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L’islam de France : entre particularisme et revendications égalitaires

Il faut aujourd’hui à un citoyen français de confession musulmane vivant en France bien de la ténacité pour ne pas tomber dans le double écueil qui lui est tendu à la fois par les représentants politiques nationaux, dénonçant le communautarisme dont il serait coupable et affirmant en cela relayer la vox populi, et, d’autre part, l’impossible reconnaissance d’un islam de France réduit à l’indigence de ses représentants et à l’indigénisation d’imams autoproclamés.

Dans ce jeu de dupes, ce sont les musulmans qui sont pris en otage, sommés de se rendre à la définition hétéro-constituée qu’on colporte d’eux, puisqu’ils sont mis dans l'incapacité de se donner à eux-mêmes leurs propres lois et se régir d'après elles. L’identité est relation. C’est que la dimension relationnelle propre à toute définition de soi sur soi n’est jamais un pur produit individuel. L’identité est relation. En ce sens, l’image de soi est toujours constitutive du rapport social qui l’a engendrée. Ce rapport social au principe de l’image de soi du musulman, quel est-il ?

Pour en donner la pleine mesure, on l’appréciera à partir du cas idéal-typique du jeune né en France de parents étrangers, vivant dans un de ses nombreux quartiers de relégation que comptent les périphéries urbaines, et qui voit dans le cadre normal de ses interactions avec le monde social institué sa prétention à l’assimilation nationale sur le thème : « je suis français », délégitimée et renvoyée illico à son origine ethnicoreligieuse. Dans cette relation double entre l’indigène et l’allogène, ce dernier, congédié, se réfugiera dans la logique du retournement du stigmate dans le repli ethnique qu’on lui objecte sous la forme d’une déclaration du type : « je suis français, mais on me dit que je suis arabe, alors oui je suis arabe ! ».

Ainsi, tout en cherchant d’abord à se définir par rapport à son appartenance nationale française, le miroir social légitime que lui tend la société lui renvoie d’abord en écho son allogénéité. De fait, il n’existe pas "d’auto-déclaration" de soi indépendante des cadres collectifs et des modes légitimes de se présenter. Si bien qu’est ainsi frappée du sceau de l’illégitimité toute prétention à partager l’héritage et le patrimoine nationaux, surtout quand certaines des références identitaires, tel l’islam, affirmées et mobilisées, dérogent aux biens symboliques sédimentés par l’Etat Nation. On le voit, si elle ouvre l’accès à la citoyenneté, l’acquisition de la nationalité française ne favorise pas ipso facto l’appartenance sociale légitime. La possession de la nationalité française pour les musulmans de ce pays est loin de constituer l’acte final de l’intégration.

Principe hétérogène par excellence, la figure du musulman, définit par-devers soi, c’est-à-dire extérieurement, voit ses registres multiples d’identification possibles réduits à une seule, censée fournir le musulman ontologique. Comment briser la clôture instituée par cette définition ?

Communautaire et communautarisme

Le premier écueil est lié aux représentations négatives associées à la pratique et à l’exercice du culte musulman. La figure du musulman cristallise à elle seule deux grands repoussoirs historiquement constitutifs du « Nous » français, tel qu’il s’est fixé à la fin du 19ème siècle mais que réactive sa présence, à savoir l’ennemi qu’il faut combattre dans la figure du djihadiste et le primitif qu’il faut civiliser dans celle de l’analphabète polygame, rétrograde et intrinsèquement violent.

C’est cette matrice constitutive du « Nous » Français qui informe aujourd’hui les représentations à l’endroit du musulman contemporain. C’est aussi ce type de représentations que La Droite forte, — le mouvement de l'UMP, dont la motion a remporté la plus forte audience lors du congrès de dimanche 18 novembre, qui a débouché sur l'élection contestée de Jean-François Copé à la tête du mouvement — agite à des fins électoralistes en plaidant, pour la création d'une "Charte républicaine des musulmans de France", s'affranchissant au passage du principe d'égalité entre les cultes et en dénonçant l'émergence d’"un communautarisme plus revendicatif, plus agressif, plus conquérant" des musulmans. Curieuse dénonciation ! Comme si l’expression d’un communautarisme moins revendicatif, moins agressif, moins conquérant n’entraînait pas du même coup la même réprobation.

