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Léopold Weiss (Muhammad Asad) : la quête spirituelle d’un personnage hors du commun

Léopold Weiss connu sous le nom de Muhammad Asad est issu d’une dynastie rabbinique des confins de l’Europe, dont le grand père Benjamin Weiss de Czernowitz, était connu pour ses colères, ses passions, et ses œuvres. Léopold Weiss nait à Lemberg en 1900, ville des confins orientaux de l’Empire austro-hongrois. Il restera une personnalité fascinante voire une énigme pour certains, de par son parcours hors du commun et sa quête spirituelle : personnage aux multiples facettes dont l’écheveau de son parcours traverse l’Histoire du XX ème siècle pour nous en dévoiler les inquiétudes et les espoirs qui restent toujours d’actualité dans un monde en plein questionnement si ce n’est crise, face aux périls qui ont jalonné l’Histoire et dont nous subissons les effets de nos jours encore.

Issu d’une famille de rabbins orthodoxes, puis assimilée à la figure du père qui exerça le métier d’avocat et se détacha peu à peu de la religion de ses ancêtres pour épouser la culture allemande. Toutefois, le père Kiwa (Karl) Weiss qui était peu pratiquant, fut contraint dès son plus jeune âge de suivre un enseignement rabbinique des plus strict, de façon à ce qu’il ne fasse pas comme un de ses oncles qui se convertit au christianisme pour répudier sa femme et épouser une non-Juive.

C’est pour cela que Léopold Weiss jouira au contraire d’une éducation plus souple, qui lui permettra de développer son esprit critique. Néanmoins, il sera au fait des écritures anciennes dont l’araméen et l’hébreu qui lui permettront de lire les textes de l’Ancien Testament, de la Mishnah et de la Guermarah au point d’en être familier et d’en maîtriser la langue, tout comme l’arabe avec le Coran bien des années plus tard, et auquel il donnera un remarquable essai de traduction.

Déjà adolescent à Vienne, il sera assistant du cinéaste Murnau, puis journaliste de la célèbre Frankfurter Zeitung pour en être plus tard correspondant spécial en Palestine. Il fréquentera les cafés de Vienne. Il écrit à ce propos, « Le café viennois détruit notre intelligence et notre culture. Notre vie littéraire gît morte dans ce gouffre de brouillard et de fumée. » (Cf, correspondance avec Edmund Wengraf). Il y rencontra sûrement des personnalités telles que Sigmund Freud et fut au fait des théories psychanalytiques les plus récentes de part l’intermédiaire de son oncle Dorian Feigenbaum avec qui il partira en Palestine, mais en éprouvera toutefois une forme d’insatisfaction.

Il écrira dans son livre le plus connu, Sur le chemin de la Mecque, (p. 57-58), « Les conclusions de la psychanalyse, à laquelle j’étais introduit dans ces jours de perplexité de jeunesse, me laissaient également, bien que pour des raisons différentes, insatisfait. » Il faut comprendre ce sentiment et ce vide existentiel face à une société autrichienne secouée par la première guerre mondiale et en proie au matérialisme et au nationalisme, si ce n’est le fascisme le plus inquiétant, qui donnera lors de la seconde guerre mondiale le pire génocide. C’est ce qui conduira Léopold Weiss à développer une personnalité qui était en perpétuel questionnement et recherche de sens.

D’ailleurs, dans le judaïsme de ses aïeux, il lui reprochera une dimension particulariste et un aspect trop ritualiste. Il ne pouvait comprendre comment un Dieu puisse se préoccuper autant du sort d’une nation particulière. Cela lui paraissait suspect. A l’époque, il avouera et écrira qu’il pensait même, (ibid, p. 57-58), « récompensant (le peuple élu) par ses conquêtes s’il suivait sa voie droite et le faisant souffrir entre les mains des incroyants chaque fois qu’il s’en écartait » ; de façon à expliquer sa méfiance. Bien entendu, plus tard en se convertissant à l’islam, il comprendra la place prépondérante que les Banû Israël tiennent dans le Coran, ce qui le réconfortera dans son questionnement, son choix et sa conversion à l’islam.

Enfin, Léopold Weiss passera de longues années au Moyen-Orient au contact des bédouins palestiniens et arabes, où il trouvera l’incarnation de ses ancêtres spirituels. Il écrira même, (ibid, p. 89), « Il m’apparut soudain, avec une de ces clartés qui éclatent parfois au-dedans de nous-mêmes et semble illuminer le monde pendant le temps d’un battement de cœur, que David et le temps de David, comme Abraham et le temps d’Abraham, étaient plus proches de leurs racines arabes _comme le sont les bédouins d’aujourd’hui_ que les juifs d’aujourd’hui qui se prétendent leurs descendants…»

