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Un «Nuremberg moral» pour l’Occident afin d’expier ses cinq siècles d’impunité

« Quand les blancs sont venus en Afrique, nous avions la terre et ils avaient la Bible. Ils nous ont demandé de prier avec les yeux fermés ; quand nous avons ouvert les yeux, les blancs avaient la terre et nous avions la Bible. » – Jomo Kenyatta, ancien président du Kénya

« Les nations européennes se vautrent dans l’opulence la plus ostentatoire. Cette opulence européenne est littéralement scandaleuse, car elle a été bâtie sur le dos des esclaves, elle s’est nourrie de leur sang. Ce bien-être est dû à la sueur et aux cadavres des nègres, des arabes, des indiens et des jaunes » – Frantz Fanon

Résumé

Nous voulons, dans cette contribution, tenter d’expliquer comment s’est érigée la terreur occidentale pendant cinq siècles, imbue du mythe des races supérieures qui a fait dire aux envahisseurs anglais en Australie s’il fallait classer les autochtones dans la classe des animaux. Mieux encore, aidée par la légitimité religieuse d’une papauté conquérante qui perpétua les croisades dans les invasions du nouveau monde, et ensuite mettra en esclavage des continents entiers.

Nous ferons le procès rapide des colonisations atroces et citerons à la barre cinq généraux qui, à des degrés divers, se sont rendus coupables de génocides impunis.

Mais avant cela, nous devons d’abord déconstruire la notion de génocide, dont la définition qu’en donne l’Occident minimise certains massacres de masse et absout certains Etats criminels, ainsi que leurs bras armés.

Nous appellerons, de ce fait, à la mise en place d’un nouveau «Nuremberg moral» pour amener l’Occident à reconnaître ses fautes, afin de pouvoir emprunter le chemin de la réconciliation vers un monde multipolaire, où les peuples pourront s’épanouir à l’ombre d’une justice planétaire. Une nouvelle architecture qui remplacerait les Nations Unies, lesquelles ont atteint leurs limites.

Bref récit de cinq siècles de déni de la dignité humaine par l’Occident

Tout a commencé, dit-on à tort, avec ce que l’Occident appelle les « Grandes Découvertes » du Nouveau Monde. Les Espagnols et les Portugais fondèrent des empires coloniaux durant la première moitié du XVIe siècle aux Antilles, à Cuba et à Haïti.

Ils décimèrent des civilisations entières, telles que les Aztèques et les Mayas. La papauté s’est investie dans ces expéditions après les huit croisades. Ainsi, après les conquêtes espagnoles et portugaises, par le traité de Tordesillas, le pape délimita la frontière entre empires portugais et espagnol. Certes, des religieux admirables, comme le dominicain Bartoloméo de Las Casas, tentèrent en vain de démontrer, dans une fameuse disputation, que les Indiens appartenaient à la même humanité.

Hélas, rien n’y fit : il fallait réduire en esclavage à tout prix, voler l’or et ramener les esclaves dans la fameuse triangulaire, avec cette devise mortifère qu’est la règle des 3 C : « Christianisation, Commerce, Colonisation ». Toute l’Amérique centrale et du Sud sera partagée entre les deux empires espagnols et portugais.

Ainsi, pendant plus de cinq siècles, l’Europe, et plus tard sa création, les Etats-Unis mirent en coupes réglées des peuples entiers qui souffrent encore de cet enfer. C’est ainsi que naquirent de nouveaux Etats : les Etats-Unis et le Canada, qui ont éliminé graduellement les autochtones.

Nous arrivons au XIXe siècle, deux pays iront porter la guerre, semer le malheur, la désolation et la destruction en s’attaquant à l’Empire Ottoman, le délestant de la plupart de ses provinces. C’est dans ce contexte qu’une armée de soudards, appelée l’armée d’Afrique et soutenue par l’Eglise, fit régner la terreur par le sabre et le goupillon. Dans les années 1860,  la sinistre Albion et son acolyte dans le vol, la France, iront créer des foyers de tension au Proche-Orient, en attaquant “l’homme malade de l’Europe” et en l’amputant de ses provinces : l’Empire Ottoman.

Ces deux pays iront ensuite guerroyer en Orient et Extrême-Orient. Ils firent bien des ravages, en imposant notamment à la Chine, qu’ils pillèrent, la consommation de l’Opium.

