les humains en tout temps et partout. Et si ces désirs sont considérés trop compliqués à satisfaire, il faut voir à quoi on arrive si on leur substitue leur contraire.

Une lauréate du prix Nobel, entre désir de pouvoir et devoir de protéger

Ce qui se passe présentement en Birmanie indique que ceux qui actionnent le levier de la haine, qu’ils s’affichent en public ou qu’ils soient tapis dans l’ombre de la lâcheté, mettent en danger leur pays et les opportunités de construction d’une société où prévaut le bon vivre ensemble. Ils optent pour l’exclusion violente et montrent par la même occasion qu’ils n’ont rien retenu ni compris de l’histoire ancienne comme récente et de l’actualité internationale.

Même le visage d’Aung San Suu Kyi, birmane et prix Nobel de la paix, s’est déformé eu égard à son silence coupable face aux massacres et à la fuite de centaines de milliers de Rohingya au péril de leur vie. En effet, pour ces musulmans, il faut choisir entre faire face à un sabre, un fusil ou traverser une forêt ou un fleuve à gué avec des enfants sur les épaules, l’eau au cou ! Sa sortie récente, obligée et tellement tardive est marquée du sceau de la complicité ou de la peur de se compromettre devant des forces obscures de son pays lesquelles lui ont fait subir ainsi qu’à ses partisans, des années durant, ce qu’elle sait et que tout le monde sait. C’est incompréhensible de l’entendre dire qu’il s’agit de désinformation et de conflits entre deux parties ! Ce n’est pas par hasard qu’elle voit le terrorisme du côté des Rohingyas, vu que ce qualificatif se vend bien si on veut avoir tout le monde avec soi pour justifier n’importe quoi contre des musulmans.

Dommage aussi et regrettable que notre prix Nobel parle d’un conflit entre deux parties comme le font si bien les sionistes et leurs souteneurs qui veulent qu’on occulte le fait qu’il y a une partie qui occupe le territoire de l’autre, qui lui, doit être condamné pour acte de rébellion dès la moindre protestation contre cette situation injuste !

C’est quand même les mêmes institutions qui ont défendu sa noble lutte pour la liberté et les droits de l’homme dans son pays qui ont, en l’occurrence l’ONU, qualifié les Rohingyas de minorités parmi les plus persécutées du monde. Toutefois, l’espoir est permis si l’on s’en tient aux dernières déclarations d’Aung San Suu Kyi dans un entretien avec le président turc Recep Tayyip Erdogan rapporté par le site « le monde.fr » en ces termes : « Nous ferons en sorte que tous les habitants de notre pays voient leurs droits protégés », s’est engagée l’ex-égérie des droits humains. La dirigeante assure que le gouvernement « a déjà entamé la protection de toute la population de Rakhine [nom officiel de l’Etat de l’Arakan, où vivent la plupart des Rohingya] de la meilleure manière possible ». C’est important d’arriver rapidement à décanter la situation de peur que les opportunistes de tout acabit et de tout bord manipulent le conflit pour en faire ce qu’ils veulent. N’oublions pas que le recours à la violence est souvent une mauvaise réponse à de vraies questions ignorées ou toujours reportées à plus tard.

Avec la bonne volonté de tout le monde et des pays musulmans qui poussent les institutions internationales à agir et disent aux gouvernants birmans que cette situation inacceptable, on peut arriver dans les meilleurs délais à une solution pacifique du problème. C’est très possible car autant la bête sommeille en tout être humain, autant celui-ci est capable de pardon, de repentir, de reconstruction et se nourrit d’espérance. Nous sommes tous capables de choisir le meilleur à la place du pire. Dans ce cadre, il serait bon qu’on entende les mêmes voix qui dénoncent le « terrorisme islamiste » en faire de même avec son analogue « bouddhiste » et de crier aussi « Nous sommes tous des Rohingyas !»

