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L’islam et la Réforme protestante selon Amîne Al-Khûlî (1/2)

Chez les sociologues, on connaît tous la thèse de l’ouvrage de Max Weber « L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme » : selon le sociologue, la façon dont certains dogmes de la bible ont été interprétés par les protestants a donné naissance au capitalisme. C’est notamment le cas de la croyance en la prédestination. Mais qui a déjà entendu parler de la thèse défendue par le savant de la langue et littérature arabes Amîne Al-Khûlî, celle qui tente, non sans difficultés, de montrer les origines musulmanes du protestantisme ? Rares sont ceux qui connaissent cette étude présentée par Al-Khûlî au 6ème congrès international de l’histoire des religions, à Bruxelles, du 16 au 20 septembre 19351. La nouveauté du sujet traité était telle que, avant le lancement des conférences, les membres de la délégation italienne demandaient après la délégation égyptienne pour connaître l’identité de celui qui traitera de « l’islam et la Réforme protestante » en italien. Même le président du congrès H. Massi (professeur à l’université de Paris) lui a demandé le contenu et la version en arabe (car peut-être ne connaissait-il pas l’italien ou avait-il des appréhensions vis-à-vis du contenu…). Cela dit, cette étude présente plusieurs intérêts académiques :

  1. L’histoire du dialogue islamo-chrétien
  2. La sociologie des religions et des croyances collectives
  3. La sociologie de la diffusion du savoir et de la connaissance.
  4. L’étude comparée des religions
  5. Et comme le dit Al-Khûlî, une « contribution à la paix mondiale et à la fraternité humaine «  (p. 17).

Cette conférence fut de surcroît préfacée par Cheikh Al-Azhar qui était à l’époque Mohammed Mustapha Al-Marâghî. La préface mérite que l’on s’y attarde un peu : il y précise que c’est l’université Al-Azhar qui fut invitée au congrès. L’université a alors choisi d’envoyer deux savants : Mustapha Abderrâziq (frère de ’Ali Abderrâziq), grand connaisseur de la philosophie et qui deviendra lui aussi Cheikh Al-Azhar, etAmîne Al-Khûlîpréoccupé par le sujet depuis au moins 10 ans quand il avait séjourné à Rome et trouvé une copie de la traduction du Coran datant de la Réforme. Remarquons que Al-Azhar a choisi d’envoyer ses meilleurs éléments (Mustapha Abderrâziq a étudié à la Sorbonne, a soutenu sa thèse et donné des cours à Lyon). Pour Al-Marâghî le sujet est « rare, voire n’a pas de précédent ». Le cheikh Al-Azhar propose ensuite un sens philosophique à la conférence, plus précisément le sens du contact entre civilisations. En effet, selon lui, la diffusion rapide de l’islam en orient comme en occident, de surcroît par des hommes qui n’étaient pas connus et reconnus pour leurs science et civilisation, a suscité tout naturellement la curiosité des dominés et vaincus (maghlûbîne) sur « l’esprit qui a conduit ces gens à cette gloire militaire et spirituelle » (p.7). Il donne l’exemple du Japon qui n’avait aucune importance aux yeux de l’Occident, jusqu’à la guerre avec la Russie en 1904 dont il est sorti victorieux ; c’est alors que le Japon devint digne d’intérêt aux yeux des occidentaux.

« De même, reconnaît Al-Marâghî, le même phénomène s’est produit chez nous. Le contact matériel et intellectuel avec l’Occident, la traduction de ses œuvres scientifiques, la connaissance de sa langue, sa supériorité militaire et scientifique et sa présence en Orient… ; tout cela a fait émerger un nouvel esprit en orient qui diffère de celui en vigueur au siècle précédent, changeant les coutumes, les traditions et la façon de penser. Certains ont alors décidé de quitter la religion d’autres ont essayé la conciliation entre la religion et la science moderne, et d’autres ont relu leurs propres traditions pour y choisir ce qu’il y a de meilleur » (p.9). Si Al-Marâghî semble très satisfait du travail d’Amîne Al-Khûlî, voire « subjugué » par sa « pertinence » et son « érudition », il n’hésite pas à proposer des nuances à sa démonstration, comme lorsqu’il affirme qu’il n’est pas aussi convaincu qu’Al-Khûlî quand il tente de montrer l’influence du principe de causalité (dans le kalam musulman) sur la perception de l’eucharistie par les protestants (p.15). Bref, une préface objective à lire.

