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Malek Bennabi : le visionnaire solitaire

Le 31 octobre 1973, s’éteignit le penseur de génie, Malek Bennabi, laissant derrière lui un héritage intellectuel dont ne purent altérer la pertinence et l’actualité ni le passage du temps, ni encore moins, l’acharnement de ses détracteurs, notamment ceux parmi les siens. 
Pour commémorer ce 42ème anniversaire de son décès, qui intervient aujourd’hui dans une conjoncture régionale et internationale particulièrement mouvementée, il nous a paru utile de rappeler quelques fragments de l’immense fresque intellectuelle produite par un homme qui a consacré sa vie non seulement à la défense des grandes causes de son propre pays, mais aussi au service du progrès et de l’unité du Monde musulman et du bien de la civilisation humaine.  
Le défunt avait tout à fait raison d’écrire, dans ses mémoires contenus dans le livre intitulé «Pourritures » : «Pourquoi suis-je né pour être, en Algérie, l’un des signes précurseurs de l’ordre nouveau et, par cela même, un homme en butte aux monstres de la colonisabilité et du colonialisme ? Je ne le sais pas et je suis, au demeurant, assez musulman pour accepter la destinée que le Dieu que j’invoque m’a donnée. Je sais seulement ce qu’il coûte à un homme de venir trop en avant ou trop en retard de son époque. Je raconte donc simplement ce que je sais pour l’avoir vécu, vu, entendu, et pensé » . En entendant un tel cri du cœur et en lisant les fragments exquis qui suivent, l’on ne peut que confirmer que «nul n’est prophète en son pays ».

Avec une incroyable clairvoyance, Malek Bennabi voyait venir le chaos qui traverse aujourd’hui les sociétés islamiques de part en part.

En 1956 déjà, il affirmait que «le monde musulman est à l’instant angoissant de la nébuleuse où les éléments ne sont pas encore intégrés à un ordre régi par des lois définies. La nébuleuse peut engendrer l’ordre islamique ou un immense chaos où sombreront toutes les valeurs que le Coran avait apportées au monde. Mais le Coran est encore appelé à répéter son miracle…S’il plaît à Dieu».[1]

De même, dans sa propre préface à la réédition, en 1970, de son œuvre monumentale, Vocation de l’Islam, il écrivait : «la lutte idéologique est à son paroxysme dans le monde et ses vagues déferlent sur les pays musulmans (…) Au moment où la plus grande tempête de l’histoire souffle sur le monde, balayant des gouvernements enracinés et des institutions millénaires, l’islam lui-même risque d’être ébranlé. Le monde musulman a déjà subi les secousses de 1948 et de juin 1967. La troisième l’engloutira certainement si les musulmans n’anticipent pas les évènements tragiques de ce temps et se contentent seulement de les suivre à petits pas. Les temps ne sont plus où les sociétés pouvaient vivre en attendant de rencontrer un jour, au hasard de la route, leur vocation historique. Aujourd’hui, dès les premiers pas, on doit savoir vers quel but lointain on est parti».

Jusqu’au seuil de sa mort en octobre 1973, Bennabi ne se lassait pas de tirer la sonnette d’alarme pour attirer l’attention des musulmans sur les dangers qui les guettaient. Ainsi, dans un entretien avec un groupe d’intellectuels tunisiens venus lui rendre visite chez lui à Alger, il a tenu ces propos : «…nous traversons actuellement une étape cruciale, un tournant décisif ; ce qui impose d’entreprendre des changements révolutionnaires. Nous devons, nous autres musulmans, introduire des changements au sein de nos sociétés, sous peine de subir d’autres changements que l’époque nous imposera de l’extérieur. C’est l’esprit du temps. Il faut garder toujours présent à l’esprit que si nous n’opérons pas ces changements de notre propre chef, ils nous seront imposés ».[2]

