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L’engagement du Hezbollah en Syrie, un tournant décisif dans le conflit ?

Dans son discours du 25 mai, le leader du Hezbollah, Hassan Nasrallah, a reconnu l’engagement de ses combattants aux côtés des troupes de Bachar Al Assad, confirmant ainsi les informations ayant circulé récemment et faisant état de la participation d’un millier de combattants du Hezbollah dans la bataille de Qousseir, une bataille qui s’annonce décisive pour les deux parties dans la mesure où le contrôle de cette localité stratégique permet de contrôler la voie menant vers la capitale et la bande territoriale qui sépare la province de Homs de la frontière libanaise par où peuvent transiter combattants et armements pour l’une ou l’autre partie.

L’engagement militaire du Hezbollah sur le terrain aux côtés du régime d’Assad constitue à n’en pas douter un tournant majeur dans un conflit dont la dimension régionale jusqu’ici indirecte et inavouée risque de prendre une ampleur susceptible de déboucher sur un conflit régional plus large impliquant notamment le Liban voisin. Mais l’engagement du Hezbollah pose également des questions en rapport avec le nouveau cours que les puissances régionales et internationales concernées cherchent à imprimer au conflit en vue de trouver un compromis susceptible de répondre à leurs inquiétudes et à leurs intérêts respectifs. D’où l’intérêt de décrypter le discours de Hassan Nasrallah pour mieux comprendre la suite des évènements

1.     L’engagement du Hezbollah est-il  le premier engagement étranger en Syrie ?

Dans son discours, Hassan Nasrallah remet les pendules à l’heure. Contre les puissances régionales et internationales qui ont dénoncé la participation du Hezbollah au conflit et ont appelé au retrait immédiat de ses combattants, le chef du Hezbollah n’a aucun mal à dévoiler l’hypocrisie et le deux poids-deux mesures de ces puissances dont certaines n’ont pas hésité à financer et armer des milliers de djihadistes et de mercenaires étrangers, arabes, turcs, ouzbeks et tchétchènes qui combattent depuis plus d’une année contre le régime d’Assad.

Il est un fait incontestable que la régionalisation et l’internationalisation du conflit ont commencé bien avant le récent engagement du Hezbollah dans la région de Qousseir. Reste à répondre à la question la plus délicate : l’engagement du Hezbollah va-t-il pousser la coalition internationale et régionale anti-Assad à lever l’embargo sur les armes lourdes à destination de l’ASL ou au contraire la pousser à trouver une issue rapide au conflit afin d’éviter une extension aux conséquences incalculables sur la stabilité de l’ensemble de la région ?

2.     L’engagement du Hezbollah risque-t-il d’aggraver le caractère confessionnel du conflit syrien ?

Le dirigeant du Hezbollah avance des arguments politiques pour justifier l’engagement du Hezbollah aux côtés de l’armée régulière syrienne. Il commence par rappeler que son mouvement a dès le début reconnu la légitimité du combat du peuple syrien pour la réforme mais il ajoute tout de suite après que ce combat a été dénaturé et dévié par l’ingérence des puissances étrangères qui ont vite faite de transformer la contestation en subversion armée contre un régime qu’il considère comme la dernière citadelle arabe contre les menées israéliennes et impériales dans la région.

Nasrallah rappelle à cet égard le soutien du régime Assad à la résistance libanaise lors de l’invasion israélienne et c’est ce qui explique sans doute la liberté avec laquelle il  analyse l’évolution de la crise syrienne en imputant trop facilement l’échec du dialogue politique à la seule opposition syrienne.

Contre ses détracteurs qui lui reprochent de s’être laissé entraîner dans une guerre confessionnelle, Nasrallah répond que le Hezbollah combat non pas contre les sunnites mais contre un courant takfiriste qui constitue selon lui une menace pour tous les musulmans et pour tous les citoyens par-delà leurs différences confessionnelles. Il prend pour exemple ce qui se passe depuis dix ans en Irak, pays dans lequel le prétendu « Etat islamique d’Irak » qui est la façade politique d’al Qaida, a perpétré quelques 5000 attentats suicide dirigés majoritairement contre des cibles musulmanes sunnites.