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Faisant une soixantaine de pages, le texte est très bien structuré, bien ficelé et densément riche en bibliographie en notes de bas de page. Il se compose de trois parties :

  1. Le contact matériel entre l’islam et le christianisme en Europe.
  2. Le contact immatériel ou intellectuel entre l’islam et le christianisme.
  3. L’impact de ces contacts sur les idées de réforme du christianisme et les avis de ses partisans.

Avertissement : comme s’en félicite le Cheikh Al-Azhar Al-Marâghî, Amine Al-Khûlî a tenu à rappeler pendant sa conférence que ces contacts qui vont suivre n’expliquent pas à eux seuls la Réforme, d’autres facteurs non évoqués y ont contribué. Cette nuance salutaire ne fait que renforcer la rigueur de sa démonstration.

Le contact matériel entre l’islam et le christianisme en Europe

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Dès le milieu du 7ème siècle, l’islam a dû affronter le christianisme autour de la mer Méditerranée, jusqu’en Andalousie, en Espagne, dans le sud de la France et de l’Italie, et en Suisse. En France par exemple, ils ont pris le contrôle de quelques parties du Rhône, et des villes comme Lyon et Avignon, dont ce qui deviendra « le lieu de résidence des papes » (l’auteur donne d’autres éléments géographiques très précis comme les Alpes et la Savoie). Il s’y sont parfois installés et ont fondé des familles2 (p. 19-20). En sens inverse, l’occident s’est également dirigé vers l’orient, notamment pendant les croisades, et ses ressortissants ont fondé des principauté dans la partie orientale de la Méditerranée, entretenant des contacts réguliers avec l’Égypte, la Syrie, des parties de l’Irak et de l’Asie mineure, note Al-Khûlî.

De ces expéditions militaires, des otages ou des captifs de guerre ont facilité l’entre-connaissance des deux contrées géographiques. L’exemple de Léon l’Africain est assez intéressant (il s’appelle Abou Ali Al-Hassan Ibn Mohammed Al-wazzân Al-gharnâtî al-fâssî). Il fut envoyé par le gouverneur de Fès pour féliciter le Sultan Selim d’avoir repoussé les Mamelouk d’Egypte, du Châm et de la Palestine…seulement, à son retour, des brigands ou pirates l’ont capturé et offert au Pape Léon X. Pris en otage pendant la Réforme (entre 1516 et 1529), il a écrit quelques ouvrages dont « La loi et le dogme islamique ». Al-khûlî ne prétend en aucune façon un lien direct entre lui et la Réforme, mais il tenait à rappeler ces faits historiques.

Toujours en contexte de guerre, des chrétiens se sont engagés dans les armées musulmanes et réciproquement, soit de plein gré soit en forçant les captifs à s’engager dans les rangs militaires. Par exemple, Ibn Khaldoun évoque dans sa Muqaddima comment des sultans du Maghreb ont recruté des chrétiens dans leurs armées. De même le gouverneur de la Sicile a engagé des esclaves musulmans dans son armée.

Ensuite, Amîne Al-Khûlî aborde le rôle de la propagande et du « prosélytisme politique ». Par exemple, l’empereur Byzantin Nicéphore II Phocas (4ème siècle de l’hégire) a envoyé un poème en arabe de 54 vers vantant ses victoires et menaçant les arabes de les renvoyer en péninsule arabique. C’est le célèbre juriste Chafiite Al-Quffâl Achâchi qui lui répondra avec plus de 70 vers traitant de leur dogmes et de leurs « contradictions » dans les croyances religieuses.