Ces mots ô combien justes ne doivent rien à la prémonition; ils doivent tout, au contraire, à une lecture lucide et approfondie des évènements passés et des projections basées sur une réflexion froide et sans concession concernant les dynamiques internes de la société islamique. Ils sont le testament d’un authentique “témoin du siècle[3],  «un homme d’avant-hier, mais surtout d’après-demain»[4], que le monde musulman en particulier et, au-delà, le monde entier ont sans doute eu tort de ne pas écouter suffisamment…

En relisant, aujourd’hui, Vocation de l’islam qu’il écrivit à la suite de la Nakba(catastrophe) de 1948, l’on constate que la problématique qu’il a posée, celle des raisons de la décadence du monde musulman et des voies et moyens de sa renaissance, demeure d’une brûlante actualité.

Décortiquant la situation de décadence dans laquelle vit le monde musulman, notamment depuis la chute de l’empire almohade qui gouverna le Maghreb et une partie de l’Andalousie jusqu’à la fin du XIIIe siècle, il explique que «tant que cette société “post-almohadienne” n’aura pas liquidé ce passif hérité de sa faillite il y a six siècles, tant qu’elle n’aura pas renouvelé l’homme conformément à la véritable tradition islamique et à l’expérience cartésienne, elle cherchera en vain l’équilibre nécessaire à une nouvelle synthèse de son histoire».

Se perpétuant jusqu’à nos jours, le drame de ce monde musulman est, selon Bennabi, incarné par cet homme post-almohadien «qui défie le temps comme une rémanence indestructible et nocive du passé. Le problème des problèmes demeure, bel et bien, le problème de l’homme et il ne date pas d’hier».

Les causes de la décadence

Les causes lointaines qui ont déterminé la décadence du monde musulman apparurent avec la première rupture constituée par la bataille de Siffin, en l’an 37 de l’Hégire où «Il fallait choisir entre Ali et Mo’awyya, entre Médine et Damas, entre le pouvoir démocratique khalifal et le pouvoir dynastique». Cet épisode a eu pour effet de «briser une synthèse – en principe établie pour longtemps, peut-être pour toujours- grâce à l’équilibre entre le spirituel et le temporel. A partir de cette première rupture (…), même si le musulman a pu demeurer foncièrement attaché à un ordre spirituel contenu dans son âme croyante, le monde musulman n’en a pas moins perdu son équilibre initial». Du coup, «la cité musulmane a été pervertie par les tyrans qui se sont emparés du pouvoir, après les quatre premiers Khalifes. Le citoyen, qui avait droit au chapitre dans tous les intérêts de la communauté, a fait place au «sujet qui plie devant l’arbitraire et au courtisan qui le flatte. La chute de la cité musulmane a été la chute du musulman dépouillé de sa mission de “faire le bien et réprimer le mal”. Le ressort de sa conscience a été brisé et la société musulmane est entrée ainsi, progressivement, dans l’ère post-almohadienne où la colonisabilité appelait le colonialisme».

En s’implantant dans le Monde musulman vers le début du XIXe siècle, dit Bennabi, «l’Européen n’apportait de la morale chrétienne que certaines dispositions de son âme- de cette âme belle pour qui la regarde de l’intérieur, du point où convergent ses vertus centripètes». Toutefois, «si détaché qu’il fut du reste de l’humanité qu’il dédaignait – n’y voyant qu’une sorte de marchepied- l’Européen n’en a pas moins tiré le monde musulman du chaos des forces occultes dans lequel sombre toute société qui substitue à l’Esprit sa fiction- ombre déformée par les imaginations de visionnaires qui ont perdu, avec le sens du réel, le génie même de la terre. En faisant craquer de toutes parts l’ordre social dans lequel végétait l’homme post-almohadien, en lui ravissant les moyens de végéter paisiblement, l’activisme de l’Européen donnera une nouvelle révélation de sa valeur sociale. L’homme de l’Europe a joué à son insu le rôle de dynamite qui explose dans un camp de silence et de contemplation. L’homme post-almohadien, comme le bouddhiste de Chine et le brahmaniste de l’Inde, s’est senti secoué et finalement réveillé».

