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Les grande lignes du concept de la «colonisabilité»

Malek Bennabi a vu le jour dans une Algérie colonisée, un monde musulman en décadence, issu d’un double courant culturel, connu pour ses idées anticolonialistes, comme en témoignent ses écrits.

Toute sa vie Malek Bennabi a mené sa lutte contre l’ignorance et l’intolérance religieuse. Non seulement il n’a pas cessé d’écrire mais a beaucoup voyagé, ce qui lui a permis d’observer de près les phénomènes civilisationnels dans les pays visités, ce qui lui a facilité l’analyse des aspects positifs et négatifs de notre culture, apportant ainsi sa contribution au renouveau de notre religion. L’islam est forcé de s’adapter au génie propre à toute société et à assimiler son sens inné du travail caractéristique de cette dernière, qui promet le fondement d’une nouvelle civilisation par la synthèse de l’homme, du sol et du temps.

Bennabi considère l’an 1369 comme un tournant décisif dans l’histoire de la civilisation musulmane. Comme cette date a coïncidé avec la chute de la dynastie almohade, le penseur utilise le concept de l’époque post-almohade pour designer l’ère du déclin de la civilisation musulmane, et de l’homme post- almohade, celui ayant succédé à l’homme issu de la civilisation musulmane, et qui portait en lui  les facteurs de la «colonisabilite».

Selon Bennabi, l’homme, le sol et le  temps constituent un bloc inaliénable dans le fondement d’une nouvelle civilisation. L’homme en est le facteur «psycho-temporel» mais aussi une manifestation de la vie sociale et de la pensée collective, autrement dit d’une  «sociologie», la civilisation évoluant selon une démarche cyclique ; le début et la fin d’une civilisation détermine «un cycle civilisationnel». «Chaque cycle est défini par des conditions psycho temporelles propres à un groupe social : c’est une civilisation, dans ces conditions-là. Puis la civilisation émigre, se déplace, transfère ses valeurs dans une autre aire». (in Vocation de l’Islam, paru aux éditions le Seuil en 1954, p. 22).

Une société dynamique en «évolution» exige la synthèse entre l’homme, le sol, et le temps, elle est également basée sur l’esprit et la raison comme l’indique le Coran. Quand cet équilibre est rompu ou que la synthèse entre les trois facteurs sus-cités se défait, apparaissent les paralysies morale, sociale, et intellectuelle, impliquant ainsi la perte de tout pouvoir civilisateur incarné par l’homme post-almohade à l’esprit décadent.

Les facteurs de la décadence sont multiples : les problèmes de la culture, la lutte idéologique qui est une véritable guerre utilisée contre nos valeurs et nos idées, la fermeture des portes de l’Ijtihad, après la destruction au 13ème siècle de Bagdad, capitale de la vie intellectuelle, la foi dévote sombrant dans le maraboutisme, la négligence des sciences et de la technique, l’enseignement figé, l’absence de toute action positive, le divorce d’avec la pensée, l’absence de vision sur l’avenir, donc «colonisabilté». Affaiblis par ces facteurs internes de décadence qui définissent le concept de «colonisabilité», les pays musulmans sont devenus des terres d’invasion coloniale, laquelle n’est qu’un facteur externe aggravant pour ainsi dire : «Il n’y a pas de colonisation sans colonisabilité».   Au 19ème siècle, les pays de l’axe Tanger-Djakarta « axe des colonisés – colonisables», ont subi la domination : leurs territoires occupés, leurs ressources exploitées, leurs cultures et leur histoire sabotées, leur dignité atteinte…

Puis vint la réforme. Selon Bennabi, le mouvement réformiste mené par Al-Afghani, Abdou, Benbadis et leurs disciples orientés vers les masses et les institutions dans le but d’un éveil de la conscience musulmane, a mis fin à l’équilibre statique de l’ère post-almohade. Bennabi était par contre  persuadé que sans une réforme individuelle, toute tentative de réforme de notre société demeure vaine. Dans son analyse, il renvoie la dégradation à certaines «lacunes psychologiques». «Pour cesser d’être colonisé, il faut cesser d’être colonisable», c’est ainsi que Bennabi suggère une performance et un renforcement du mouvement réformiste par une «révolution scientifique et d’idées» pour le fondement d’une nouvelle pensée islamique en phase avec l’évolution du monde et les enjeux internationaux : rôle déterminant dans l’éducation précoce de l’enfant qui conçoit les choses et les éléments culturels; rôle de l’école dans le but de cultiver la science, la technique et la création d’esprits innovateurs.

Faire de la religion un facteur dynamique de développement : rôle des oulémas et des historiens dans le but d’éviter la répétition des mêmes erreurs et de se débarrasser de certains résidus coloniaux. Malek Bennabi résume sous les termes de «colonisabilité et colonisation» les facteurs à l’origine du chaos du monde musulman ; il aurait été plus logique de se débarrasser de la cause (colonisabilité) que de se libérer de l’effet (colonialisme). Si le penseur souligne que le chaos du monde musulman s’explique pour une part décisive par des facteurs internes, il ne minimise pas pour autant le rôle destructeur et stérilisant du colonialisme.

Dans les pays du Tiers-monde, Bennabi précise que ce n’est pas seulement les moyens matériels qui manquent pour le fondement d’une civilisation, c’est la disposition d’esprit de l’individu sans jamais l’attribuer à l’Islam, mais plutôt à la psychologie du musulman. Tout changement radical présuppose, d’après le Coran, -S. 13. V. 11-, un changement profond de l’état d’âme : «En vérité, Dieu ne modifie point l’état d’un peuple tant que les hommes qui le composent n’auront pas modifié ce qui est en eux-mêmes». Verset sur lequel Bennabi a fondé sa pensée.
 

El Watan
 

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