Par ailleurs, et de toute évidence, les contacts ne se sont pas réalisés uniquement en temps de guerre. Des rencontres en temps de paix ont eu lieu pour des raisons parfois diplomatiques. Par exemple, lors d’une visite diplomatique, le célèbre juge et mutakallim Al-Bâqillânî (403H) était désigné pour rencontrer une délégation chrétienne d’orient. De même, l’occident au 10ème siècle envoyait des religieux lors de rencontres politiques, on pense à ce religieux chrétien, envoyé par un gouverneur germain, qui tentait de persuader le calif « Annâçir » d’Andalousie de se convertir au christianisme (p. 27). Les conversions étaient fréquentes. Par exemple, jusqu’à aujourd’hui, note Al-Khûlî, certaines familles portent le nom de « sarrasin » du fait des conversions à l’islam et au christianisme en France (p. 29). Or, ces appels à la conversion au christianisme ne pouvaient se faire sans connaître au minimum les bases du dogme islamique.

Toujours en temps de paix, des affinités ou des relations de mariage pouvaient se nouer entre les deux parties. Par exemple, en orient, l’Empereur chrétien (qui a traduit le Coran) offre au sultan ottoman Urkhân sa fille qui vivra dans son palais… « Théodora». Ceci se faisait aussi en occident où des notables musulmans épousaient des filles de princes chrétiens (comme Ziyad Ibn Annabigha Athumaymî et Othmane Ibn Abi Nassâ’a…). Enfin, n’oublions pas le rôle des échanges commerciaux et leur rôle dans la prédication des musulmans au cœur de l’Europe, etc.

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« Tous ces facteurs ont contribué à faire connaître l’islam à l’occident » note Al-Khûlî pour conclure sa première partie (p.33). Qu’en est-il des contacts intellectuels entre l’islam et le christianisme ? C’est l’objet de sa deuxième partie.

Les contacts immatériels ou intellectuels entre l’islam et le christianisme

Dans cette partie, Amîne Al-Khûlî va s’atteler aux contacts intellectuels (principalement la transmission des connaissances religieuses) et leur impact sur la vie et la mentalité chrétiennes. Il commence par un rappel introductif. Du 8ème au 13ème siècle, alors que la « Oumma musulmane » connaissait son essor civilisationnel à l’est comme à l’ouest, la vie sociale et intellectuelle, y compris religieuse, endurait la sclérose en Occident. L’auteur donne des exemples en s’appuyant sur des historiens européens, comme ces notables dont la signature sur les documents se résume pour l’essentiel à une croix, ou bien des grands juges analphabètes au 9ème siècle, ou encore au siècle suivant le chef des armées françaises, lui-même analphabète.

C’est dans ce contexte assez problématique que le christianisme est entré en contact avec l’islam, où « sans doute » la culture islamique servait d’aiguillon et de modèle à l’occident du Moyen Âge (p. 36). Cela était visible par la présence de centres du savoir en terres d’islam, si bien que « le Pape Sylvestre II en 999 a pris la science des arabes chez eux, et si on doute encore de ceci, beaucoup d’autres ont pris la science dans ces contrées ». Mais « lorsqu’ils voulurent importer ces sciences impressionnantes en occident, on les accusât de sorcellerie ». Al-Khûlî donne une mine d’informations précises comme le cas de « Constantin l’Africain » qui au 11ème siècle traduisait de nombreux écrits de la langue arabe, ou bien encore le juif Andalou Jean fils de David, ou Gérard de Crémone qui a traduit pas moins de 74 livres de l’arabe.

Ces initiatives n’étaient pas seulement individuelles, mais aussi institutionnelles parfois. Des instituts étaient créés sous l’égide de princes européens à l’image de ce que faisaient les califes en terres d’islam. C’est le cas de de « l’empereur Allemand Frédéric II » et « Alphonse le sage ». Le philosophe Michael Scot traduisait en latin Aristote et ses commentaires islamiques de l’arabe sous le patronage de Frédéric II.

