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Le drone, ou l’instrument du Bien

Depuis le 11 septembre 2001, la lutte contre le terrorisme est le slogan monomaniaque d’un Occident obnubilé par la violence des faibles. Mais dans cette dramaturgie manichéenne, une décision stratégique de la présidence Obama a marqué une étape nouvelle : l’emploi massif des drones de combat. Il cumule, en effet, les avantages de la supériorité technologique et du principe de précaution. En associant la frappe chirurgicale et le « zéro mort » américain, il combine un paradigme militaire et un impératif moral. 

Administrer la mort devient une opération cybernétique, parfaitement aseptisée pour ceux qui la dispensent. La guerre consiste toujours à faire l’impossible pour faire pénétrer du métal dans la chair vivante, comme disait Malraux. Mais cette opération a perdu sa réciprocité coutumière, puisqu’elle ne met plus en présence les combattants des deux camps. Mise au service du Bien, la machine punitive n’atteint que les forces du Mal. Hors de portée de l’ennemi, le pilote du drone, en pianotant sur son clavier, déchaîne une violence unilatérale.

A raison d’une attaque tous les quatre jours depuis l’accession au pouvoir de Barack Obama, l’utilisation massive de ces oiseaux de la mort a fait des ravages. Chaque semaine, le président signe une killist portant les noms présumés des « terroristes » dont la CIA propose l’élimination. Artisan de cette nouvelle guerre technologique, le directeur de la CIA soutint sans sourciller que ces attaques étaient respectueuses des lois américaines et, pour tout dire, « éthiques et morales ».

La légitimité de ces frappes létales, au fond, serait garantie par sa conformité à la morale puritaine : c’est l’instrument du Bien. Responsable de 3 000 « exécutions » en dix ans, ce dispositif dévastateur a statistiquement fait ses preuves. Exercice aseptisé d’une justice imparable, il accrédite volontiers, vu d’en haut, le mythe de son infaillibilité. En va-t-il de même lorsqu’il est vu d’en bas ? Car, déclenché à une hauteur de 30 000 pieds, l’assassinat automatisé se prête aux erreurs de ciblage.

Qu’on confonde un mariage traditionnel avec un rassemblement taliban, et s’allonge fatalement la liste macabre des victimes collatérales. Un flottement passager dans le maniement du joystick, et c’est le carnage. C’est pourquoi l’efficacité du procédé laisse à désirer. Il peine à venir à bout d’une guérilla qui se fond dans la population et déjoue les services de renseignement. En outre, ces attaques exécutées par des robots-tueurs suscitent dans les pays concernés une répulsion analogue à celle que provoquent en Occident les bombes humaines.

On imagine à peine le ressentiment éprouvé devant cette exécution venue du ciel perpétrée par un ennemi invisible, confortablement installé dans un bureau climatisé au Nevada. Infligeant un démenti aux codes guerriers les plus élémentaires, cette guerre digitalisée se contente d’opposer une mécanique de précision à des combattants en chair et en os. Destiné à préserver la vie humaine en parant à la menace de l’attentat-suicide, le drone en présente de facto l’image inversée.

Car l’auteur d’attentat-suicide s’abîme une fois pour toutes, tandis que le drone, lançant ses missiles à répétition, bénéficie d’un usage multiple. Pour le premier, son corps est une arme létale, la seule dont il dispose absolument à condition de le sacrifier. Pour l’opérateur du second, son propre corps est hors de danger, soustrait comme par enchantement au péril du combat. Le premier procédé implique la mort de l’agent, le second l’exclut de façon radicale : dans un cas, c’est la mort certaine, dans l’autre la mort impossible.

« Drone et kamikaze constituent deux options pratiques pour résoudre un même problème, celui du guidage de la bombe jusqu’à sa cible ».1 Mais ce que les uns entendent réaliser en adoptant une morale sacrificielle, les autres l’accomplissent grâce à leur suprématie technologique : combattants prêts au sacrifice d’un côté, engins fantômes de l’autre. Si drone et kamikaze se répondent comme deux images en miroir, ils représentent deux économies de la mort : la sienne et celle d’autrui, celle que l’on donne et celle à laquelle on s’expose.

L’utilisation des drones de combat, par conséquent, ne satisfait que la bonne conscience occidentale. La tuerie assistée par ordinateur y bénéficie d’un préjugé favorable, exactement proportionnel à la répugnance éprouvée pour l’acte suicidaire. S’il est cautionné par une morale à géométrie variable, c’est parce que ce châtiment céleste est sans dommage pour l’Occident : les seules vies dignes d’être sauvées étant mises à l’abri, le reste importe peu. Tandis que la vieille idole du sacrifice guerrier, tombée dans l’escarcelle de l’ennemi, est devenue le comble de l’horreur.

Qu’il s’agisse de vieillards afghans pulvérisés à distance par la cybernétique aérienne, ou d’enfants palestiniens carbonisés par les bombes au phosphore, la contre-terreur mondialisée justifie une action no limit. Le combat impitoyable que mène la vertu contre le vice mérite bien quelques pots cassés. Il y a des guerres que sanctifient malgré leur cruauté les nobles principes dont elles se prévalent. Et puis, que l’hyperpuissance puisse cautionner les pires horreurs, au fond, a quelque chose d’invraisemblable : le foyer de la civilisation, par essence, n’est-il pas indemne de toute compromission avec la barbarie ?

Face à la « terreur planétaire », la foi des USA en leur juste cause culmine dans le désir d’une justice inflexible. En campagne électorale, Barack Obama avait brocardé la global war on terror de son prédécesseur et promis la fermeture de Guantanamo. Dans un éclair de lucidité, il avait même déclaré que la guerre contre la terreur ne voulait rien dire, puisqu’on ne combat pas un « mode d’action ». Mais le bagne des Caraïbes est toujours en service et la guerre américaine est désormais une cyberguerre.

Au lendemain de l’attentat de Boston (avril 2013), on vit des milliers d’individus atomisés, pianotant sur leur clavier, se métamorphoser en agents du contre-terrorisme. Investissant le cyberespace depuis leur canapé, ils quittèrent soudain leur torpeur pour participer à la chasse aux fugitifs. Ces cohortes zélées d’internautes ont fourni des renseignements, exploré des pistes, désigné des suspects, applaudi aux premières prises. Acteurs et non spectateurs de l’événement, ils ont cru forger leur propre histoire en luttant, devant leur écran, contre un ennemi invisible.

Comme si une frénésie policière s’était emparée du peuple américain, la toile a vibré d’une agitation fébrile, offrant un écho amplifié à cette passion vengeresse. L’instantanéité de la communication en réseau est devenue la nouvelle arme dont le peuple agressé a retourné les effets contre le terrorisme : aux cellules dormantes du cyberespace criminel, elle oppose une vigilance de tous les instants, démultipliée par la grâce digitale.

Ainsi la nouvelle guerre contre la terreur emploie toutes les ressources de la technologie contemporaine pour agir en temps réel. Elle fait de chaque citoyen américain, virtuellement, l’opérateur d’une traque cybernétique à grande échelle. Et en opposant l’instantanéité du Bien à celle du Mal, la puissance immanente d’une nation civilisée à celle du cyberespace terroriste, elle mobilise l’artifice de la modernité technicienne en faveur d’une bonne conscience indéracinable.

1 Grégoire Chamayou, « Drone et kamikaze, jeu de miroirs », Le Monde diplomatique, avril 2013.

 

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