La conférence de Berlin pour le partage de l’Afrique

Le XIXe siècle sera caractérisé par une âpre compétition entre les nations européennes, d’abord entre elles. La France sera occupée du fait de la chute de Napoléon, écrasé à Waterloo, le 18 juin 1815, par l’armée anglaise. Après le Congrès de Vienne, et mise à part la parenthèse du contentieux franco-allemand qui a vu une guerre éclair et la chute de Sedan qui permit à l’Allemagne d’occuper Paris, Bismarck proclamera l’Empire allemand dans la galerie des glaces à Versailles, le 18 janvier 1871, les pays européens se tournant alors vers l’Afrique qu’ils mirent en coupes réglées, à la conférence de Berlin.

De 1885 à 1900, plusieurs Etats européens se jetèrent sur l’Afrique dans un but économique et de prestige. Les puissances, qui y prirent part, furent principalement la Grande-Bretagne, la France, l’Allemagne, l’Italie et… la Belgique. En 1880, un Etat qui se respecte est un Etat qui dispose de colonies. Il s’agit de pratiquer une exploitation commerciale, violente et intensive, des ressources naturelles de l’Afrique. Le roi des Belges s’empara à titre personnel du Congo.

A la veille de la Première Guerre mondiale, pratiquement toute l’Afrique se trouvait entre les griffes de sept pays européens : l’Angleterre, la France, l’Italie, le Portugal, la Belgique, l’Italie et l’Allemagne, pour les plus importants.

Les accords Sykes-Picot ont reconfiguré le Moyen-Orient  

Après la Première Guerre mondiale, guerre interne à l’Occident, ce fut les colonisés qui furent de la chair à canon.

L’ Empire ottoman fut dépecé : « De manière totalement unilatérale, les deux puissances, l’Angleterre et la France, vont imposer un découpage des frontières en fonction de leurs intérêts stratégiques et de leurs présupposés idéologiques. La France décide de créer plusieurs États dans l’espace qu’elle contrôle : Quant au mandat sur la Palestine, il va connaître un destin particulier puisqu’il privilégie la réalisation d’un Foyer national juif,  la Déclaration Balfour est citée dans le préambule et l’article 2 du texte, alors même que la population juive de Palestine ne représente, en 1920, que 10 % de la population globale de la Palestine qui est donc à 90 % arabe. Il n’y a donc aucun doute : les accords Sykes-Picot ont eu une influence déterminante sur l’histoire et la géopolitique du Proche-Orient.(..) La ligne de partage n’avait pas de rationalité autre qu’une idée simpliste » (1) C’est une ligne purement géométrique. Tout a été fait avec désinvolture, affirme  l’historien James Barr.

Nous eûmes ensuite droit à la Seconde Guerre mondiale, et là encore, les pays colonisés furent en première ligne. Un nouveau pays, ayant peu souffert de la guerre au sein des alliés, émergera et tentera de gouverner le monde, imité en cela par les anciens pays européens, devenus par la force des choses des vassaux.

L’Union Soviétique, qui perdit la moitié des 50 millions de morts pendant le cataclysme que fut la Seconde Guerre mondiale, bien qu’ayant vaincu le nazisme, n’a jamais été acceptée par l’Occident. Par la suite, au cours des années 60, les pseudo-décolonisations laissèrent derrière elles des pays exsangues qui, pour la plupart d’entre eux, n’ont toujours pas déprogrammé le logiciel de la décolonisation.

Nous sommes au XXIe siècle, et alors que l’Occident reste esclave de son hubris, l’espérance irrépressible en un monde multipolaire s’est fait jour. 

Qu’est-ce que le génocide des peuples ?

L’expression « génocide de peuples autochtones » est une formule qui désigne la destruction massive de l’ensemble d’une collectivité ou d’une culture, classées parmi les peuples dits autochtones. Des peuples définis comme étant des minorités ethniques et dont le territoire historique et actuel est intégralement occupé par l’expansion coloniale ou par la formation d’un État-nation, dominé par un groupe politique issu d’une puissance coloniale ».

La notion de génocide n’a été introduite qu’au milieu du XXe siècle par le juriste Raphael Lemkin, juriste juif polonais, qui forgea, en 1943, le terme et le concept de génocide. Il le fit valoir d’abord au tribunal de Nuremberg, en tant que chef de la délégation américaine, puis l’« imposa » auprès de l’ONU en 1948. Selon Lemkin, lui-même, la colonisation, « intrinsèquement génocidaire » se compose de deux étapes mortifères : la destruction du mode de vie de la population indigène, puis l’acculturation, les nouveaux venus imposant leur mode de vie au groupe devenu minoritaire » (2)