Pour une perspective de sortie de crise, il est important d’identifier ceux sur qui on peut compter dans toutes les parties prenantes du conflit en Birmanie y compris les Rohingya aux fins de mettre en place un cadre de dialogue, de relèvement post conflit, de suivi et aussi de prévention. Et c’est le monde entier qui doit aider la Birmanie à s’inspirer des meilleurs textes de loi et pratiques de gouvernance équitable de la diversité culturelle et religieuse en cours dans le monde. Parmi les urgences du gouvernement birman, pensons-nous, figure la nécessité de faire taire ou marginaliser les voix de la haine et de favoriser la parole de leaders d’opinion qui appellent au bon vivre ensemble. C’est sûr qu’il existe dans les textes sacrés du bouddhisme birman des fondements au respect de tout être humain quelles que soient ses appartenances identitaires. Mais, il est vrai aussi que n’importe qui peut jouer au gourou, l’occasion faisant souvent le larron, et agiter les ressorts de la peur pour favoriser des drames qu’il ne pourra à lui-seul résoudre.

Le Coran et la guidance éthique des relations entre les musulmans et les autres  

De leur côté, les musulmans du monde entier doivent se rappeler et mettre en pratique les enseignements fondamentaux du Coran relativement à leurs relations aux autres. Voici de ce point de vue des versets incontournables qui indiquent la posture éthique de l’islam en la matière :

         « Allah ne vous défend pas d’être bienfaisants et équitables envers ceux qui ne vous ont pas combattus en raison de votre religion et ne vous ont pas chassés de vos demeures. Car Allah aime les équitables. Allah vous défend seulement de prendre pour alliés ceux qui vous ont combattus en raison de votre religion, chassés de vos demeures et ont aidé à votre expulsion. Et ceux qui les prennent pour alliés sont les injustes. » (Coran, 60 : 8-9)  

Deux enseignements-clés tirés du premier verset : bonté (birr), donc au-delà de la tolérance, et équité (qist) envers le non musulman qui ne manifeste pas d’animosité envers les musulmans en tant que musulmans, qui ne spolie pas leurs biens et qui les laissent vivre en sécurité dans leur lieux de résidence. Le second verset enseigne le droit à la légitime défense et l’interdiction d’être solidaire avec les injustes. Toute personne de bonne foi sera d’accord avec ces enseignements énoncés depuis 15 siècles par le Coran et qui sont d’une actualité troublante. Gare à ceux qui se réclameraient de l’islam sans mettre en œuvre ces orientations éthiques ! Est-il sensé et juste de semer la mort partout au nom d’on ne sait quel Djihad pour ensuite appeler le monde à arrêter les massacres commis par l’autre ? De même que se taire quand des non musulmans sont massacrés sous prétexte que « c’est leur affaire » et non une affaire de l’islam alors que le verset qui institue le devoir de protéger et de sauver une âme parle pour toute l’humanité ?

Dans les récits coraniques sur les origines, Dieu dit aux anges qu’Il va installer un lieutenant (khalîfah) sur terre et ceux-ci de répondre : « Vas-tu y mettre quelqu’un qui va semer le désordre et verser le sang ? » C’est dire que les anges avaient le souci de l’ordre, de l’harmonie et de la vie et qu’ils craignaient que l’homme ne soit pas à la hauteur de sa mission. Ce souci des anges révèle ce qu’ils savent de Dieu : C’est un Dieu qui aime voir l’ordre et la vie sauvegardés. Dieu leur répond : « je sais ce que vous ne savez pas. » On en tire que le temps nous dira et il est en train de nous dire. Alors si à un moment donné de la vie de ce pays certains ont semé le désordre et versé le sang, en droite ligne des propos prémonitoires des anges, il appartient à tous les birmans d’abord et à tout le monde de faire en sorte que sans délai les massacres arrêtent et que progressivement force revienne à l’harmonie à travers un contrat national qui assure le bon vivre ensemble entre toutes les composantes sociales, culturelles et régionales de ce pays. C’est à ce résultat que sont attendus les bonnes volontés et autres esprits lucides de la Birmanie : dans l’actuel gouvernement et l’armée, chez les juges, les parlementaires, les leaders d’opinion, les hommes et femmes de presse, les animateurs de réseaux sociaux et le monde entier.

Pour finir,

Prions et agissons pour l’arrêt des massacres des Rohingyas en Birmanie et partout dans le monde où se perpétuent de tels drames,

Prions pour une Birmanie de paix, de pardon et de réconciliation,

Prions pour que la Birmanie se relève dignement de sa blessure afin d’aller de l’avant,

Prions pour que la Birmanie fasse l’option de traiter à égale dignité toutes ses filles et tous ses fils,

Paix sur les Rohingyas, sur la Birmanie et sur le monde.

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