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Maroc-Algérie (2) : qui cherche sa place trouve “khalass”

Le samedi 4 juin dernier s’est déroulé à Marrakech le derby maghrébin qui a vu la victoire du Maroc sur l’Algérie par 4 buts à 0. Or ce qui devait être un moment de fête a été entaché par des magouilles de tickets. Récit d’habitudes tenaces que le vent des révoltes arabes n’a pas (encore ?) réussi à déraciner. Une enquête de la Rédaction d’Oumma.com.

Dans le contexte revendicatif des "Printemps arabes", la Fédération Royale Marocaine de Football (FRMF) ne joue-t-elle pas avec le feu ? L’opacité et les dysfonctionnements qui ont caractérisé la (mé)vente des places du match Maroc-Algérie nous invite à nous poser la question. Ainsi pouvait-on entendre place Jama’a el Fna à Marrakech la veille du match un groupe impressionnant de plusieurs centaines de jeunes supporters marocains scander « Al Chab yourid sqat el jamyyia ! » (« Le peuple veut renverser la Fédération »). Slogan de saison. Seul le mot « Fédération » a remplacé celui de « gouvernement »…

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Pour commencer les places n’ont été mises en vente que 6 jours avant le match, officiellement les dimanche 29 et lundi 30 mai dernier, dans un nombre de point de ventes très réduits et indiqués eux aussi en dernière minutes (stade Moulay Hassan à Rabat-Hay Nahda, et Stade Moulay Abdellah-Temara…, quelques points à Casablanca….) Mais dès le courant de la première journée, les stocks furent épuisés, de sorte que les standards de la Fédération marocaine furent assaillis. Il faut rappeler que la capacité du stade flambant neuf de Marrakech est tout de même de 45.000 places…

Mécontentement populaire

Lundi 30 mai en milieu d’après-midi, un petit groupe d’une quinzaine de marocains proteste au seuil des locaux de la Fédération, dépités d’avoir fait le pied de grue en vain pendant des heures, devant deux différents guichets de vente distant de 20 km (l’un à Rabat, l’autre à Témara). En toute logique ils se demandent pourquoi ils retrouvent bredouilles malgré leurs efforts, alors que d’autres n’ont pas même besoin de se déplacer pour obtenir une place.

Au fil de la semaine, le tout Maroc des supporters populaires bruissait de mécontentement. Certains, travailleurs précaires avaient posés congé le jour du match, par anticipation. D’autres, étudiants ou chômeurs, mis de côté 30 dirhams (environ 3 euros, places premier prix) sur leur faible revenus, les places à 150 dirhams (environ 15 euros) leur étant inaccessibles.

Les consulats d’Algérie pas en reste…

Rue de Tunis à Rabat. Une quinzaine de personnes aux mines exaspérées poireautent devant le consulat d’Algérie au Maroc. Des canaux diplomatiques annonçaient que 1500 places avaient été confiées aux consulats par la fédération algérienne à destination des ressortissants algériens vivant et travaillant au Maroc. Abdou, un commerçant de 47 ans est l’un d’entre eux. Curieusement, quand il a téléphoné au consulat plusieurs jours avant la fin du match on lui a infirmé cette information. Pas de places. Volatilisées ? Il s’est quand même rendu sur place quand il a eu finalement confirmation par d’autres canaux algériens que les 1500 places ont bel et bien été distribuées et qu’une lui revenait de droit en tant qu’ « Algérien du Maroc ».

Ahmed a passé la frontière (officiellement elle n’a pas été ouverte, mais officieusement elle est de fait devenue plus perméable à l’occasion du match) et loué un véhicule coté marocain en espérant récupérer une place dans les consulats. En l’espace de trois jours (donc bien avant le match) le consulat d’Oujda lui a indiqué être dépourvu de place, il a été éconduit à Casablanca et a reçu une fin de non-recevoir à Rabat. Il estime à plus de 1000euros les frais engagés depuis son départ d’Algérie. « Ils peuvent toujours aller faire leur prière du vendredi après, si c’est pour voler leurs frères », lâche-t-il, amer… Des scènes encore plus vives de mécontentements de ressortissants algériens ont été constatées à Casablanca devant le consulat. Cette absence de place est d’autant plus surprenante que, dans les tribunes algériennes, deux longues rangées de siège portant la mention « officiels Algérie » étaient… vides.

Un employé de bureau du consulat d’Algérie à Rabat envoyé au charbon pour éconduire tout ce beau monde était, le lendemain, présent devant le stade accompagné de sa petite famille. Il semblerait donc que certaines places aient pu être délivrées, mais seulement aux employés des consulats et de l’ambassade, ainsi qu’à leurs familles respectives, et non pas au quidam algérien qui avait pourtant fait le déplacement.

 

Curieux de savoir le nombre de personnes qui s’étaient rendu au consulat d’Algérie de Rabat l’avant-veille du match pour retirer leur ticket, nous avons interrogé un individu qui de par son activité peut comptabiliser les aller et venu. Depuis la veille, celui-ci n’avait pas constaté plus de 300 personnes se présenter au consulat. Sans pouvoir nous dire si toutes étaient reparties avec leur sésame. Mais de cela nous pouvons fort légitimement douter… Quoiqu’il en soit cela représente très peu de personnes par rapport aux nombres de places mises théoriquement à disposition.

Multiplié par 10 au marché noir

Au marché noir, en revanche, elles pullulaient… mais à des tarifs de 300 dirhams en moyenne pour les places initiales à 30 dihrams et à 600-1000 dirhams en moyenne pour les places initiales à 150 dihrams (dans l’équivalent de nos « tribunes présidentielles »). Or, pour ne donner que cet exemple suffisamment révélateur, l’individu auprès de qui nous avons acheté notre place via un intermédiaire a avoué fièrement à celui-ci qu’il avait écoulé 150 tickets en une seule journée. Comment s’est-il procuré un nombre de places aussi important ? Aucun guichet n’acceptait de délivrer un tel nombre de places à une seule et même personne…

En une journée, sa plus-value peut être évaluée au minimum à plus de dix fois sa mise de départ (si l’on ne compte pas la probable commission à destination de la personne qui lui a obtenu ces places) : 45000 dihrams environ, soit un peu moins de 4500 euros. Cela représente 1 an de salaire d’un jeune enseignant marocain titulaire d’une licence (+ un an de formation en institut), qui culmine à 3800 dihrams par mois, soit un peu moins de 380 euros. Faut-il le rappeler, le vendredi 25 mars dernier, plusieurs centaines d’enseignants titulaires de licence ont manifesté devant la porte de Touerga à Rabat (une des entrée du Palais Royal). Après quelques heures de manifestations pacifiques, ils ont subi un matraquage en règle.

Qui sont ces revendeurs ? Comment ont-ils obtenu ce quota invraisemblable de places ? De combien de places ont disposé les membres de la Fédération ainsi que leur entourage ? Qui est chargé de la répartition des places, à la Fédération ? Autant de questions embarrassantes auxquelles ni le directeur de la communication de la Fédération Royale Marocaine de Football, ni d’autres officiels ne sont évidemment enclin à répondre. Si toutefois elles persistent à rester sans réponses, ces questions rejoindront la marmite déjà bouillonnante du mécontentement. D’autant que c’est ici un élément important de l’identité populaire marocaine qui est en jeu : l’équipe de foot nationale.

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