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L’énigme des BRICS : Monde du Partage ou Partage du Monde ?

« La plus grande gloire n’est pas de ne jamais tomber, mais de se relever à chaque chute » – Nelson Mandela

Résumé

Le titre proposé donne le sens de notre questionnement. De fait, la récente réunion des BRICS à Johannesburg, fin août, a suscité bien des interrogations.

A l’instar des pays et non des moindres, tous candidats à l’adhésion aux BRICS, qui n’ont pas été retenus d’une façon incompréhensible – comme l’Indonésie, le Vietnam ou encore le Nigeria – l’Algérie a été particulièrement choquée par la façon de procéder sans explication, marquée par l’absence criante de la publication des critères d’éligibilité. Des critères qui, s’ils avaient été connus de tous, nous auraient évité, avec la vingtaine de contrées en lice, bien des déconvenues.

Bien que nous ne soyons pas naïfs, nous nous accrochions toutefois à un « miracle diplomatique ». Il a fallu attendre la fin de la conférence de presse donnée par le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, pour connaître enfin les fameux critères de sélection. Ils nous parurent injustes et ne manquèrent pas de créer des frustrations parmi l’ensemble des pays éliminés… sans savoir au fond pourquoi !!

La désagréable impression que je retire est que les tractations et les critères ne sont pas limpides, et que des décisions d’admission ont été prises avant la tenue du Sommet en Afrique du Sud.  Nous allons montrer que les critères retenus sont compréhensibles uniquement en comprenant une seule chose : chaque Etat membre fait en sorte que ses protégés soient admis, afin d’assurer son propre développement.

Les pays non retenus n’ont pas démérité, loin s’en faut. Ils ont été écartés pour la simple raison qu’ils n’ont pas été considérés comme indispensables pour le moment. En outre, force est de constater que personne ne les a défendus objectivement !  

Notre conviction est faite : malgré toutes les louanges adressées aux BRICS pour leur « dimension humaine », ils ne reprėsentent pas un nouveau monde du partage, mais plutôt un partage du monde avec toujours, à sa tête, une oligarchie du savoir, de la technologie et de la force.

Les zones d’ombre

Des informations contradictoires ont circulé, et nous ne savons toujours pas, à ce jour, le nombre exact de pays qui ont postulé à l’adhésion au club des 5 (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud), dans le cadre de sa politique d’élargissement.

Naledi Pandor, la ministre sud-africaine des Affaires étrangères, a publié une liste de pays ayant déposé des demandes officielles d’adhésion. Parmi les pays arabes figuraient : l’Algérie, le Bahreïn, l’Égypte, le Koweït, le Maroc, la Palestine, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis. Les autres pays candidats étaient le Bangladesh, l’Iran, le Kazakhstan, le Nigeria, le Sénégal, l’Éthiopie, la Biélorussie, la Bolivie, l’Argentine, le Venezuela, le Vietnam, Cuba, le Honduras, l’Indonésie et la Thaïlande  (1).

Le discours sans état d’âme de Sergueï Lavrov, ministre russe des Affaires étrangères

 Sergueï Lavrov

Lors de la conférence de presse qu’il a tenue, le 24 août, à l’issue du Sommet des BRICS, Sergueï Lavrov, le ministre russe des Affaires étrangères, a indiqué que « les considérations les plus importantes pour accepter l’adhésion d’un pays candidat étaient son prestige, son poids (politique), et bien sûr, sa position sur la scène internationale ». Parmi les idées communes aux pays des BRICS et leurs alliés se trouvent la nécessité de bâtir un monde multipolaire, de rendre les relations internationales plus justes. Parmi les pays qui ont une position commune se trouvent ceux qui croient en la multipolarité et « Sur ce plan, les six pays, dont les noms ont été annoncés aujourd’hui, répondent pleinement à ces critères » (2)

Pour le ministre Lavrov, aucun des pays éliminés ne remplissait ces trois critères ! C’est d’autant plus discutable que les mots ont un sens, et que ceux qu’il a choisis et employés peuvent donner lieu à des interprétations diverses : il s’agissait des termes « prestige, poids politique et position sur le plan international ».

Expansion des BRICS : six pays retenus

L’un des principaux résultats du 15e sommet des BRICS, organisé par l’Afrique du Sud, est la décision d’inviter six nouveaux pays à rejoindre le très convoité club des 5, et ce, à compter de janvier 2024.