« Certains chercheurs, parmi eux Lemkin, ont fait valoir que l‘ethnocide devrait également être reconnu. Un peuple peut continuer à exister en apparence, mais si ses membres ne peuvent conserver leur identité à cause d’interdictions de leurs pratiques culturelles et religieuses, il se dissout peu à peu dans d’autres peuples : « cela peut être considéré comme une forme de génocide ».Certains chercheurs considèrent la colonisation des Amériques comme un génocide. Ils affirment qu’elle était en grande partie menée grâce à l’exploitation systématique, à l’enlèvement et à la destruction de certains groupes ethniques. Dans cette perspective, le concept de « destinée manifeste » dans le cadre de l’expansion vers l’ouest, à partir de l’est des États-Unis, peut être considéré comme étant un facteur contribuant à un génocide »  (2)

La modernité génocidaire commence en 1492

Dans la droite ligne de cette négation des fautes au nom de la certitude de ne pas rendre compte, une étude de Mohamed Abassa fait d’une façon élégante, mais sans concession, le procès de ce magistère occidental.

Il écrit : « Le pape François, dont on devine l’immense bonté pour tout ce qui est chrétien, déplore et dénonce les trois génocides du siècle dernier  (…) Pourquoi être comptable de seulement trois génocides et autres suggérés accessoires par le non-dit, et pourquoi sur un seul siècle ? Les Etats-uniens comptent, à eux seuls, plus de 2000 agressions militaires directes contre des pays souverains, 402 traités de paix par eux violés, et résultat de la course, plus de 50 millions d’êtres humains massacrés par leurs armées dans les cinq continents. Personnellement, le massacre d’un seul être humain pour le motif de ses idées, de sa peau, sa religion, sa race ou ses croyances constitue en soi un génocide. Qu’a fait la papauté de Pie XII pour dénoncer les massacres de civils algériens, 40.000, un véritable génocide, le 8 mai 1945, à Sétif ? Rien». (…) Ces génocides des cinq derniers siècles où donc sont-ils passés dans la mémoire du saint pape ? Sont-ils oubliés, gommés parce que l’Eglise, la chrétienté et l’Occident y sont impliqués jusqu’à l’os ? »(3)

« L’occupation et l’évangélisation des Amériques par l’Eglise et les Européens, Anglais, Espagnols, Portugais, Hollandais et Français en tête, ont provoqué des millions de morts, des centaines de génocides ! Qui en parle ? Personne. Est-ce de bons génocides ? Qui ne dit mot consent. Qui a exterminé, il y a moins de trois siècles, les Sioux, les Apaches, les Navarro, les Cheyenne, les Cherokee, les Creeks, les Iroquois, les Esquimaux ? Tous massacrés, leur bétail aussi et leurs récoltes incendiées pour les faire mourir de faim et de maladies, pour les exterminer, éteindre à jamais leurs races. L’épopée du Far West n’est rien d’autre qu’une fumisterie cachant une multitude infâme de génocides dont l’Eglise était partie prenante.»  C’est tout simplement les effets différés et cumulés de la politique de 100 ans d’exterminations,(…) Ce que qualifieront Victor Hugo, Jules Ferry et Alexis de Tocqueville de « marche de la civilisation sur la sauvagerie ». Ce à quoi répliquera tranquillement l’Emir Abdelkader : « Non, messieurs des Misérables, c’est votre sauvagerie qui marche sur notre civilisation. Je reconnais vos traces et vos passages à mes bibliothèques et livres brûlés.» (3)

Forts de cette définition, selon laquelle les massacres de masse sont des génocides au sens de la définition de Lemkin, nous allons maintenant qualifier les horreurs dont s’est rendu coupable l’Occident, en commençant par le génocide des Amérindiens.

Nous décrirons ensuite, parmi par les dizaines de génocides dans le monde, cinq génocides commis par cinq nations, en nommant les généraux qui ont eu à assurer avec enthousiasme cette basse besogne, au nom de la race des seigneurs (saigneurs) et d’une religion de l’amour du prochain qu’est le christianisme.

Les génocides « reconnus » par la civilisation occidentale

Fidèle à sa doctrine qui dicte la norme et impose un narratif, l’Occident omet sciemment de parler de tous les génocides. On l’aura compris, le terme « génocide » est apparu pour la première fois pour tenter de définir les crimes de masse perpétrés par les nazis à l’encontre des peuples juifs, slaves et tziganes durant la seconde Guerre mondiale, ceux commis par le gouvernement des Jeunes-Turcs de l’Empire ottoman à l’encontre des Arméniens pendant la Première Guerre mondiale, et ceux dont furent victimes les Assyriens en Irak en 1933.

