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Les réfugiés palestiniens de Syrie, abandonnés à leurs souffrances par la Jordanie

 

Alaa, une Palestinienne dont la famille est originaire de la ville de Jaffa, est née et a grandi dans le camp de réfugiés de Deraa, dans le sud de la Syrie.Le 28 août 2012, lorsque les combats ont crû en intensité, Alaa a pris la décision terrible de fuir vers la frontière syrienne la plus proche avec son mari.

Au grand dam d’Alaa, son mari, syrien, a eu l’autorisation d’entrer en Jordanie ; elle, au contraire, s’est vu refuser le passage à cause du lieu de naissance de son père : la Palestine. Bien qu’ils aient essayé plusieurs fois d’entrer ensemble, sans succès, Alaa savait que son seul espoir d’atteindre la Jordanie avec son mari était d’obtenir une carte d’identité syrienne. Elle a décidé de prendre le risque de se faire passer pour sa belle-sœur en utilisant sa carte d’identité syrienne et en cachant la moitié de son visage à l’aide de son voile.

Interrogée par les contrôleurs à la frontière jordanienne, Alaa a répondu : « Nous sommes frère et sœur. » Ils ont ensuite été emmenés au camp de Zaatari, le plus grand camp de réfugiés syriens en Jordanie. Le mari d’Alaa avait des craintes pour la sécurité de sa femme si sa véritable identité venait à être révélée.Pris au piège pendant dix longues et laborieuses journées dans le camp de Zaatari, dans le nord de la Jordanie, ils ont préféré s’échapper plutôt que de devoir continuellement surveiller leurs arrières.

En cas d’arrestation pour falsification de documents, ils pourraient subir une peine d’emprisonnement ou être expulsés. Au dernier trimestre de sa grossesse, Alaa éprouvait des sentiments mitigés. Ce qui aurait dû être un des moments les plus heureux de sa vie est rapidement devenu source de culpabilité et de peine. Alaa, qui ne peut enregistrer son futur enfant ni donner naissance dans un hôpital jordanien, aurait besoin de continuer à utiliser l’identité de sa belle-sœur en Jordanie.

Au cœur du conflit

Avant les protestations et les conflits qui ont éclaté en mars 2011, environ 530 000 réfugiés palestiniens vivaient en Syrie, en attendant de retourner dans leur patrie palestinienne.Depuis plus de 40 ans, les gouvernements de l’ancien président syrien Hafez al-Assad, puis de son fils Bachar al-Assad qui lui succéda en 2000, ont prétendu protéger les réfugiés palestiniens.

Cependant, au cours de la guerre civile, les forces gouvernementales ne se sont pas privées de bombarder les camps de réfugiés palestiniens en Syrie, dans lesquels des forces rebelles s’étaient infiltrées ; pratiquement toutes les zones résidentielles étaient alors en proie aux engagements armés, ou subissaient des attaques à l’arme lourde ou des épisodes de famine, utilisée ainsi comme une arme de guerre.

L’Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient (UNRWA – United Nations Relief and Works Agency for Palestine Refugees in the Near East), a indiqué que plus de 70 pour cent des réfugiés palestiniens en Syrie ont besoin d’une aide humanitaire d’urgence, tandis que plus de 50 pour cent sont des déplacés internes (« The UNRWA Syria regional crisis response plan 2014 : A briefing on recent developments », 23 janvier 2014).

Ainsi, des milliers de familles, terrifiées, ont fui vers des lieux plus sûrs en n’emportant que leurs vêtements. Ces familles se sont dirigées vers des pays disposant de camps de réfugiés pour les Syriens, comme la Turquie, le Liban et la Jordanie. Cependant, contrairement au reste de la population syrienne, pour les réfugiés palestiniens, il ne s’agit pas du premier exode vers les pays voisins. Pour certains Palestiniens, il s’agissait de leur deuxième, voire de leur troisième déplacement depuis leur expulsion initiale de la Palestine, en 1948.

Groupe de réfugiés le plus vulnérable dans le Moyen-Orient, les réfugiés palestiniens sont au centre d’un imbroglio dans la politique régionale et constituent un angle mort dans le droit international.En 2012, Human Rights Watch a noté que « les autorités jordaniennes ont reconduit par la force des Palestiniens nouvellement arrivés de Syrie et menacé d’autres d’expulsion.