Les nouveaux entrants sont l’Argentine, l’Éthiopie, l’Iran, l’Arabie saoudite, l’Égypte et les Émirats arabes unis. Les cinq Etats membres des BRICS représentent environ 42 % de la population mondiale et plus de 23 % du PIB mondial. Le groupe élargi représentera 46,5 % de la population mondiale. En utilisant les données du PIB du FMI, nous pouvons en déduire qu’il représentera environ 30 % du PIB mondial. Les BRICS ne sont pas une organisation (ils n’ont ni siège, ni secrétariat, ni traité). Mais ils disposent d’une institution formelle, détenue conjointement : la Nouvelle Banque de Développement.

« Élargi, le groupe comptera pour 51 % de la production mondiale des énergies fossiles -charbon, pétrole et gaz, contre 31 % aujourd’hui. Trois nouveaux membres – l’Arabie saoudite, les Émirats arabes et l’Iran – figurent parmi les dix premiers producteurs de pétrole au monde. La Chine, l’Inde et l’Afrique du Sud sont parmi les dix premiers producteurs de charbon, alors que la Russie, l’Iran, la Chine et l’Arabie saoudite sont parmi les dix premiers producteurs de gaz naturel au niveau mondial.  Porté par la Chine, qui représente autour de 70 % de la production mondiale de métaux rares, le groupe des BRICS compte également les pays avec les plus grands gisements des métaux rares au monde : le Brésil, la Russie, l’Inde et l’Afrique du Sud ». (3)

Cependant, en examinant la composition et les ambitions des BRICS, rien ne les distingue vraiment du G20. Rappelons que le G20 a été créé en 1999. Nous observons non seulement que les pays des BRICS en font partie, mais que deux nouveaux pays cooptés par les BRICS y figurent également : l’Argentine et l’Arabie Saoudite.

La doctrine du G20, à laquelle les BRICS adhèrent, est un forum intergouvernemental qui vise à favoriser la concertation internationale, en intégrant le principe d’un dialogue élargi tenant compte du poids économique croissant pris par un certain nombre de pays. En 2021, le G20 représentait 75 % du commerce mondial, près des deux tiers de la population mondiale et plus de 80 % du produit mondial brut. C’est à se demander comment des pays peuvent faire partir de deux groupes aux ambitions politiques diamétralement opposées ?

Pourquoi l’Algérie n’a pas été retenue ?

Il faut, tout d’abord, ne pas essentialiser le débat. L’Algérie n’est pas le seul pays à être « recalé » et à éprouver une amère déception. L’Indonésie, héritière de Soekarno, l’un des fondateurs du mouvement des Non-Alignés à Bandoeng, le Nigéria, le Vietnam, le royaume du Bahreïn… ont subi le même sort.

« Bien que l’Algérie ait nourri des espoirs, sa candidature au sein des BRICS n’a pas été sélectionnée. Certains économistes algériens peinent à comprendre ce rejet, dans la mesure où l’Ethiopie a ėtė admise dans l’organisation, alors qu’elle pèse moins sur la scène économique africaine, avec un PIB d’un peu plus de 110 milliards de dollars en 2022, et un revenu annuel par habitant de 1.000 dollars » (4).

Dans ce contexte, le rejet des candidatures de pays comme le Nigeria, l’Algérie, l’Indonésie ou le Vietnam, qui ont des économies plus puissantes que celles de l’Ethiopie, semble incompréhensible. La Russie et la Chine ainsi que l’Afrique du Sud ont soutenu  et depuis le début, la candidature de l’Algérie, ce n’est pas le cas des deux autres membres des BRICS, le Brésil et l’Inde, qui auraient voté contre la candidature algérienne.

L’Algérie « a pris acte de la décision annoncée par les dirigeants du BRICS, invitant six nouveaux pays à rejoindre le groupe en tant que première étape, avec la perspective d’ouvrir la voie à d’autres pays dans un avenir proche », a déclaré Ahmed Attaf, le ministre algérien des Affaires étrangères, dans un discours très neutre. Au plan politique, l’Algérie partage les positions des BRICS sur la nécessité de bâtir un « ordre mondial juste et multipolaire, basé sur le respect mutuel ».(4)

L’opacité des critères retenus par les BRICS

Reste à savoir quels sont les vrais critères qui ont présidé au choix des BRICS, nonobstant la déclaration incompréhensible du ministre russe des Affaires étrangères. Plusieurs hypothèses sont avancées.

