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Entretien avec Karima Berger, auteure du livre «Les Gardiennes du secret». Un bel hommage aux héroïnes de l’islam

Auteure du livre « Les Gardiennes du secret » (Editions Albin Michel), l’essayiste Karima Berger ne cesse depuis des années, que ce soit à travers ses engagements ou sous sa plume féconde, maniant avec le même plaisir la langue arabe et française, de jeter des ponts entre les deux rives : entre l’Algérie, son pays natal, et la France, la terre de son époux, entre l’Orient et l’Occident, mais aussi entre l’islam et le christianisme. Elle-même traversa la Méditerranée à l’âge de 25 ans, sur la passerelle de la coexistence harmonieuse et de relations franco-algériennes apaisées. 

Elevée dans la pure tradition musulmane à Ténès, une cité portuaire de la wilaya de Chlef, l’actuelle présidente du prix « Écritures et spiritualités » a estimé que l’heure était venue pour elle d’honorer sa promesse : rendre hommage aux grandes figures féminines qui ont marqué de leur empreinte l’histoire de l’islam, les sortir de l’ombre du passé pour les mettre en pleine lumière, et pour certaines d’entre elles, les exhumer de l’oubli dans lequel elles furent injustement reléguées.

C’est désormais chose faite, grâce à son dernier ouvrage passionnant qui, telle une invitation à remonter le temps jusqu’aux origines de l’islam, célèbre l’érudition, la clairvoyance, le courage et les mérites, encore par trop méconnus, de ces « femmes pieuses et vertueuses » que le Coran élève au rang de « gardiennes du secret de ce que Dieu garde secret ». Au fil des pages, Karima Berger fait renaître ces héroïnes de la tradition et de l’imaginaire islamiques, et les réhabilite magnifiquement.

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A travers votre livre, vous dites honorer « la promesse faite il y a longtemps à ces femmes qui peuple ma psyché musulmane ». Pouvez-vous nous en dire plus sur votre désir de  rendre hommage aux figures féminines emblématiques de l’islam ?

Il y a longtemps… Oui, cela dure depuis ma jeunesse algérienne marquée par la perception d’une injustice faite aux femmes. Puis, cette promesse s’est faite plus vive quand j’ai découvert les femmes de ma religion et pris véritablement conscience de la puissance de leurs dires, de leurs actes.

Très tôt, j’ai perçu les contradictions, l’ambivalence de la société vis-à-vis des femmes. C’est que ce n’est ni tout noir, ni tout blanc, c’est complexe et beau à la fois, comme si les femmes donnaient à la société leur intelligence, leur parole sonnant comme un Rappel au devoir (non respecté) de dignité. Une sourde protestation émane d’elles, elles qui sont le plus souvent reléguées au second rang.

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Puis, il y eut mon « adhésion » consciente à ma religion, celle-ci n’étant plus seulement natale (un « simple » héritage) mais me devenant vitale, un rapport et un désir conscients, attentifs, orientés spirituellement et non plus seulement conventionnellement. Alors, tout cela a donné naissance à l’écriture (pas seulement sur les femmes), mais c’est justement cette contradiction qui m’a poussé à chercher, écrire, penser jusqu’à ce que je découvre, stupéfaite, ce verset 34 de la sourate 4 qui me décide à « plonger » dans cet islam au féminin.( cf. plus bas dernière question)

Selon vous,  la « femme domine la culture coranique, mais son lieu de résidence demeure la nuit ». Comment expliquez-vous ce paradoxe qui la laisse dans l’ombre ? Diriez-vous que c’est la négation même de son existence ?

Paradoxe ? Oui, absolument, mais il nous faut vivre avec ça, le vivre comme une élévation, une épreuve à surmonter, car rien dans les choses (humaines ou) divines n’est simple. Cette tension, il nous faut nous l’approprier, jouer avec… c’est cela la puissance de « l’ombre ».

L’ombre n’est pas, pour ce qui me concerne, une chose porteuse de négatif. J’aime l’ombre, l’intime qu’elle promet, l’intériorité, le caché, le secret, le divin… Trop de lumière aveugle le regard, on est plus intelligent dans l’ombre, plus clairvoyant. Les femmes sont dans l’ombre, mais clairvoyantes.

Elles ont un savoir « autre », et les hommes le savent très bien. C’est pourquoi je ne pense pas qu’il y ait « négation » de leur existence, il y aurait même peut-être une trop grande reconnaissance de leur contribution au monde ! Ce qui, hélas, fait que les puissants (les hommes qui ont le pouvoir) se protègent en les surprotégeant, autrement dit, en les enfermant pour les garder en réserve, pour en quelque sorte bénéficier de leur aura.