« On ne peut comprendre l’acharnement de certains pays à qualifier les massacres de la Première Guerre mondiale, des Arméniens, de génocide sans parler de la réalité et de la qualification des faits. Interrogé par les journalistes du Monde, Bernard Lewis, professeur à Princeton, déclare : «(..) Vous voulez dire reconnaître la version arménienne de cette histoire ? Il y avait aussi des bandes arméniennes – les Arméniens se vantent des exploits héroïques de la résistance -, et les Turcs avaient certainement des problèmes de maintien de l’ordre en état de guerre. Si l’on parle de génocide, cela implique qu’il y ait eu politique délibérée, une décision d’anéantir systématiquement la nation arménienne. Cela est fort douteux. Des documents turcs prouvent une volonté de déportation, pas d’extermination.(4)

Les génocides «oubliés» des Amérindiens par Christophe Colomb, Fernando Cortez

« Le Nouveau Monde écrit Lissell Quiroz s’est transformé en abattoir (…)  Les pandémies ne sont pas un phénomène du 21e siècle, elles existent depuis les siècles anciens. (…) Selon les chiffres fournis par les chroniqueurs tout comme les estimations élaborées par des chercheurs, la population des Amériques connut une chute vertigineuse au temps de l’invasion et la conquête. Différentes hypothèses situent la population initiale entre 20 et 150 millions dʼhabitant·es. Un certain consensus s’est établi autour de 100 millions dʼhabitant·es. Une cinquantaine d’années plus tard, le continent avait perdu entre 80% et 90% de sa population totale. Le Mexique par exemple ne retrouve le nombre d’habitant·es du 15e siècle, que dans les années 1960   « […] la destruction démographique résulte de la cupidité et des guerres déclenchées par les Espagnols entre 1530 et 1550.(…) Pour pouvoir exploiter des ressources minières, Christophe Colomb institua un impôt colonial par tête (appelé encomienda) selon lequel tous les trois mois, chaque Autochtone devait lui donner une certaine quantité d’or ou de coton. L’Église fut un soutien de taille et l’évangélisation servit à mieux contrôler la main d’œuvre indigène déracinée et acculturée. L’encomienda et l’évangélisation déstructurèrent en profondeur les sociétés d’Abya Yala. La vie communautaire, familiale et collective, fut totalement bouleversée et, à terme, anéantie dans toutes les régions américaines conquises et colonisées ». (6)

Le génocide des Hereros de Namibie par le général allemand Lothar Von Trotha

Pour notre part, et à défaut de citer de manière exhaustive la multitude de génocides qui eurent lieu dans un passé lointain ou plus proche de nous, comme celui du Rwanda dans lequel est impliquée une nation européenne, nous allons « zoomer » sur quelques faits d’armes qui sont un condensé de l’horreur qui frappa des peuples sans défense, en Afrique et en Asie méridionale. Ils mirent à feu et à sang quatre pays : la Namibie, l’Inde, la Libye, l’Algérie.

Ainsi, pour la Namibie, comme nous le lisons : « Entre 1904 et 1908, plus de 80% de la population des Hereros et 50% des Namas de Namibie sont assassinés par les soldats allemands. En 1884, l’Allemagne envahit le territoire namibien et fonde la colonie du « Sud-Ouest africain allemand ». Le 12 janvier 1904, les Hereros se rebellent. Guidés par leur chef, Samuel Maherero, ils attaquent une garnison allemande à Okahandja. En juin 1904, le général allemand Lothar Von Trotha est envoyé en Namibie pour réprimer la révolte Herero. Le 11 août 1904, lors de la bataille de Waterberg, les soldats ont pour ordre de ne faire aucun prisonnier. Ainsi, en quelques semaines, des milliers de Hereros meurent de faim et de soif. Von Trotha signe l’ordre de tuer tous les Hereros, le 2 octobre 1904 : « Les Hereros ne sont dorénavant plus sujets allemands (…). Tout Herero aperçu à l’intérieur des frontières allemandes avec ou sans arme, avec ou sans bétail sera fusillé. Je n’accepterai plus désormais les femmes et les enfants, je les renverrai à leur peuple ou les laisserai être abattus ». En 2004, le gouvernement allemand reconnaît sa responsabilité dans le génocide des Hereros ». (7)

En 2021, coup de théâtre ! « C’est une première, écrit Lucie Dendooven, dans l’histoire de la colonisation européenne en Afrique. Un Etat colonisateur, l’Allemagne, en l’occurrence, reconnaît avoir commis un génocide contre les populations des Hereros et Namas en Namibie et va verser au pays plus d’1 milliard d’euros d’aide au développement » (8)

L’Inde et les massacres de masse d’Amritsar commis par le général Reginald Dyer

L’Empire britannique a été accusé de plusieurs génocides. La doctrine de la terra nullius a été utilisée par les Britanniques pour justifier leur saisie du territoire. La mort, en avril 2019, de 3 000 à 15 000 Aborigènes tasmaniens a été qualifiée d’acte de génocide.