Le professeur Mebtoul, pour sa part, estime que tout est lié au PIB. Il écrit à ce sujet : « Il semblerait que l’indicateur déterminant, outre des considérations politiques et géostratégiques, ait été le produire, intérieur brut avec un cas exceptionnel l’Ethiopie. Rappelons que le produit intérieur brut aux prix du marché vise à mesurer la richesse créée par tous les agents, privés et publics, sur un territoire national pendant une période donnée. Agrégat clé de la comptabilité nationale, il représente le résultat final de l’activité de production des unités productrices résidentes, mais devant l’éclater par branches pour une appréciation objective. Pour les pays retenus comme nouveaux membres candidats nous avons par ordre décroissant : l’Arabie saoudite 1108 milliards de dollars; Argentine 632 milliards de dollars,  Emirates 508 milliards de dollars, Egypte 404 milliards de dollars, Iran 388 milliards de dollars -Ethiopie 127 milliards de dollars. Pour les fondateurs des cinq pays des BRICS, nous aurons 25.914 milliards de dollars pour 2022 soit près de 26% du PIB mondial pour une population approchant 3,2 milliards d’habitants,   Les nouveaux membres des BRICS représentent un PIB d’environ de 3167 milliards de dollars ce qui donne un total pour les 11 pays de 29.000 milliards de dollars soit 29% du PIB mondial pour 2022, pour une population approchant les 45% du total  » (5)

Les critères qui ont prévalu d’après mon analyse

Pour ma part, le PIB n’a pas été le seul et unique critère. Chaque Etat membre des BRICS  a bien évidemment défendu ses propres intérêts. La candidature de l’Algérie n’a non seulement pas été défendue, mais de surcroît, il semble que le Brésil et l’Inde s’y soient opposés.

La première chose que nous devons avoir en tête est que nous avons, peut-être, plus d’ennemis que d’amis… Aussi devons-nous connaître nos intérêts permanents. Le refus opposé à l’Algérie a frappé d’autres pays, autrement plus puissants que l’Éthiopie et que l’Égypte. Je pense notamment à l’Indonésie, un pays de 240 millions d’habitants et bien développé. La décision de ne pas l’intégrer est inexplicable, sauf à croire que l’un des Etats membres des BRICS, l’Inde ou la Chine par exemple, s’y soit opposé pour des problèmes de concurrence. Il est de même du Vietnam, un dragon de l’Asie du Sud-Est. Là encore, l’explication autre qu’économique ne repose que sur le refus de ce pays du fait qu’il doit gêner.

Il faut ajouter que parmi les six nouveaux entrants, figurent trois pays qui ont accumulé des dettes abyssales, je veux parler de l’Argentine, l’Ethiopie et l’Egypte, lesquels continuent à dépendre du FMI pour les financements. En Argentine, l’inflation bat des records, avec une dette de 50 milliards de dollars. C’est un pays très proche du Brésil, à la fois idéologiquement, géographiquement et économiquement. A cet égard, la déclaration prononcée, le 3 août, par le président brésilien Lula ne laisse aucun doute sur le fait que des décisions ont été prises avant le Sommet : « Il est  “extrêmement important” que des pays tels que l’Arabie saoudite, l’Argentine et d’autres grands pays en développement rejoignent le bloc. Je considère qu’il est extrêmement important de permettre à d’autres pays qui répondent aux exigences des BRICS de rejoindre le groupe » (6)

De plus, le président Lula avait annoncé, dès le mardi 22 août, qu’il souhaitait que l’Argentine puisse rejoindre les BRICS : on ne peut donc qu’en déduire que l’Argentine et l’Arabie Saoudite ont été cooptés sans examen. En ce qui concerne l’Éthiopie, il semble que la Chine soit intervenue en sa faveur, parce qu’elle pourrait constituer l’un des segments de la Route de la Soie. On comprend mieux pourquoi le Brésil de Lula l’a défendue bec et ongles, en lui faisant profiter des futurs prêts de la Banque des BRICS dont la directrice n’est autre que Dilma  Roussef, l’ancienne présidente du Brésil.