C’est ainsi que naquirent «des mouvements historiques qui donneront à l’Islam sa physionomie actuelle. Ces mouvements proviennent de deux courants : le courant réformateur, qui est lié à la conscience musulmane, et le courant moderniste, moins profond et plus particulièrement lié aux aspirations d’une nouvelle catégorie sociale issue de l’école occidentale».

Le mouvement réformateur «n’a pas su transformer l’âme musulmane, ni traduire dans la réalité la “fonction sociale” de la religion. Il a toutefois réussi à rompre l’équilibre statique de la société post-almohadienne en introduisant dans la conscience musulmane- partiellement et sur le seul plan intellectuel- la notion de son drame séculaire. Mais pour que la renaissance dépassât l’état embryonnaire, il restait à poser dans sa généralité le problème de la culture». Quant au mouvement moderniste, s’il «n’a pas apporté – faute d’un contact réel avec la civilisation moderne et d’une rupture effective avec le passé post-almohadien- les éléments d’une culture, il n’en a pas moins donné naissance, par ses emprunts à l’Occident, à un courant d’idées, discutables sans doute, mais qui ont l’avantage de remettre en question tous les critères traditionnels».

Bennabi résume le chaos du monde musulman moderne comme étant le produit mixte du passé et des apports culturels inopérants des mouvements réformateur et moderniste. La société a ainsi adopté des objets et des besoins au lieu de notions et de moyens. Il dénonce les paralysies morale, sociale et intellectuelle qui accentuent l’inertie générale, de la même manière qu’il s’élève contre les trois alibis de l’ignorance, de la pauvreté et du colonialisme.

Les conditions de la renaissance

En indiquant les voies à suivre -qu’il développera ensuite dans son livre “Les conditions de la renaissance[5] -Malek Bennabi estime que le monde musulman doit se débarrasser de sa “colonisabilité” et trouver ses lumières en soi-même car «L’Europe qui devait éclairer la marche de l’humanité a fait du flambeau de la civilisation une simple torche incendiaire. A la lueur du feu qu’elle a mis au monde colonisé et qui s’est retourné sur ses propres terres, on y voit régner le même chaos que celui qu’elle a semé dans le reste du monde, la même désorientation, le même fatalisme devant les puissances maléfiques de la mythologie (…) Quoi qu’il en soit, pour se guider dans le chaos actuel, le monde musulman ne peut plus trouver ses lumières en dehors de lui-même, et en tout cas, ne peut les demander à un monde occidental si proche de l’apocalypse. Il doit chercher des voies nouvelles pour découvrir ses propres sources d’inspiration. Néanmoins, quelles que soient les voies nouvelles qu’il pourrait emprunter, le monde musulman ne saurait s’isoler à l’intérieur d’un monde qui tend à s’unifier. Il ne s’agit pas pour lui de rompre avec une civilisation qui représente une grande expérience humaine, mais de mettre au point ses rapports avec elle».[6]

Tout autant que la transformation de l’homme musulman, la recomposition politique du monde musulman basée sur la solidarité est une nécessité incontournable pour espérer pouvoir faire face efficacement aux défis que lui impose la mondialisation. Le levier d’une telle recomposition, nous dit-il, ne peut être efficace qu’à la condition d’être «non pas un sentiment, la “fraternité islamique“, mais un acte concret, “la fraternisation islamique”, telle qu’elle avait existé jadis à l’époque des Ançars et des Mouhadjirines- premier acte constitutionnelpar lequel se trouva fondée la société musulmane primitive».