Après cette courte introduction, la deuxième partie de la conférence d’Al-Khûlî se subdivise en 3 sections : l’apprentissage de la langue arabe chez les européens, la langue des sciences à cette époque ; le contact philosophique entre l’Europe et les communautés musulmanes, puisque la relation était à cette époque très forte entre la religion et la philosophie ; la troisième section porte sur la connaissance des sciences religieuses chez les européens.

A suivre…

1 Je me suis basé sur le 9ème volume de son œuvre complète, publiée en 1993 par al-hay’a al-masriya al-’âmma lilkuttâb. L’ouvrage de 84 pages est intitulé « Silatu al-islâm bi-islâhi al-masîhiya » (=La relation entre l’islam et la Réforme du christianisme). Si parfois sa démonstration peut sembler insuffisante, la richesse des faits historiques force le respect…

2 La conférence d’Al-Khûlî est extrêmement riche en bibliographie, quelques fois les notes de bas de page occupent plus de la moitié de la page. Sur ce point précis par exemple, il se réfère à l’ouvrage de Ferdinand Keller traduit par Chakîb Arselane, et sur d’autres questions à un ouvrage de M. Renaud traduit également par Arsalane. Tous les faits historiques sont étayés par des références (arabes, françaises, italiennes, britanniques, allemandes, etc).

2 commentaires

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  1. Salam Croissant de lune,

    Vous avez raison, l’entre-connaissance de ces peuples a généré des émulations et en fin de compte des savoirs jusque là inconnus.

    Cette conférence peut être lue sous différents angles.
    Un angle macro comme le contact entre civilisations et les dynamiques qui en résultent, c’est à dire une lecture khaldounienne: « Le peuple vaincu tâche toujours d’imiter le vainqueur par la tenue, la manière de s’habiller, les opinions et les usages »…
    Ou un angle micro, plus analytique qui reste attaché aux causes et aux conséquences au niveau de certains domaines précis, comme l’adoption d’une idée ou d’une technique, l’articulation des savoirs, etc.

    Mais j’ai appris une chose que je répète souvent dans mes articles, c’est que la réception d’une œuvre ne se fait pas dans la passivité, elle est souvent réinterprétée et adaptée tant bien que mal aux spécificités locales. C’est ce qui explique pourquoi une œuvre génère des conséquences différentes selon les lieux et les cultures qui la reçoivent. Les exemples abondent, mais là n’est pas la question.

    La deuxième partie a été publiée. Et quelles que soient ses limites, il n’en reste pas moins que Al-Khûlî n’y est pas allé pour offrir des pâtisseries orientales ou échanger des accolades quelques fois peu sincères, mais pour penser, debattre, échanger des idées et des savoirs sans aucune hypocrisie… 😉

  2. Salam frère Mouhib.

    Quelques points en attendant ton prochain développement.

    J’ignore pour l’instant quel rôle l’Islam a joué ou n’a pas joué dans la Réforme, mais je notes dès maintenant que les rapports parfois conflituels et donc d’émulation ont peut-être sauvé les deux pôles, Musulmans et Chrétiens de l’ignorance, tentation permanente. Car il y eut aussi des gouvernants Musulmans analphabètes, il est permis d’augurer qu’une saine rivalité et émulation a contraints ces deux pôles et les a orienté hors de l’ignorance qui est peut-être la situation naturelle de l’humanité si elle était en plein repos.

    Si l’Islam a apporté quelque chose en religion, c’est la multi-confessionalité originelle et Coranique, ainsi le Coran fut-il je crois savoir, défendu au royaume de France au moment de l’abrogation de l’édith de Nantes.

    Et ce rapport d’émulation suppose la relecture et la connaissance des livres et des sources qu’on défend au moment des controverses dialectiques, ce rapport au livre imprègne davantage les Musulmans et a pu servir consciemment ou non d’exemple aux réformés.

    Choukran, c’est nourrissant, voilà de la substance, continues tes travaux, ils ne sont pas vains.

    Croissant de lune.

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