S’agissant de l’Égypte, malgré sa dette colossale et le fait que plusieurs pays l’aident financièrement, dont les Etats-Unis, les BRICS lui ont ouvert grand les portes, notamment parce que le poids historique culturel (Misr Oum Eddounia) est important au Moyen-Orient. Autre atout non négligeable, la façade méditerranéenne de l’Egypte pourrait s’avérer précieuse pour la Route de la Soie voulue par la Chine.

Il en est de même de l’Éthiopie, qui a un niveau de vie très bas. Les famines y sont récurrentes, mais de par sa position géographique, avec une vue sur la mer Rouge, c’est une voie potentielle vers la Route de la Soie. On comprend que la Chine tienne à son intégration. Il est possible que la Chine soit intervenue dans le conflit latent concernant le partage des eaux du Nil. On a d’ailleurs annoncé, le 28 août, la reprise des négociations entre l’Egypte et l’Ethiopie concernant les eaux du Nil.

En ce qui concerne l’Iran, pays technologique puissant et pétrolier, il est à la fois défendu par la Russie, pour des raisons relatives à la proximité d’aide dans la guerre qu’elle mène, mais aussi par la Chine qui est intervenue dans sa réconciliation avec l’Arabie Saoudite.

Justement, l’Arabie Saoudite a été intégrée du fait de son lourd poids économique, lié à la rente pétrolière : elle pèse 2000 milliards de dollars ! De plus, elle permettra de procéder à terme à la dédollarisation et mettra fin aux pétrodollars qu’elle exigeait pour ses ventes de pétrole. L’ambivalence de la situation est que le pourvoyeur en armes de l’Arabie saoudite et les Emirats Arabes sont les Etats-Unis !

L’analyse du général Dominique Delawarde

L’analyse du général Dominique Delawarde rejoint en partie la mienne. Il écrit : « À l’analyse, l’Iran était probablement le candidat le plus assuré d’entrer dans les BRICS parce qu’il appartient aussi à l’Organisation de Coopération de Shangaï, l’Iran, gros producteur de gaz et de pétrole, est aussi une pièce maîtresse pour assurer une stabilité géopolitique en Asie de l’Ouest. La stabilisation et le retour à la paix entre pays riverains du Golfe passaient par la réconciliation entre l’Iran et l’Arabie saoudite. Obtenue sous l’égide de la Chine, cette réconciliation qui est dans l’intérêt supérieur des BRICS  Arabie saoudite et EAU naviguaient dans l’orbite US, contraints et forcés Ces deux pays ont trouvé des parrains et protecteurs qu’ils jugent moins nocifs à leurs intérêts. Les BRICS ont donc bien joué en admettant simultanément l’Iran, l’Arabie Saoudite et les EAU parmi eux.  L’Arabie saoudite et les EAU vont pouvoir jouer un rôle de premier plan dans la dédollarisation, en vendant leur pétrole aux gros consommateurs que sont l’Inde et la Chine en monnaie nationale et non plus en dollars » (7).

« L’Argentine et l’Égypte ont toujours eu un pied dans chaque camp. On notera que, dans les nouveaux arrivants, deux états sont aujourd’hui membres du G20 (l’Argentine et l’Arabie saoudite). Leur adhésion aux BRICS va renforcer la position des BRICS au sein du G20. Ils seront désormais 7   le G20 n’est plus la chasse gardée de l’occident global. S’agissant enfin de l’Égypte et de l’Éthiopie, chacun notera que ces deux pays sont en très forte opposition sur le problème de l’exploitation du Nil. Le meilleur moyen d’apaiser les tensions dans la région n’est-il pas de les admettre simultanément aux BRICS ? Le cas de l’Algérie, allié à la fidélité indéfectible, dont le PIB est supérieur à celui de l’Éthiopie, ne pose pas de problème urgent à résoudre qu’elle peut attendre une ou deux années de plus »(7).