Cette idée est explicitée davantage dans un essai intitulé précisément : «Idée d’un Commonwealth islamique».[7] Dans une préface écrite en 1971, Bennabi explique ainsi les mobiles qui l’avaient incité à entreprendre, en 1958, la rédaction de cette œuvre : «La parution de la première édition de cette étude il y a plus de dix ans, était venue à un moment où elle pouvait, aux yeux de ce “réalisme”à courte vue qui marque encore certaines politiques du monde musulman, passer pour une utopie hantant un esprit idéaliste. Elle était donc passée à peu près inaperçue. Sauf d’un côté, celui des spécialistes de la lutte idéologique[8] qui ne peuvent laisser passer une idée de quelque importance géopolitique sans la dévaloriser par des méthodes machiavéliques quand ils ne peuvent pas l’annexer par des procédés diaboliques». Il faisait là, sans doute, allusion à son autre œuvre idéologique majeure[9] que les manœuvres subtiles des spécialistes de la lutte idéologique ont réussi à tuer dans l’œuf. Il précisait ensuite qu’il s’était certes inspiré d’un modèle existant, celui du Commonwealth britannique, mais qui en diffère par maints égards. Ainsi, si le modèle britannique «s’incarne en une personne, celle de Sa Majesté, le roi ou la reine», le Commonwealth islamique doit par contre «trouver son expression dans une idée, l’Islam». Aussi, si le premier a vu le jour dans les conditions géopolitiques qui ont suivi la Première Guerre mondiale «comme une transformation imposée par ces conditions à l’empire colonial de la Grande-Bretagne, le second doit voir le jour comme la réédition d’une civilisation et non d’une nouvelle forme d’empire». Par ailleurs, le Commonwealth islamique «ne doit pas être perçu comme une simple structure politique, économique et stratégique adaptée à de nouveaux rapports de force dans le monde comme le modèle britannique, mais comme une structure morale et culturelle nécessaire au dénouement non seulement de la crise actuelle des pays musulmans, mais au dénouement de la crise spirituelle de toute l’humanité».

L’ensemble de l’œuvre de ce penseur visionnaire ne mérite-t-elle pas amplement d’être relue et méditée aujourd’hui, aussi bien par les dirigeants que par le grand public musulmans ?

Plus que jamais, en effet, le monde musulman a besoin de retrouver cette “fraternisation”, seule alternative à la grande fitnaqui le menace dans ses fondements mêmes. La solidarité et le dialogue entre les différentes composantes de l’Islam sont à la bonne santé de ce monde musulman ce qu’est à celle du monde entier l’ “Alliance des civilisations des Nations Unies”[10] qui a pour slogan : “plusieurs cultures, une seule humanité”.


[1]Malek Bennabi, «L’Afro-Asiatisme, conclusions sur la Conférence de Bandoeng», Le Caire, Imprimerie Misr S.A.E, 1956.

[2]Malek Bennabi, «La réalité et le devenir», éditions Alem El Afkar, 2009.

[3]Malek Bennabi, «Mémoires d’un témoin du siècle (1905-1973)», éditions Samar, 2006.

[4]Sadek Sellam, lors d’une conférence  donnée à Besançon, le 13 juin 2013, intitulée : «Comment les printemps arabes on rendu plus actuelle la pensée de Malek Bennabi».

[5]Malek Bennabi, «Les conditions de la renaissance» publié en 1949, réédité aux éditions ANEP, 2005

[6]Lire à ce sujet l’analyse de Julien Maucade dans son livre «l’Islam : une victoire inéluctable», paru aux éditions l’Harmattan, 2012.

[7]Malek Bennabi, «Idée d’un Commonwealth islamique», 1958, réédité aux éditions El Borhane, Alger, 2006.

[8]Lire son livre : «La lutte idéologique», Editions Le Caire, 1960, et Beyrouth, 1970.

[9]«L’Afro-Asiatisme, conclusions sur la Conférence de Bandoeng»op. cit.

[10]«Alliance des civilisations des Nations Unies» : http://www.unaoc.org

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