L’extinction des Aborigènes de Tasmanie est considérée comme un cas classique de génocide : « Churchill était un partisan fier, impénitent et indéfectible du racisme, du colonialisme, du génocide, du militarisme, des armes chimiques, des armes nucléaires et de la cruauté en général – et le montrait avec une arrogance éhontée. Churchill, comme le documente Ali, a grandi dans l’amour de l’Empire britannique. Il pensait que les vallées afghanes devaient être « purgées de la vermine pernicieuse qui les infeste » (c’est-à-dire les êtres humains). Il préconisait le recours aux armes chimiques contre les « races inférieures ». Il a contribué à la création de la famine du Bengale, sans le moindre souci pour la vie humaine » (9)

Bien plus tard, pour protester contre le Rowlatt Act, Gandhi organisa, en mars et avril 1919,  un Satyagraha. Des heurts opposèrent les partisans de Gandhi aux autorités. Le 13 avril, à l’occasion du Baisakhi Day, la fête du début des moissons, une dizaine de milliers d’Indiens se réunirent dans le Jalianwalla Bagh, un jardin au cœur d’Amritsar. Le rassemblement était un défi lancé aux autorités. La troupe, composée de 50 soldats de l’Armée des Indes, équipés de fusils Lee-Enfield, se rendit au parc, munie d’une auto-mitrailleuse.

Les soldats, commandés par le brigadier-général Reginald Dyer, reçurent l’ordre de tirer sans sommation. Des Indiens tentèrent d’échapper aux balles, en grimpant aux murs ou en se jetant dans des puits. Les estimations officielles font état de 379 tués et 1 100 blessés pour 1 650 balles tirées, une efficacité dont Dyer s’enorgueillira plus tard.

La troupe se retira ensuite, laissant les blessés gisant dans des mares de sang. L’auteur du carnage, le brigadier-général Reginald Dyer, comparut devant la Commission Hunter qui, en 1920, le déclara coupable. Cependant, le Parlement britannique le réhabilita et le félicita pour sa brutalité. (10)

Le génocide libyen oublié : le maréchal Graziani «boucher de la Cyrénaïque»

Tout commença en Italie, en 1922, avec l’invasion de la Libye par l’Italie. Lorsque les fascistes italiens arrivèrent au pouvoir, les colonisés ont dû quitter le territoire libyen – par la force si nécessaire – pour pouvoir y installer des fermiers venus d’Italie.

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Cette politique délibérée de tueries de masse et de famines organisées visait à annihiler un peuple entier et sa culture. Le maréchal Graziani était connu pour sa brutalité dans la répression de la rébellion en Cyrénaïque. Il était aussi tristement célèbre pour le massacre de milliers de Libyens, contre lesquels il ordonna l’utilisation de gaz toxiques et d’armes chimiques.

De Tripoli à Benghazi, l’homme de Mussolini fut considéré comme « le boucher de la Cyrénaïque ». Ce criminel de guerre mata la rébellion anticoloniale menée par le nationaliste Omar Al Mokhtar. « Graziani occupe une place sinistre dans la mémoire de la Libye. Ses méthodes sont brutales : il use de colonnes mobiles depuis longtemps éprouvées par l’armée coloniale française, crée des camps de concentration. En 1931, il finit par faire pendre, devant une foule médusée, un grand chef de guerre de 69 ans, Omar Al Mokhtar. Pour venir à bout des rebelles, il les contraint à vivre dans le désert, derrière un mur de barbelés.