Comme l’écrit si bien Florance Heymann, dans Un juif pour l’islam (éd. Stock), Lépold Weiss comme la plupart des Européens qui débarquaient au Moyen-Orient avec quelques notions romantiques et erronées ne pensaient jamais à la Palestine comme à une terre arabe. A ce propos Muhammad Asad écrit, « Bien sûr, je savais vaguement que certains Arabes y vivaient, mais j’imaginais qu’il ne s’agissait que de nomades vivant sous la tente dans le désert ou des habitants d’oasis idylliques. Comme toutes mes précédentes lectures sur la Palestine avaient été écrites par des sionistes, je n’avais pas compris que les villes, elles aussi, étaient pleines d’Arabes, à tel point qu’en 1922 on comptait en Palestine près de cinq Arabes pour un seul Juif, ce qui en faisait un pays arabe beaucoup plus que juif. »

Léopold Weiss, quelques années plus tard, se convertit à l’islam à l’âge de 26 ans. Surpris par la seconde guerre mondiale dans les Indes britanniques, il se retrouve interné comme ennemi autrichien dans la région de Bombay. Il y apprendra par courrier la déportation de ses parents. Il sera un ami intime du Roi Fahd d’Arabie saoudite auquel il conseillera en vain de se méfier du matérialisme occidental qui risquerait de détruire leur mode de vie authentique qui l’avait tant séduit. Il participera à l’aventure de la fondation du Pakistan, dont il deviendra même ambassadeur et représentant à l’ONU, et il en sera l’idéologue au côté du fameux Muhammad Iqbal.

Mais, face aux « indépendances » et aux Etats-Nations naissants, Muhammad Asad comprit fort bien le danger qui se pointait, pour l’avoir connu en Occident. Sur le long terme, la montée des nationalismes allait non pas former une Masse et une Puissance islamique homogène comme le redoutait Elias Canetti et comme le redoutent encore certains sionistes, mais un morcellement de l’Empire Ottoman, démantelé par les puissances mandataires britanniques et françaises, pour arriver aux objectifs et projets dont nous voyons les résultats encore aujourd’hui : diviser pour mieux régner. Même à l’aune de l’impérialisme américain et des révolutions arabes, rien de mieux que d’attiser les guerres ethniques et religieuses (Kurdes, chrétiens orientaux, chiites, sunnites) voire même tribales (Irak, Afghanistan, Lybie) et tensions entre laïques pro-occidentaux et islamistes.

Devant des musulmans en proie à la modernité et au nationalisme, le rêve de Muhammad Asad d’un Etat islamique idéal au Pakistan s’évanouira. Dès lors, il ne sera pas compris et passera au pire comme suspect pour avoir répudié son épouse d’origine arabe pour en prendre une d’origine européenne, et au mieux comme un idéaliste. Muhammad Asad restera fidèle à sa foi islamique, mais le constat d’une « Oumma » mythique ne fera que confirmer les chiismes et les tensions qui perdurent depuis la mort du prophète Muhammad (saws). Néanmoins, ce qui restera frappant chez cette personnalité hors du commun qu’est Muhammad Asad, c’est que son identité n’était pas prédéterminée mais en devenir et en constant mouvement et questionnement. Pour reprendre Heidegger, « (Le commencement) ne gît pas devant nous (…) mais il se dresse devant nous ».

Conclusion…

Contrairement à une vision de l’intérieur plus complexe telle que celle de Muhammad Asad, ce que bien des musulmans ont en tête, c’est que la masse et la puissance pour reprendre le concept d’Elias Canneti, ou le nombre démographique de musulmans ou ce que certains appellent Oumma (communauté des croyants) n’est pas quantifiable et garante d’un rapport de cause à effet. Il suffit de se rappeler du hadith du prophète Muhammad (saws) qui dit : « Viendra un temps où les musulmans seront nombreux tels l’écume de la mer, mais leurs ennemis les mangeront comme autour d’un plat (…) du fait qu’ils auront l’amour des richesses de ce bas monde dans leur cœur et la peur de mourir ».

L’Oumma ou « Dar-al-islam » (maison ou territoires islamiques) n’est que la délimitation théorique de ce qui constituait autrefois les Empires ou les dynasties, sachant que le modèle d’Etat-Nation avec le tracé des frontières est récent. A notre époque ces notions de Dar-al-islam sont obsolètes. Déjà dans son questionnement, au XII ème XIV ème siècle Ibn Taymiyya se demandait ce qui différencie ou ce qui qualifie un territoire dit de guerre (dar al-harb) ou dit de paix (dar a-silm) (Mardin, Hégire, fuite du péché et « demeure de l’islam », tarduit par Yahya Michot, éd. Al-Bouraq).

Ce dernier définira l’espace dit « islamique » non pas comme l’étendu d’un Empire islamique mais plutôt comme un espace privé. En effet, il expliquera qu’une taverne dès lors qu’elle devient une mosquée est considérée comme dar al-islam (espace de salut) et si une mosquée devient une taverne, elle devient dar al-kufr (territoire du voilement ou de l’ignorance). Or, à une époque d’assimilation, de retour identitaire, d’athéisme, de modernité, et de conversions, il faudrait plutôt voire la cartographie du monde à la façon d’un Gilles Deleuze organisée en rhizomes, plutôt que d’avoir une vision obsolète du monde dans lequel on vit : en blocs enracinés, compacts et homogènes, bien séparés et quasiment hermétiques.