D’autres sources affirment que l’Algérie aurait volontairement renoncé à son adhésion aux BRICS, par souci de préserver sa souveraineté nationale et sa politique de non-alignement. Maamar Farah avance une hypothèse intéressante, celle de la non-ingérence, marque de fabrique de la politique étrangère du pays : « L’Algérie, écrit-il, a manifesté son intérêt à rejoindre les BRICS d’abord parce qu’elle a considéré que son intérêt était de faire partie du groupe essentiellement pour des raisons économiques. D’autres sources affirment que l’Algérie aurait volontairement renoncé à son adhésion aux BRICS, par souci de préserver sa souveraineté nationale et sa politique de non-alignement ».  (8)

Les problèmes de fond des BRICS : l’énigme de l’Inde 

D’une façon inexorable, il arrivera un moment où la dimension politique sera importante au sein des BRICS, concernant les relations avec l’Occident. Naturellement, tout se joue entre les trois poids lourds : la Chine, la Russie et l’Inde ; sans compter le Brésil, qui joue sa propre partition en Amérique. Si les deux premiers ont globalement le même cap, il n’en est pas de même de l’Inde qui sera le maillon incertain du futur, du fait que ce pays a toujours deux fers au feu : il ne veut pas se couper du monde occidental, mais il a besoin de se développer et ses préoccupations politiques passent au second plan.

En passant de cinq à onze pays, lit-on sur le Monde, les BRICS devraient pouvoir mieux défendre les intérêts du Sud global. (…) On peut en effet supposer que la coopération économique et financière entre les onze pays s’en trouvera accrue, en particulier grâce à la puissance des capacités d’investissement de l’Arabie saoudite et des Emirats.

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La décision de l’élargissement est une victoire pour le président chinois, Xi Jinping, qui en était le plus ardent partisan. S’il entend faire des BRICS à onze un instrument de sa rivalité avec les Etats-Unis, il se heurtera cependant à l’Inde et au Brésil, qui ne sont pas dans la même dynamique. La Chine veut faire des BRICS un concurrent du G7 »  (9)

« L’élargissement avec notamment l’Iran renforce la dimension anti-occidentale du groupe. Justement au sein des BRICS, la position de l’Inde n’a pas toujours été aisée,  À cela s’ajoute ses relations délicates avec la Chine, Dans un entretien politique   Isabelle Saint-Mézard explique : « Si la Russie et la Chine ont investi dans la résurgence récente du groupe des BRICS, c’est parce qu’elles y ont vu un moyen supplémentaire de contester l’ordre international, de concurrencer le G7, voire de mobiliser divers États dans le monde qui se sentent laissés pour compte ou victimes des « Occidentaux ». L’Inde n’est pas mue par la même ambition « révisionniste » de l’ordre international ; concernant le G7 par exemple, elle se félicite plutôt d’être quasi-systématiquement invitée aux Sommets du groupe et d’y faire entendre sa voix et, avec elle, celles des Émergents. » (10)

Isabelle Saint-Mézard conclut : « La position de l’Inde à l’intérieur des BRICS a varié au fil du temps et a paru, selon les circonstances, opportuniste, engagée ou, à l’inverse, malaisée.  L’Inde a aussi bien vu l’intérêt qu’il y avait à mobiliser le potentiel financier des États-membres et a proposé, en 2012, la création d’une banque des BRICS : (…) Concrètement, l’Inde a continué de resserrer les liens avec les États-Unis, notamment dans le cadre de sa projection dans l’Indopacifique, tout en travaillant avec des États comme la Russie, l’Iran et même la Chine  L’aggravation de la relation sino-américaine constitue elle-aussi un défi.  Comment, en effet, échapper aux logiques de polarisation entre les deux puissances ? Plus précisément pour l’Inde, comment ne pas glisser dans un alignement sur les États-Unis quand sa propre relation avec la Chine est au plus bas et que le partenaire américain la sollicite toujours plus ? L’Inde souhaite une réforme des institutions en place pour que le monde en développement y soit mieux représenté » (10)

« La Chine, elle, vise une refonte pour mettre à bas l’ordre international libéral dirigé par les États-Unis. Par contre, l’Inde a cherché à renforcer ses liens avec la Russie grâce à diverses initiatives0 diplomatiques. L’affaiblissement de la Russie constitue un réel défi stratégique pour l’Inde   l’Inde estime que la Russie constitue un pôle important et indispensable à l’instauration d’un ordre multipolaire,   L’Afrique du Sud est certes un interlocuteur important de l’Inde en Afrique — elle accueille la plus grande diaspora indienne du continent et a longtemps été son premier partenaire commercial  (…) Ce faisant, New Delhi espérait éviter l’intégration d’États qui, par leur antiaméricanisme. Cet activisme multilatéral est particulièrement marqué cette année, parce que l’Inde préside le G20 et qu’elle s’y investit beaucoup.(…)».  (10)

Mais que l’on ne se fasse pas d’illusion… L’Inde est en train de préparer son intégration au Conseil de Sécurité. Ce pays a un poids économique, voire militaire, plus important que deux des membres du Conseil de Sécurité Onusien.