Depuis avril 2012, de plus, les autorités détiennent arbitrairement dans un centre de réfugiés des Palestiniens qui tentaient de fuir la Syrie, sans leur proposer d’autre alternative que le retour dans ce pays. »

Malheureusement, un an plus tard, la Jordanie a adopté et appliqué une politique visant à refuser l’entrée à tous les citoyens palestiniens qui fuient le conflit syrien, ainsi qu’à ceux qui ont déjà trouvé refuge en Jordanie, ce qui a aggravé la situation d’extrême vulnérabilité des Palestiniens qui recherchent la sécurité dans ce pays.
Plus récemment, les Palestiniens s’étant échappés des camps assiégés de Yarmouk et Deraa ont été reconduits à la frontière.

Au centre d’un imbroglio

Les autorités jordaniennes se sont montrées réceptives à la situation des réfugiés syriens en leur accordant des services humanitaires et en acceptant le soutien apporté par le Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés, alors que les réfugiés palestiniens de Syrie ont rarement droit à ces services.De plus, on sait que le gouvernement jordanien renvoie en Syrie les réfugiés palestiniens qui ont réussi à entrer en Jordanie, les privant ainsi de leur droit à la survie.

Une telle politique constitue une violation du principe du non-refoulement, principe du droit international qui interdit de renvoyer un réfugié vers une zone où sa vie ou sa liberté pourraient être menacée. En février 2014, plus de 11 000 réfugiés palestiniens ayant fui la Syrie ont cherché à obtenir l’aide de l’UNRWA en Jordanie. Selon l’UNRWA, ce chiffre devrait approcher la barre des 20 000 réfugiés d’ici la fin de l’année 2014 en Jordanie.

L’UNRWA reconnaît que « la situation irrégulière des réfugiés palestiniens de Syrie en Jordanie atteste du degré considérable d’insécurité qui les menace. Ils sont confrontés à des difficultés dans les procédures civiles telles que l’enregistrement des naissances et l’accès aux services gouvernementaux ; de même, ils se retrouvent constamment exposés au risque d’être refoulés ».

Plus la guerre civile syrienne durera, plus il deviendra difficile pour les réfugiés palestiniens de Syrie de se déplacer en Jordanie. Les réfugiés palestiniens sont confrontés à une chasse aux sorcières systématique face aux autorités jordaniennes ayant décidé de sévir contre les civils qui ont fui une guerre dévastatrice.Au milieu de l’année 2012, les autorités jordaniennes ont commencé à refuser l’entrée dans le territoire à de nombreuses familles palestino-syriennes, qui ont essayé en vain de trouver refuge en Jordanie. Cette traque des palestiniens de Syrie en Jordanie est directement liée aux « pourparlers de paix » négociés par les États-Unis. Alors que le président de l’Autorité palestinienne Mahmoud Abbas, basé à Ramallah, a indiqué à plusieurs reprises qu’il était prêt à renoncer au droit au retour des réfugiés palestiniens, certains Jordaniens ont exprimé leur refus de voir leur pays devenir une alternative permanente pour quelque deux millions de réfugiés palestiniens ; ainsi, chaque « nouvel » arrivant palestinien dans le pays est considéré comme un Palestinien de trop.

Il y a une semaine, le Premier ministre jordanien Abdullah Ensour s’est exprimé ainsi : « Nous devons prendre toutes les mesures nécessaires pour éviter que la Jordanie devienne une patrie de substitution pour les Palestiniens ». Une déclaration qui ne tient pas compte du fait que ces Palestiniens qui fuient la guerre en Syrie sont des êtres humains avant d’être des Palestiniens (« PM : Jordan will not be a substitute homeland for Palestinians », Jordan News Agency (Petra), 26 février 2014).

En Jordanie, les Palestiniens de Syrie suscitent la suspicion et le ressentiment, et sont perçus comme une menace pour la sécurité d’un pays dans lequel au moins la moitié de la population est d’origine palestinienne. Au niveau international, la Jordanie a abordé la crise en créant des installations contrôlées pour les réfugiés afin d’accueillir les personnes déplacées, dont le nombre augmente toujours.