On estime à 100 000 morts, sur une population de 800 000, les pertes occasionnées par l’occupation italienne en Libye sur cette période, Olivier Favier de conclure : « Ce n’est peut-être pas un hasard […] si la France a pratiquement fait silence sur cette histoire. Le parcours colonial de Rodolfo Graziani possède ici certains équivalents de taille, eux aussi honorés. » (11)

Le génocide de mai 1945 perpétré par le général Raymond Duval, le «boucher de Sétif»

« La commémoration du 8 mai 1945 à Alger, lit-on dans cette contribution, n’est pas celle de la victoire des Alliés sur l’Allemagne nazie, mais celle des massacres perpétrés par la France contre les indépendantistes algériens à Sétif, Guelma, Kherrata et leurs régions. Mais les crimes, perpétrés par la France en Algérie pendant la colonisation, ne sont pas reconnus par l’ONU comme un crime contre l’humanité ou un génocide. L’ONU n’est pas une institution neutre et la France, qui a participé à définir ces notions, n’a pas intérêt à pointer ses crimes, d’autant qu’une véritable reconnaissance aurait des conséquences jusque sur sa politique actuelle. Ce que souligne l’historien et ancien président de l’Association du 8 mai 1945, Mohamed El-Korso, dans le journal El Watan : Un colonel de la colonisation dit : “Je coupe les têtes” [un autre] : “Tuez tous les hommes à partir de 15 ans”. […] Les colonels [français] sont venus liquider tout un peuple et ils ne pouvaient prendre la place de ce qu’ils appelaient les “autochtones” sans commettre de génocide. Il ajoute : «  L’armée coloniale expérimenta l’extermination par le gaz un bon siècle avant l’Allemagne nazie » avant de lister des pratiques génocidaires, dont « les enfumades et emmurements […] (1844), les fours à chaux (1945) et le charnier de Chréa qui compte pas moins de 651 cadavres »  (12)

« Le 8 mai 1945, écrit Nathan Erderof, est, aussi, l’anniversaire caché et mis sous le tapis par l’État français d’un des nombreux épisodes de sanglante répression coloniale(..) l’État colonial répond à une mobilisation indépendantiste par le massacre de dizaines de milliers d’Algériens. la répression, menée par le général Duval, engageant l’aviation et la marine, est une véritable boucherie. Comme le rappelle Le journal le Monde Diplomatique : « Les civils européens et la police se livrent à des exécutions massives et à des représailles collectives. Pour empêcher toute enquête, ils rouvrent les charniers et incinèrent les cadavres dans les fours à chaux d’Héliopolis ». Dans la région de Bejaia, 15 000 femmes et enfants doivent s’agenouiller, à Kherrata, les cadavres des manifestants ont été jetés dans le fleuve par des camions de l’armée coloniale. Des chiffres dont l’ordre de grandeur est confirmée par les historiens, alors que l’État français n’aura de cesse de les minimiser ». (13)

Comment rendre alors justice aux centaines de millions d’êtres humains victimes de massacres, de génocides, aux milliards de personnes qui, d’une façon ou d’une autre, gardent dans leur génome ce trauma d’une façon épigénétique de dizaines de générations en générations. Si nos aïeux nous transmettent leurs traits physiques, ils nous transmettraient aussi leurs traumas. Appliqué à tous les conflits, ceci peut amener à une nouvelle vision des dommages de guerre que l’on pourrait faire supporter à l’agresseur au profit  des descendants, car ce qui leur  arrive est un douloureux héritage.  Il n’est pas interdit de penser, à titre d’exemple, à l’immense tremblement de terre qu’ont subi les Algériens, un matin de juillet 1830, et ceci pendant 132 ans et dont les répliques, à savoir les errances actuelles, les traumatismes et les névroses des Algériens de ce XXIe siècle ne peuvent être soldées d’une façon désinvolte comme on nous y invite à le faire » (14)

Les prémices d’un monde multipolaire plus juste

La guerre en Ukraine a changé la donne et les rapports Occident-Sud Global : « Incontestablement,  écrit le Général Dominique Delawarde, les Russes ont changé la donne de la géopolitique mondiale en refusant l’extension à l’Est de l’OTAN (…) Elle a fait apparaître grâce aux sanctions boomerang prises par les pays membres de l’OTAN eux-mêmes, les vulnérabilités économiques et financières d’un Occident accro à la dette et à la consommation d’une énergie jusqu’alors bon marché. Depuis plus d’un an, la diplomatie occidentale enregistre échec sur échec face aux diplomaties russe et chinoise. Le nombre de demandes d’adhésion aux BRICS et à l’OCS explose, ce qui est le signe d’un soutien croissant au camp de la multipolarité et d’un refus de l’hégémonisme des USA et de l’OTAN. La Turquie, la Syrie et l’Iran se parlent désormais régulièrement, sous l’égide de la Russie, pour mettre un terme à la crise syrienne et à leurs différends. D’autant que le parti d’Erdogan dispose d’ores et déjà de la majorité absolue au Parlement turc. Il rapprochera toujours plus son pays des BRICS et de l’OCS : en clair, du camp de la multipolarité. La bonne nouvelle   c’est l’émergence en cours d’un monde multipolaire qui remet en cause l’hégémonie sans partage US-OTAN des trois dernières décennies  L’élargissement des BRICS étant sur toutes les lèvres, pourquoi le groupe suscite-t-il désormais l’intérêt de l’Occident ? Les BRICS pourront-ils faire contrepoids aux pays occidentaux et leur probable monnaie commune aura-t-elle une force centripète susceptible de mettre en mouvement le Sud global ? » (15)