Conclusion

En définitive, il nous paraît que les BRICS sont des pays comme les autres. Ni meilleurs ni pires que les pays occidentaux, ils défendent leurs intérêts à la façon des États-Unis, avec le plan Marshall. C’est un fait, ce n’est pas un monde du partage, mais un partage du monde avec, à sa tête, une oligarchie du savoir, de la technologie et de la force.

Dans ces conditions, que doit faire l’Algérie ? Les premières choses que nous devons avoir constamment présentes à l’esprit, c’est que nous comptons, sans doute, moins d’amis que d’ennemis, et qu’il est impératif de connaître nos intérêts permanents. Le moment est propice à la réévaluation de notre rapport au monde.

Un nécessaire aggiornamento (révision du rapport au monde) est plus que jamais d’actualité, si on veut affronter les défis de taille du XXIème et les relever avec succès. Peut-être devrons-nous réévaluer les positions du siècle dernier, qui peuvent paraître dogmatiques et archaïques de nos jours.

Nos ennemis d’hier peuvent être nos amis d’aujourd’hui, et inversement. L’intérêt permanent de l’Algérie devrait nous guider. Cela se fera avec la nécessité de rassembler le plus grand nombre autour d’une vision commune : mettre tout en oeuvre pour que l’Algérie réussisse grâce au fruit de son travail, car, au risque de me répéter, nous ne pouvons pas entrer dans le développement par effraction. C’est un long travail de compétences, de résilience, de développement à marche forcée qui, seul, nous permettra, il faut le souhaiter, d’avoir une visibilité de plus en plus affirmée. 

Le regretté ministre de l‘Enseignement Supérieur, Boubeker Belkaïd, avait l’habitude de marteler que « le développement, ce n’est pas le résultat final. Il faut voir ce qu’il a fallu investir comme travail, intelligence et résilience pour y arriver ». Il a pris l’exemple de l’électricité, en nous racontant une petite anecdote :

« C’est l’histoire d’un émigré qui a remarqué aux Galeries Lafayette, à Paris, un très beau lustre lumineux. Il décide de l’acheter en y mettant toutes ses économies. De retour au pays, il  l’accroche difficilement au plafond  de la pièce, avec  le bouton placé au mur. Il invita ses voisins du village, en leur disant : j’ai ramené  avec moi la lumière avec l’électricité ! Venez voir ; Il appuya sur le bouton, il ne se passa rien ! Très déçu, il pensa à une éventuelle tromperie. En fait, il ne comprenait pas ».

Boubeker Belkaïd expliquait, avec la pédagogie convaincante qui le caractérisait, pourquoi l’émigré était si désemparé. Il ne savait pas que derrière la lumière et l’électricité, il faut d’abord, disait-il, « explorer le sol, extraire le pétrole ou le gaz, le transporter et le transformer dans une centrale thermique ensuite, le convertir, le transporter de ville en ville, de quartier en quartier, pour qu’il arrive derrière l’interrupteur et permette à l’émigré d’appuyer pour avoir de  la lumière. C’est cela le développement. On ne peut pas y accéder d’une façon magique ou démagogique, si ce n’est  par un chemin d’épreuve et de compétence ».

C’est ce défi que nous devons relever. Nous pouvons le faire, nous devons le faire, nous n’avons pas le choix. Grâce à notre ardeur à la tâche, à notre capacité de résilience, nous allons montrer, pour reprendre les termes du ministre russe des Affaires étrangères, que nous pouvons mériter amplement les trois qualificatifs attribués aux six nouveaux membres des BRICS.

Pour mettre toutes les chances de notre côté, il sera utile de ne pas se disperser. Je propose dans un premier temps, et en fonction de l’évolution, la mise en place d’une force opérationnelle (task force) multidimensionnelle, qui aura à traiter de la mise en place d’un programme spécifique d’adhésion. A titre d’exemple, le Nigeria, autre pays « recalé », vient de décider de créer un ministère chargé tout spécialement de suivre toutes les étapes vers l’intégration aux BRICS pour la prochaine session, qui aura lieu à Kazan, en Russie.

Le développement est un long chemin escarpé, jalonné d’obstacles, de détermination, de mobilisation du peuple dans sa totalité pour réussir les principaux challenges : transition énergétique, sécurité  hydrique, formation de qualité.  