Craindraient-ils que cette mise en lumière leur fasse perdre cette « compétence » ? C’est à double tranchant. En réalité, les femmes dominent en secret.

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Sur quoi repose votre pressentiment, selon lequel une partie du projet divin fait la part belle au féminin ?

« la part belle », je ne sais pas, mais une part au moins. C’est que je ne peux imaginer qu’un Dieu miséricordieux, dont le nom est hautement féminin (Rahma veut dire matrice…), puisse écarter la moitié de sa création pour la soumettre, l’humilier, la nier.

Dieu ne cesse d’aimer ceux qui s’aiment et ceux qui L’aiment : « Les femmes sont un vêtement pour vous et vous êtes un vêtement pour elles », stipule le Coran et un hadith dit : « Lorsqu’un homme et une femme se tiennent la main, leurs péchés tombent d’entre leurs doigts unis ».

Eve n’est pas la pècheresse de la Bible, Adam et Eve ont tous deux enfreint l’interdit, il n’y a pas ontologiquement, dans le Coran, cette tache qui abîme le personnage de Eve. Le Coran s’adresse aux femmes et aux hommes, et les versets pratiquent l’inclusion sexuelle avant la lettre : « Ceux et celles-qui-se-soumettent, les croyants et les croyantes, les adorateurs et les adoratrices, ceux et celles qui sont sincères, les patients et les patientes, ceux et celles qui sont pleins de contrition, ceux et celles qui font l’aumône, ceux et celles qui jeûnent,  ceux et celles qui préservent leur sexe, ceux et celles qui invoquent Dieu abondamment, Dieu leur ménage Son indulgence, un salaire grandiose » (33/35).

Enfin, la mystique, la tradition spirituelle de l’islam et l’art de l’islam n’ont cessé de célébrer le féminin, comme voie d’accès au divin.

Qui sont ces « grandes figures féminines de l’imaginaire musulman », ces héroïnes que vous admirez et que vous faites revivre au fil des pages ?

Je ne peux les citer toutes, mais Khadîdja, la femme du prophète, a joué un rôle déterminant dans la vocation de son époux en tant que prophète. Hafsa et Aïcha ont, de leur côté, inspiré un verset (66/4) reconnaissant aux femmes une grande puissance, qui a été commenté magnifiquement par l’Emir Abdelkader dans son Livre des Haltes, sans oublier Rabi’ a El adawiya, la mère des mystiques, la reine Balquis, Fatema-Zohra, la fille du prophète dont le sort a été cruel…

Il y a aussi Shéhérazade, qui est certes imaginaire, mais grâce à sa parole, à son intelligence, elle a pu sauver toute l’espèce humaine, puisque son mari jaloux voulait tuer toutes les femmes… C’est pourquoi, il nous faut lire le Livre Saint pour les découvrir, méditer leurs paroles, leurs gestes, leurs actes, afin que nous, les femmes, puissions acquérir une meilleure connaissance que celles qui nous ont précédées et faire preuve d’un plus grand courage pour lutter pour notre dignité.

Parmi ces femmes musulmanes remarquables, il y a Hagar que vous décrivez comme la parfaite incarnation de « l’histoire des femmes en islam et peut-être même de l’histoire de toutes les femmes ». Qu’est-ce qui la rend si exceptionnelle à vos yeux ?

Hajar reste un grand mystère pour moi. Comment, en effet, la mère du peuple arabe peut-elle être si absente de l’histoire, elle est « silenciée » totalement, sa trace disparaît en même temps que sa robe efface ses pas sur le sable, quand elle est chassée par Abraham. A ma connaissance, il y a un seul hadith du prophète la concernant : « Que Dieu prenne en miséricorde notre mère Hagar ».

Ce silence qui l’entoure interroge. Est-ce parce qu’elle était une simple servante et que cela peut nous paraître insupportable ? Curieusement, sa vie, de façon voilée, apparaît ici et là dans la civilisation de l’islam, la notion de abd par exemple, de serviteur de Dieu et qui dit la servitude à Dieu, mais elle, elle était la servante d’un homme, fût-il le premier des monothéistes. Ou encore, lors du pèlerinage, cela est émouvant de voir les pèlerins célébrer Hajar, en rejouant la course entre As-Saffa et El Maroua, les deux collines sur laquelle elle monta pour aller chercher de l’eau pour son fils.