Le manquement au magister moral revendiqué par les Etats-Unis 

On ne peut pas, par ailleurs, parler d’un nouveau monde multipolaire plus juste et plus moral sans évoquer un autre problème qui concerne le crédit accordé au magister moral des Etats-Unis, lesquels se donnent, souvent, le rôle de donneurs de leçons.

L’exemple de la finance est, à cet égard, édifiant. Comme on le sait, l’architecture mondiale de la finance se dessina en juillet 1944, avec les accords de Bretton Woods et le dollar comme monnaie de référence. La confiance des pays qui participèrent à la réunion fondatrice du dollar a été ébranlée une première fois, le 15 août 1971, quand le président  Nixon décida “unilatéralement” de ne plus garantir la parité or-dollar (1g d’or équivalent 1 dollar). Cela entraîna des dérives avec une once d’or (33g environ) qui, graduellement, est passée de 33g à près de 2000 $ en  mai 2023 ! On l’aura compris, ce sont en priorité les pays faibles qui en pâtissent !

Il est une autre cause du déclin du respect, c’est celui apparu à l’occasion de la guerre en Ukraine. Comme l’écrit Hervé Juvin, député au parlement européen : « La confiance morale en les Etats-Unis est en train de disparaître, du fait qu’ils ont fait une saisie illégale des avoirs de la Banque centrale russe ainsi que ceux des oligarques russes, et de ce fait le principe du Justice and fairness est remis en cause. Ce principe sur lequel était basée la confiance qui était l’un des fondamentaux des États-Unis ; la sécurité des avoirs privés le respect des avoirs privés tout ceci a été balayé d’une façon brutale pendant cette guerre ukrainienne  Il en est de même  des avoirs chinois qui pourraient subir le même sort. Nous parlons de centaines de milliards de dollars qui sont dans les banques et les fonds de pension américains. Ces avoirs ont été acquis légalement à travers des opérations tout à fait régulières et toute menace de hold-up est une opération de pillage. Cette opération de vol est en train de ruiner le privilège que les États-Unis avaient conservé avec la devise Safe haven (Havre de paix ),  c’est-à -dire de confiance, un lieu de sécurité pour tous les capitaux et tous les actifs mondiaux. Le revenu américain dépend beaucoup de cette image de Safe Haven dans le monde. Si les États-Unis perdaient cette supériorité morale, ils seraient tentés de faire appel de manière croissante à la seule supériorité qui leur  reste dans le monde :  la supériorité des armes » (16)

Un nouveau «Nuremberg moral» qui amènera l’Occident à faire son «mea culpa»

La capacité de nuisance de l’Occident, qui a une grande responsabilité dans le désordre du monde, est toujours intacte. Il n’a de cesse de vouloir dicter la norme du bien et du mal, distribuant les bons et les mauvais points. Naturellement, les Colomb ou Cortez, les Duval, les Graziani ou encore les Dyer ne se souciaient pas de nuances quant à la notion de génocide : il fallait faire disparaître les colonisés à tout prix !

Quand Victor Hugo écrivit, à titre d’exemple, pour qualifier la bestialité du général Saint Arnaud qui sema la désolation en Algérie : « Il avait les états de service d’un chacal ! », il faut le croire !

Cependant, même pour l’Empire, tout doit être fait pour que “America first” pèse comme une épée de Damoclès sur la tête de tout le monde, y compris sur la tête des vassaux européens qui, eux aussi, sont régulièrement mis à rude épreuve, voire durement sanctionnés, à travers leurs entreprises. Il faut se souvenir des mots de François Mitterrand, le président français de 1981 à 1995 : « les Américains sont très durs, c’est la guerre permanente,  une guerre à mort mais une guerre sans morts ».

Pour hâter l’avènement d’une nouvelle ère, le moment est venu de tout mettre à plat en vue d’évaluer cinq siècles de rapine par l’Europe et, plus tard, par les Etats-Unis, avec plus de 200 guerres menées depuis leur création, en 1776. Il reste à espérer que le Nouveau Monde multipolaire ne se construise pas d’une façon brutale, mais apaisée.