Nasrallah rappelle également à juste titre que dans les localités syriennes « libérées », sous contrôle des groupes takfiristes, règne un climat d’excommunication et de terreur à l’encontre de toutes les autres expressions religieuses, culturelles et politiques y compris sunnites. Il rappelle également que les groupes takfiristes ont été et sont utilisés par des puissances régionales et internationales dans leur guerre contre le régime d’Assad mais qu’ils seront tôt ou tard les premières victimes du retournement de ces mêmes puissances quand ils auront terminé la besogne pour laquelle ils ont été instrumentalisés.

Ce diagnostic de Nasrallah semble aujourd’hui corroboré par le retournement spectaculaire des Etats-Unis qui viennent de se rapprocher de la ligne politique défendue jusqu’ici par la Russie (et plus discrètement par Israël), ligne politique qui soutient à tort ou à raison qu’une chute brutale du régime Assad profiterait aujourd’hui essentiellement aux groupes djihadistes et créerait une instabilité régionale très dangereuse pour la paix. C’est dans ce cadre qu’il faut inscrire la menace brandie récemment par Israël de détruire l’arsenal militaire, stratégique et chimique, syrien en cas de chute d’Assad.

3.     Pourquoi le Hezbollah est-il intervenu maintenant ?

Les arguments avancés par Nasrallah pour justifier l’engagement du Hezbollah auraient pu lui permettre d’intervenir dans le conflit syrien il y a un an. Mais pourquoi ce parti attendu aujourd’hui précisément pour intervenir ? C’est la question la plus importante sur le plan politique et à laquelle le chef du Hezbollah ne donne pas de réponse.. Pourtant, la réponse à cette question pourrait nous éclairer sur les perspectives militaires, politiques et diplomatiques ouvertes par la nouvelle étape dans laquelle est entré le conflit syrien.

Il est clair qu’une intervention du Hezbollah il y  a un an ou six mois aurait pu lui valoir une réaction cinglante de la part des Américains et des Israéliens. Aujourd’hui, il faut croire que les choses ont bien évolué. S’il est évident que le Hezbollah ne se serait pas engagé militairement dans la bataille de Qousseir sans l’aval de son allié stratégique iranien, la question qui mérite attention est la suivante : l’Iran et le Hezbollah peuvent-il s’impliquer aussi directement dans le conflit syrien s’ils n’étaient pas persuadés que cette implication converge- au moins objectivement- avec le nouveau cours que Washington et Moscou cherchent à imprimer au conflit dans leur recherche d’un compromis diplomatique et politique ?

Ce compromis, qui a pour objectif d’éviter une extension du conflit qui viendrait menacer la stabilité de l’ensemble de la région, passe aujourd’hui de toute évidence par la neutralisation des groupes djihadistes-takfiristes dont le rôle est à présent terminé pour permettre l’entrée en scène des forces politiques capables de s’entendre sur une gestion consensuelle de la période transitoire sous haute surveillance des puissances internationales et régionales concernées. En effet, la neutralisation des groupes takfiristes pourrait avoir à terme un effet paradoxal. A première vue, elle pourrait affaiblir le camp de la rébellion syrienne et revigorer le régime d’Assad qui pourrait ainsi redoubler d’intransigeance. Mais d’un autre côté, le régime Assad pourrait perdre sa dernière carte politico-diplomatique puisqu’il ne pourra plus agiter la menace réelle que constituent ces groupes takfiristes et sera bien obligé de s’asseoir à la table de négociations en vue de trouver une solution de compromis au conflit.