D’ailleurs, il est frappant de voir comment les nationalistes français parlent de territoires perdus de la République comme ceux en d’autres époques qui parlaient de dar al-harb (territoires de guerres). Le monde est constitué d’une intrication de citoyens qui au sein d’une même famille peuvent être aussi bien touchés par la grâce de la foi, que par les idées des Lumières européennes. La Oumma ou communauté des croyants est dispatchée à travers les générations (depuis Adam), les sociétés, les cultures : des Favelas du Brésil jusqu’aux quartiers chics de Paris.

Et d’un point de vue eschatologique cette Oumma s’étend à travers le Temps, sans que l’on sache qui sera sauvé ou qui sera perdu, parce que Le Seul détenteur de ce secret ou mystère ou Ghayb n’en est qu’Allah. La bipartition du monde entre croyants et non-croyants n’est pas le propre de l’Islam comme semblait le suggérer Elias Canetti, mais le propre de toutes religions, sauf que la réalité est bien plus complexe et présente un éventail des plus variés de courants: tendance traditionaliste, libéral, mystique, moderniste, conservateur, etc.

L’enseignement que nous en donne le Coran, c’est que ce n’est pas le nombre de croyants qui est déterminant, mais l’intentionnalité ou la sincérité ou l’exemplarité de ceux qui portent le Témoignage ou le message de Dieu. Rappelons nous que les exemples des récits des prophètes ont tous un point commun : ils n’étaient qu’une poignée de compagnons sincères (Sohaba) face à l’opprobre de leur peuple, l’oppression ou à la tyrannie des puissants (Noé, Moïse, Jésus, Muhammad).

Pour reprendre le concept d’Elias Canetti de Masse et Puissance, ce qui est le plus important ce n’est pas la prétendue masse en elle-même, mais ce qui a provoqué le mouvement initial, l’étincelle. Une forme de big-bang sans cesse renouvelée, « Koun Fayakoun » ou le « Soit et Devient » du Créateur cité dans le Coran à maintes reprises. De cette explosion initiale se perpétue tant bien que mal une masse qui semblerait homogène jusqu’à son inertie et sa disparition. On attribue au prophète cette parole « Le Coran était étranger et il finira étranger ou méconnu », ceci corroboré par le Coran, « Par le Temps, L’Homme va assurément à sa perte, sauf ceux qui ont cru et se sont recommandés le bien, la vérité et la persévérance ». Ou dans une autre parole prophétique, « la fin du monde n’aura pas lieu, tant qu’il restera des croyants » ou encore dans un hadiths Qudsi « même si l’Humanité croyait en Moi (Dieu) cela n’ajouterai rien à ma puissance, et si elle venait à mécroire tout entière cela n’en diminuerai rien ».

Aujourd’hui comme de toute éternité l’islam est une affaire individuelle : liaison du Abd (serviteur) avec son Khaliq (Créateur), rapport vertical et transcendantal.  Chaque humain sera jugé selon ses actes. Quant au rapport horizontal avec la communauté ou la société, il est déterminé par le bon comportement ou l’exemplarité et par la parole respectueuse et incitatrice au bien, à l’image des envoyés prophètes. Dans un monde en proie au nationalisme, au sectarisme, à la perte des valeurs, les musulmans ne peuvent pas se voir comme une masse compacte et homogène, figée et définitive, comme l’avait conceptualisé Elias Canetti. Au contraire, il faut voir cela comme des interactions de cellules, allant dans le sens du Kadr (destin) ou de l’imprévisible Ghayb. Comme le dit le hadith, « certaines personnes sont à une coudée du Salut mais vont au final à leur perte, comme d’autres à une coudée de la perdition et connaîtront le salut ».

Enfin, pour revenir au débat franco-français il est étonnant de voir chez les prétendus laïcs ce mauvais reflexe religieux de stigmatiser en bloc l’autre, alors que nous sommes reconnus comme citoyens et non comme communautés ! En l’absence de chiffres officiels et fiables, liés à la loi informatique et Liberté de 1978 qui interdit tout dénombrement dans les enquêtes officielles portant sur l’appartenance ethnique ou religieuse, les estimations ne sont pas les mêmes. Quoiqu’il en soit, celles-ci se réfèrent à une acceptation large, prenant en compte les référents identitaires, notamment les noms et prénoms, ou leur nationalité si celle-ci est encore étrangère.

Ces chiffres varient, voire augmentent selon les périodes électoralistes et suivant les groupes politiques et leur idéologie plus ou moins sécuritaire, voire xénophobe. A qui profite réellement le communautarisme afin de nous définir en terme de Masses et de reléguer dans des Territoires perdus de la Républiques, avatar des ghettos juifs en d’autres temps ? N’est-ce pas en contradiction avec l’esprit de la République (Liberté, Egalité, Fraternité) qui ne reconnaît que des citoyens ? Surtout à l’ère de la mondialisation…

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