Cyber City est une zone industrielle tristement célèbre située dans le nord de la Jordanie, qui abrite environ 400 réfugiés syriens et palestiniens de Syrie ; l’un des immeubles de six étages situé dans un endroit reculé est connu pour abriter des travailleurs migrants.

Des mauvais traitements

Les autorités jordaniennes ont érigé une clôture tout autour de l’enceinte ; cependant, autour de la zone où les réfugiés syriens sont retenus, un niveau de sécurité plus élevé est mis en œuvre. Un deuxième poste de contrôle encercle les réfugiés et restreint leur liberté de déplacement vers le bâtiment et ses environs immédiats.
Ces conditions constituent une situation de détention arbitraire. Parfois, les forces de sécurité interdisent les organisations non gouvernementales et les travailleurs humanitaires munis de permis valides de se déplacer au-delà de l’entrée principale. Il est ainsi difficile de s’assurer que les droits des réfugiés sont respectés et que le protocole approprié est bien suivi.

Des plaintes relatives à un mauvais traitement des réfugiés détenus continuent d’être émises à Cyber City. Ali, 20 ans, dont la famille est originaire de Bir al-Saba, dans le sud de la Palestine historique, parle du calvaire qu’il endure depuis sa naissance. Ali est né et a été élevé à dans le camp de réfugiés de Yarmouk, dans la périphérie de Damas, d’un père palestinien possédant un passeport jordanien temporaire et d’une mère palestinienne munie d’un titre de voyage pour réfugiés du Liban. Son grand-père a été expulsé de Jordanie suite au Septembre noir, en 1970 (la guerre menée en Jordanie contre l’OLP qui a entraîné la mort de milliers de Palestiniens), et s’est rendu en Syrie.

À l’époque, Ali n’était pas encore né, mais toute sa famille était désormais sur liste noire et ne pouvait plus se réfugier en Jordanie, malgré le fait que son père possédait des documents jordaniens. Ali ne dispose d’aucun document officiel permettant de prouver sa nationalité. Il n’a pas pu hériter du passeport jordanien de son père, ni être ajouté au livret de famille libanais que sa mère avait obtenu de l’UNRWA ; de même, il n’a pas pu obtenir le moindre document syrien, si bien qu’il se retrouve dans la peau de l’éternel réfugié palestinien apatride.

Après avoir fui le camp de Yarmouk assiégé où ils vivaient alors, Ali et sa famille ont été arrêtés le long de la frontière jordanienne et transférés à Cyber City. Au cours des 18 derniers mois, la famille d’Ali a vécu enfermée à l’intérieur des limites du camp de détention, isolée du monde extérieur. Jeune homme aux yeux brillants qui reflètent ses ambitions et ses rêves, Ali a réussi à se libérer et à solliciter l’aide des communautés locales dans la capitale, Amman.

Pour pouvoir continuer ses études, il a dû payer le prix fort en se retrouvant isolé de sa famille, puisqu’il ne peut pas prendre le risque de leur rendre visite. S’il se faisait arrêter, il pourrait être détenu et se faire expulser, ou subir d’autres humiliations.
Les yeux d’Ali se sont remplis d’angoisse lorsqu’il a décrit la souffrance et la torture mentale permanente dont les familles enfermées dans Cyber City font l’objet au quotidien.

« Ils sont détenus, mais ce ne sont pas des criminels, a-t-il expliqué. Ce sont des êtres humains, même s’ils sont nés avec la mauvaise nationalité. Qu’avons-nous fait ? N’avons-nous pas le droit de fuir les mêmes bombes et les mêmes bombardements que les Syriens ? Pourquoi dois-je me cacher comme si j’avais commis un crime, alors que je n’ai fait que fuir une guerre qui n’épargne personne ? »

Une pauvreté extrême

Près de deux millions de réfugiés palestiniens enregistrés vivent en Jordanie. Environ 370 000 d’entre eux vivent dans l’un des dix camps de réfugiés reconnus où travaille l’UNRWA. La grande majorité des réfugiés palestiniens en Jordanie jouissent d’une pleine citoyenneté, même si ces dernières années, certains Palestiniens détenteurs de passeports jordaniens se sont vu retirer arbitrairement leur citoyenneté.