La nécessité d’une nouvelle vision du monde s’avère urgente. Le moment est venu de rendre des comptes aux peuples du monde, à travers une sorte conférence de type Vérité et réconciliation, où l’Occident serait bien avisé, moralement, de reconnaître ses fautes, toutes ses fautes, quelles que soient sa couleur, son ethnie ou son espérance religieuse. Il devra expier ses fautes au nom des droits de l’homme, dont il prétend être, à tort, le dépositaire.

Cette nouvelle vision du monde s’avère impérieuse et permettra de mettre le monde, qui est sens dessus-dessous, à l’endroit. Cette mise au point est aussi nécessaire si on veut instaurer un nouveau monde où chaque peuple aura droit de cité, où il y aura une justice pour tous, où seront mis en place des mécanismes visant à consacrer la confiance.

Après l’élaboration de mécanismes financiers planétaires acceptés par les peuples où le dollar ne serait plus la seule monnaie de référence, le monde multipolaire qui émergera aura à écrire une nouvelle Charte de San Francisco.

Il n’est pas interdit de rêver de cette Vérité et Réconciliation, de l’Occident faisant son mea culpa, d’une coopération mondiale où chaque pays apporterait sa part d’humanité et de la réalisation des objectifs du millénaire. Ayons toujours présent à l’esprit que pour éradiquer la faim dans le monde, moins de 100 milliards de dollars suffiraient. Or, l’homme dépense 2000 milliards de dollars pour tuer son prochain.

Une nouvelle guerre, autrement plus existentielle, est à nos portes. N’en déplaise aux climato-sceptiques, le chaos climatique est bel et bien une réalité. Comment atténuer ses agressions ? C’est cela le vrai défi à relever pour une humanité embarquée sur notre alma mater, ô combien fragile, et qu’il nous faut plus que jamais protéger comme la prunelle de nos yeux !

Professeur émérite Chems Eddine Chitour
Ecole Polytechnique Alger

 

Notes :

1.http://www.lecavalierbleu.com/wp-content/uploads/2018/11/ir_transfomo_extrait.pdf

2.https://fr.wikipedia.org/wiki/G%C3%A9nocide_de_peuples_autochtones

3.Mohamed Abassa http://www.algeriepatriotique.com/article/une-contribution-de-mohamed-abassa-des-bons-et-des-mauvais-genocides 15 Avril 2015
4. Bernard Lewis interview par J.P. Langellier, J.P. Peroncel-Hugoz Le Monde, 16.11.1993

5 Chems Eddine Chitour https://www.lexpression.dz/chroniques/l-analyse-du-professeur-chitour/la-necessaire-deconstruction-de-la-civilisation-occidentale-215041 27-04-2015

6.Lissell Quiroz https://decolonial.hypotheses.org/1677   23/03/2020

7.https://museeholocauste.ca/fr/ressources-et-formations/genocide-hereros-namibie/

8  Lucie Dendooven  https://www.rtbf.be/article/le-genocide-pour-la-premiere-fois-reconnu-par-un-etat-europeen-a-l-epoque-des-colonies-un-dangereux-precedent-1077151328 mai 2021

9.https://echecalaguerre.org/winston-churchill-etait-un-monstre-traduction/

10.https://fr.wikipedia.org/wiki/Massacre_d%27Amritsar

11.https://histoirecoloniale.net/scandale-en-Italie-un-mausolee-en.html

12.https://orientxxi.info/magazine/vu-d-alger-l-autre-versant-de-l-histoire-d-une-guerre-coloniale,1909

13   Nathan Erderof https://www.revolutionpermanente.fr/8-mai-1945-quand-l-Etat-francais-massacrait-des-dizaines-de-milliers-d-Algeriens-a-Setif-Guelma-et

14.https://www.lexpression.dz/chroniques/l-analyse-du-professeur-chitour/que-devient-la-predestination-195752

15.Général Dominique Delawarde https://reseauinternational.net/les-bouchers-de-tel-aviv-et-de-washington/  18 mai 2023

  1. https://fb.watch/kJ3VXBmv5t/?mibextid=2Rb1fB

 

 

 

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  1. “Selon Lemkin, lui-même, la colonisation, « intrinsèquement génocidaire » se compose de deux étapes mortifères : la destruction du mode de vie de la population indigène, puis l’acculturation, les nouveaux venus imposant leur mode de vie au groupe devenu minoritaire »,,

    N’est-ce pas ce qui s’est passé à partir de 632, lorsque les Arabes ont envahi militairement les pays qui étaient leurs voisins ?

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