Ce nouvel avatar en "isme", jamais réellement défini, sert en réalité à désigner l’ennemi qu’il faut combattre sans naturellement le nommer. S’il convient sans aucune concession possible d’encadrer par la loi toute forme de revendications à caractère particulariste, il reste que la demande d’islam n’est pas réductible à l’expression de sa dimension communautariste. Les démarches et structures communautaires, telles que ce pays en a fait l’expérience depuis très longtemps, au fil des migrations successives, sont en réalité indispensables au processus d’intégration. Elles ne sont pas assimilables à des entreprises communautaristes.

Les communautés polonaises, portugaises ou italiennes se sont intégrées dans le passé grâce à ces démarches et certaines d’entre elles – je pense aux communautés portugaises – ont conservé une très forte tradition communautaire, sans dérive communautariste. Il en sera de même des migrations plus récentes ou à venir. Ne pas confondre le communautaire et le communautarisme clarifie le débat.

Indigénisation versus Égalité

Le second écueil relève du rapport historique entre l’Etat laïque et les citoyens français de confession musulmane, et donc de la place de la seconde religion de France et de sa représentativité effective, notamment au regard du cadre global des relations entre l’Etat et l’ensemble des cultes.

En dépit des volontarismes successifs de Mrs Chevènement, Joxe et Sarkozy, tous trois en charge des cultes à des périodes différentes pour faire émerger un authentique islam de France, force est d’admettre que la permission d’un droit de regard des Etats musulmans étrangers sur la vie religieuse en France de citoyens Français de confession musulmane pose un problème de démocratie.

Or, la logique visant à admettre un protectorat sur la religion musulmane en France au nom de principes sécuritaires a montré ses limites. Puisqu’aujourd’hui, la violence est devenue le fait de citoyens français se réclamant de cette confession. Mais il appartient aux musulmans de ce pays de se doter des outils de la représentation, en introduisant des critères de compétences et de respect des règles de droit dans la désignation de ses représentants, et en imposant l’ouverture des commissions aux experts et intellectuels indépendants.

Les travaux de sciences sociales qui se sont penchés sur l’institutionnalisation de l’islam en France convergent pour indiquer une règle simple : plus l’individu se sent inséré d’un point de vue socio-économique, plus la gestion qu’il fera de ses différentes identités, territoriale, ethnique, religieuse tendra à être souple et apaisée.

De ce point de vue, la demande d’islam en termes de lieux de prière dignes, de carrés confessionnels ou de simple reconnaissance de son expression à équidistance des autres cultes, n’est en rien une revendication particulariste, elle est au contraire une demande légitime et citoyenne, signe d’un puissant marqueur d’intégration. Elle est la résultante de l’émergence sur la scène publique de citoyens français de confession ou de culture familiale musulmane désormais sujets de leur histoire et ayant incorporé les normes de droit de la société où ils vivent, sans rien renier ni de leur héritage migratoire ni de classe, aspirant à la reconnaissance visible de leur droit, à la libre conscience garantie par l’article premier de la loi du 9 décembre 1905.

Ce qui caractérise ainsi cette demande, c’est la volonté d’être les seuls auteurs de la définition légitime de leurs différentes identités sociales, ethniques ou religieuses. La rupture introduite par la levée du refoulement d’affects et de désirs inconscients consécutive au débat sur l’identité nationale vite reconduit en débat sur l’islam et qu’une droite irresponsable voudrait aujourd’hui ressusciter sollicite, de part et d’autre d’un clivage notoirement instrumentalisé entre « Nous » et « Eux », des passions de ressentiment, de révolte, et des désirs d’affirmation narcissique.

Ainsi par exemple, d’un côté, la stigmatisation de l’islam provoque des actes antireligieux lorsque les femmes portent le voile en dehors de l’école, ou encore l’occupation « sauvage » d’une mosquée en construction. De l’autre, cette même stigmatisation entraîne le repli identitaire d’une fraction non négligeable de jeunes français, nés en France de parents étrangers, butant sur le déni de leur prétention à l’assimilation « au corps traditionnel français ». L’horizon ultime de toute démocratie vise selon l’expression de Dominique Schnapper « la résorption insatiable des inégalités ». L’islam pose la question de son traitement égalitaire dans le cadre démocratique.
 

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