Que  les « adversaires » fielleux et autres farouches détracteurs de l’Algérie, qui ont applaudi à son « recalage », se rassurent ! Ce contretemps, certes fâcheux, n’est pas pour autant un échec. Jugez en plutôt : pour la première fois, l’Algérie est confrontée à la réalité du monde, elle s’est mesurée aux grands. Elle a pris la mesure des amitiés de façade et de l’impitoyable morale de l’intérêt et du poids spécifique.

L’Algérie sait maintenant que la force technologique est la première des forces. La perspective de s’arrimer à la locomotive des BRICS est assurément porteuse d’espérances. Faire de l’Algérie un immense chantier est un objectif crucial. Il faut insuffler foi et confiance à la jeune génération. Le rêve d’une Algérie nouvelle, propulsée vers le futur, est à notre portée. Nous devons tous nous mobiliser pour réussir ce pari analogue à celui lancé par Boumediene, le 24 février 1971.

Nous devons faire nos preuves en développant des partenariats d’exception avec des pays leaders. Nous devons tout faire pour donner corps au plan de charge avec la Chine, qui comprend le Plan  solaire, la locomotion électrique, 6000 km de rail dont la transsaharienne Tam-Alger, longue de 1900 km ! Sans oublier le Plan Hydrogène, qui doit remplacer le gaz naturel graduellement, d’ici à dix ans.

Cela passe aussi par la formation. La formation scientifique devra être consolidée par des lycées d’excellence dédiés au développement des mathématiques. Nous devons, à marche forcée, former au moins 100.000 scientifiques et technologues par an. Nous pouvons le faire, nous devons le faire.

Le saut qualitatif multidimensionnel attendu est au prix de ce gigantesque effort de toute la nation. L’initiative de la Russie, annoncée fin août 2023, visant à tirer vers le haut les systèmes éducatifs et de recherche des BRICS représente une formidable opportunité de nous frotter à la réalité des performances à atteindre, même si nous ne sommes pas encore membres !

La célèbre citation de Nelson Mandela, mise en exergue en haut de cette nouvelle contribution, devrait être pour nous un mantra. Nous aurons souvent à subir des épreuves, maintenant que nous décidons de sortir du cocon du conformisme. Nous devons chaque fois nous relever, être plus forts et déterminés, pour avoir cette visibilité dont on nous dit qu’elle se doit d’être parfaite pour prétendre accéder à cette étape décisive qui fera de nous un pays sur la voie du réel développement.

Professeur émérite Chems Eddine Chitour
Ecole Polytechnique Alger

 

1.https://www.aa.com.tr/fr/afrique/afrique-du-sud-8-pays-arabes-ont-demand%C3%A9-%C3%A0-rejoindre-les-brics-/2967576

2.https://www.algerie360.com/choix-des-pays-invites-a-rejoindre-les-brics-serguei-lavrov-devoile-les-criteres-retenus/

3.https://theconversation.com/brics-expansion-six-more-nations-are-set-to-join-what-theyre-buying-into-212200?24 août 2023

4.https://www.arabnews.fr/node/417101/monde-arabe 26 aout

5.A Mebtoul : L’Echo d’Algérie Les six nouveaux membres des BRICS et la nouvelle recomposition du pouvoir économique mondial26 08 2023

6.https://lecourrier.vn/les-brics-peuvent-jouer-un-role-exceptionnel-au-niveau-mondial/1185393.html

7.https://reseauinternational.net/le-general-dominique-delawarde-sur-les-brics-les-etats-unis-et-israel-et-le-cas-de-lalgerie/

8.Maamar Farah https://www.lesoirdalgerie.com/actualites/l-algerie-hors-des-brics-et-maintenant-104244 24-08-2023,

9.https://www.lemonde.fr/idees/article/2023/08/26/la-double-logique-de-l-elargissement-des-brics_6186636_3232.html

10.«Du côté indien, on n’attend plus grand chose de bon de la Chine», une conversation avec Isabelle Saint-Mézard | Le Grand Continent 25 aout 2023

11.https://www.mondialisation.ca/lutopie-des-brics-plan-marshall-bis-ou-co-developpement-a-visage-humain/5680709?doing_wp_cron=1693127794.9130539894104003906250

Article de référence : Le Soir d’Algérie

 

 

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