Une solution telle qu’elle se dessine à travers la nouvelle entente russo-américaine qui semble favorisée aussi bien par la crainte de voir le conflit dégénérer en chaos incontrôlé que par des intérêts stratégiques plus larges. Le compromis n’est pas tout à fait au point dans la mesure où il reste quelques divergences entre les protagonistes concernant notamment l’avenir de la dynastie Assad et la distribution des rôles et des pouvoirs entre les différentes composantes de l’opposition syrienne dans le futur gouvernement de transition mais d’ici la conférence pour la paix de Genève2, les choses devraient se décanter.

Cette recherche d’une solution de compromis n’exige pas seulement que les groupes radicaux de la nébuleuse d’Al Qaida soient sacrifiés ou plus perfidement recyclés sur de nouveaux théâtres d’opérations (au Maghreb par exemple). Elle exige aussi l’implication des protagonistes régionaux qui ont une certaine influence sur les belligérants internes que sont l’Iran, la Turquie, l’Arabie Saoudite et l’Egypte qui cherche à reconquérir son statut géopolitique perdu.

A cet égard, l’intervention du Hezbollah sur le terrain sous l’œil complaisant des puissances qui ont intérêt à neutraliser les groupes djihadistes doit être interprété comme le prix à payer pour que Russes et Iraniens soient mieux disposés à imposer à leur protégé syrien une attitude plus souple. D’un autre côté, la substitution de l’Arabie Saoudite au Qatar dans le leadership de la gestion arabe du dossier syrien avec la bénédiction américaine est un gage que la Coalition de l’opposition syrienne, élargie fort opportunément à des membres de l’opposition proposés par Riad et l’ASL, saura dorénavant circonscrire ses prétentions politiques dans les limites voulues par la nouvelle entente russo-américaine.

4.     Jusqu’où peut aller le Hezbollah dans son intervention en Syrie ?

Bien entendu, le fait que l’intervention du Hezbollah semble aujourd’hui bénéficier d’une certaine complaisance intéressée des Américains  et des Israéliens, même si elle a été condamnée du bout des lèvres par les puissances occidentales et les Etats arabes, ne suffit pas à la disqualifier politiquement, pas plus que le fait que l’opposition syrienne se soit laissé entraîner dans une alliance encombrante avec les puissances occidentales et les pétromonarchies du Golfe ne constitue une raison suffisante pour la condamner.

La question qui mérite attention est d’ordre politique et l’on doit juger les actions politiques et les engagements militaires en fonction de leur impact à moyen et long terme sur le processus de libération nationale et de changement démocratique dans la région. A cet égard, la question qui demeure discutable est la suivante : Dans son discours, Nasrallah soutient que sur le terrain les groupes takfiristes constituent la force dominante sans donner plus de précisions. Jusqu’où cette assertion, qui reprend la propagande du régime syrien, qui a intérêt à minimiser le poids de l’ASL et des Frères Musulmans sur le terrain, est-elle fondée ?

Si Nasrallah a reconnu à juste titre la légitimité du combat du peuple syrien pour la réforme, il va sans dire que la contestation du régime, y compris sur le terrain de la lutte armée, n’est pas uniforme et ne se résume pas seulement aux tentatives de subversion étrangère. Le Hezbollah peut-il s’impliquer davantage sur le terrain sans se laisser entraîner dans une guerre qui dépasserait de loin le cadre admissible d’une guerre contre la subversion takfiriste ?

En effet, si l’engagement du Hezbollah dans le conflit syrien devait malheureusement dégénérer en guerre contre l’ASL et les combattants liés aux Frères Musulmans, le risque ne serait-il pas grand de voir compromises les chances de construction d’un front uni démocratique, anti-impérialiste et antisioniste par-delà les clivages sunnites-chiites, républicains-islamistes, dont la région a commencé à voir quelques prémisses durant ces dernières années grâce notamment au consensus populaire autour de la résistance du Hezbollah au Liban et du Hamas à Gaza ?

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