Comme les Palestiniens de Syrie ont eu l’interdiction d’entrer dans les camps de réfugiés installés pour les Syriens, les camps palestiniens surpeuplés en Jordanie leur ont ouvert leurs portes, ainsi qu’aux réfugiés syriens. Bien que les camps palestiniens soient submergés par la pauvreté et le chômage, pour les Palestiniens de Syrie, les alternatives sont bien pires : soit mourir assiégé, soit être détenu et expulsé, tout en étant dépouillé de sa dignité et de ses droits.

Le Dr Malik fait preuve de compassion avec cette population. Le stéthoscope accroché autour du col, il nous a raconté la peine à laquelle il fait face quotidiennement. Le Dr Malik, neurochirurgien jordanien, s’occupe des réfugiés palestiniens de Syrie depuis 18 mois, gratuitement et avec une extrême discrétion.
Il est devenu un allié de confiance des réfugiés palestiniens de Syrie, qui n’ont pas le droit de bénéficier de l’aide médicale de l’UNHCR, ni de se rendre dans les hôpitaux de Jordanie.

J’ai accompagné le Dr Malik pendant dix jours au cours de ses visites sur le terrain à travers le pays. Nous avons vu des réfugiés palestiniens de Syrie gravement blessés, contraints à des amputations et touchés par des éclats d’obus ; nous avons rendu visite à des enfants orphelins, à des enfants traumatisés ainsi qu’à des enfants victimes de maladies mortelles (comme le cancer) et abandonnés à leur sort à cause des coûts élevés des traitements.

Les cas les plus fréquents de souffrance humaine étaient dus à une extrême pauvreté, comme les pères n’avaient pas l’argent pour nourrir leurs femmes et leurs enfants. Nous avons encaissé ces histoires et ces malheurs les uns après les autres. Nous avons été témoins de tant de douleur qu’à la fin de la journée, ce désespoir nous empêchait presque de respirer.

Des méthodes d’intimidation

La mère d’Obaida pourra rester en Jordanie à la fin du traitement de son fils. Obaida devra quant à lui retourner en Syrie. (Hanine Hassan/The Electronic Intifada). En dépit des méthodes d’intimidation continues que le Dr Malik dit subir de la part des services de renseignements jordaniens, qui le soupçonnent d’aider un groupe de « réfugiés illégaux », il se soucie fort peu ce qui se passe sur la scène politique. Il souhaite simplement « traiter les patients et améliorer leur qualité de vie en leur permettant de vivre dans la dignité, sans être rattrapé la bureaucratie politique, ni se retrouver dans un état de guerre ».

Mais le ton de sa voix est retombé et son sourire a disparu rapidement lorsque nous sommes entrés dans une maison avec une seule chambre, où se trouvait Obaida, un petit garçon d’un an. Sa maison à Deraa a été bombardée et une de ses jambes a été complètement déchiquetée, l’handicapant pour le reste de sa vie.

Sa mère, syrienne, a également été blessée par cette bombe. Il y a encore des éclats d’obus à l’intérieur de son corps. Elle a perdu trois orteils. Les blessures qu’Obaida et sa mère ont subies étaient telles qu’un traitement d’urgence leur a été accordé en Jordanie ; cependant, son père palestinien et ses deux sœurs ont été reconduits à la frontière.

Obaida et sa mère sont maintenant en train de se remettre de leur traumatisme. Ils n’ont toutefois pas vu le reste de leur famille depuis deux mois. Lorsque nous avons interrogé la mère d’Obaida quant à son rétablissement, celle-ci a répondu : « Obaida va beaucoup mieux maintenant, il pourra rire, jouer, mais parfois il s’arrêtera, il regardera sa jambe et se demandera : "Mais où est-elle ?". »

Quand le traitement d’Obaida sera terminé, il sera expulsé vers la Syrie. Sa mère, quant à elle, pourra rester en Jordanie.

Certains noms ont été changés afin de protéger l’anonymat de ces personnes.

The Electronic Intifada 
Traduction : Info-Palestine

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