Hajar mérite qu’on lui consacre encore un travail de recherche. On ne sait rien d’elle, alors qu’elle inaugura le temps des Arabes dans l’Histoire. Depuis, elle a totalement disparu. Je lui ai dédicacé le livre. Hagar, c’est un peu l’histoire des femmes en islam, et peut-être même l’histoire de toutes les femmes des Ecritures : elles comptent beaucoup, mais sont très peu célébrées, sinon de façon codée.

Concernant Eve-Hawwâ, vous déplorez l’aberration interprétative des théologiens, des commentateurs, voire même des mystiques musulmans, qui contribuèrent à asseoir la primauté d’Adam sur Eve. Quelles conséquences cela a-t-il eues pour la gent féminine ? 

Oui, c’est étonnant. Et même troublant !  Eve et Adam ont été créés, dit le Coran, à partir « d’une âme unique » (nafs wahida). Nafs wahida n’est pas un mâle… ! Elle contient en puissance les deux genres humains  : « ô hommes ! craignez pieusement votre Seigneur qui vous a créé d’une âme unique (nafs wahida) dont il a créé sa moitié (min zawjaha) », dit le verset qui ouvre la sourate An Nyssâ. Zawj ne signifie pas épouse mais moitié, pair, versant… et par extension époux ou épouse.

Hawwâ n’a donc pas été créée à partir d’Adam ou de sa côte, comme le dit la Bible dans son second récit [1], et pourtant, ce mythe sera repris par l’Exégèse coranique, influencée… par la tradition biblique ! Ce qui aura sur les esprits mâles une incroyable postérité ! Pour les exégètes du Coran, ce fut un véritable effet d’aubaine, exploitant le mythe biblique pour fonder une véritable « imposture », au mépris même de l’écrit coranique.

Cette aberration interprétative veut imposer la primauté d’Adam sur Eve. C’est une pure trahison du texte coranique, où l’âme unique donne naissance à la Genèse des humains dans ses deux « versants » (le sens de zawj), mâle et femelle.

Dans le chapitre intitulé « Les gardiens, une virilité intranquille », vous écrivez que si « les femmes sont les gardiennes du secret de ce que Dieu garde secret, elles sont aussi les gardiennes de ce que les hommes gardent secret ». De quel secret sont-elles détentrices ?

Il faut rappeler quand même cette imposture quant à la traduction et l’interprétation du verset 4/34, qui dit :  «  Les femmes – vertueuses – sont les gardiennes du mystère de ce que Dieu garde mystérieux », « فَٱلصَّٰلِحَٰتُ قَٰنِتَٰتٌ حَٰفِظَٰتٌۭ لِّلْغَيْبِ بِمَا حَفِظَ ٱللَّهُ» .

Lorsque je veux traduire littéralement le verset, je lis : « Quant aux vertueuses, elles sont pieuses et sont les gardiennes du mystère de ce que Dieu garde », mais la traduction officielle et canonique du Roi Fahd [2] dit : « Les femmes vertueuses sont obéissantes (à leurs maris) et protègent ce qui doit être protégé, pendant l’absence de leur époux, avec la protection d’Allah ». D’où vient « ce mari » ? D’où vient l’absence ? Le mari se met-il à la place du ghayb ?

Ceci dénote, à mes yeux, une intranquillité des hommes quant à ce « secret » confié par Dieu aux femmes. Ils ne savent pas de quelle nature il est, ils le pressentent certes, mais, sans doute, en ont-ils aussi quelque crainte.

Propos recueillis par la rédaction Oumma

[1] Le premier récit qui postule l’égalité parfaite a été oublié : « Dieu créa l’humanité à son image, mâle et femelle, il les créa ».

[2] La version française assurée par Le Ministère des Affaires Islamique des Waqfs (Biens ?) de la prédication et de l’Orientation religieuse du Royaume d’Arabie Saoudite

« Les Gardiennes du secret » (Editions Albin Michel),
un livre que nous vous recommandons particulièrement

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  1. Une femme dont le grand service rendu aux Musulmans consistait principalement à garder le secret sur la mort du sultan, son époux, fut Chajarat Eddurr. Elle régna peu de temps, enfin, elle fut reine mais avant ça, elle était on va dire gouvernante parce qu’elle parvint à garder secrète la mort de son époux, le temps de se faire reconnaître reine avant de transmettre à un de ses cousins, je crois, le sultan Baybar. Sans son secret et sa prudence, les Musulmans risquaient l’anéantissement physique, puisque les Croisés et les Tatares avaient fait alliance. En fait elle fut la principale artisanne du coup d’état Mammeluk, qui donna aux Musulmans plus de force face à leurs ennemis. Ainsi s’achevaient les Croisades puis on mit fin aux progrès des Tatares à la bataille glorieuse d’In-Jelout.

    Croissant de lune.

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