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Le Coran dans l’ère de la postmodernité : renouveler notre lecture pour survivre à notre époque troublée (1).

L’aventure est risquée mais elle vaut la peine d’être entreprise si l’on veut faire honneur à nos savants aïeux. C’est pourquoi, nous proposons pour la première fois aux lecteurs francophones, une nouvelle approche pour « relire nos sources ». Pour cela, comme nous l’avions déjà évoqué, nous avons besoin d’une méthode de lecture actuelle et nous avons même le devoir de la rechercher.

Chaque communauté, si elle ne veut pas mourir et sortir de la civilisation doit se réinventer tout en restant fidèle à sa tradition qui ne cesse d’appeler à la régénérescence de ses sources, plutôt que de reproduire certaines méthodes médiévales qui ne sont plus aussi opératives et efficaces qu’à leur époque. Nous savons que le confort intellectuel voire la paresse, et parfois même, il faut bien se l’avouer, une sincère peur de s’aventurer dans ce sentier risqué, nous amènent à reprendre aisément les commentaires coraniques prêts à l’emploi et rassemblés dans les volumes consacrés.

Mais force est de constater, qu’ils sont destinés davantage aux savants et aux universités qu’à l’homme modeste et ordinaire. Y aurait-il un Coran pour les savants et un autre pour le commun ? Certains nous diront, mais pourquoi cherchez-vous une méthode de relecture accessible à tout un chacun puisque l’exégète habilité, le sachant (mufassir), est naturellement la passerelle entre le croyant, qui est « l’imitant » (muqalid), et le message du Coran ?

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On nous répète depuis toujours que l’imitant ne doit lire le Coran que par acte d’adoration sans chercher à en saisir le message mais en recherchant tout juste des « bons points » (hassanates) ; nous voici toujours confrontés à cette fatalité séculaire, devenue une loi psychologique, qui consiste à « lire le Qur’ane pour le lire sans jamais vraiment le lire ». Nous voici ainsi, passés de fatalistes (le fameux fatum mahométan des orientalistes) à utilitaristes. L’imitant s’il veut lire le Coran pour le saisir, doit passer par un saint-intermédiaire qu’est l’exégète comme les israélites en leur temps avec Moïse, à la seule différence que les seconds répondaient à une demande céleste expresse.

Comme l’a bien vu Iqbal la clôture du cycle de la Prophétie est un message envoyé aux hommes : l’humanité a atteint l’âge de la maturité et n’aura, par conséquent, plus besoin de prophètes. Nous avons oublié ce que cette fin de la prophétie impliquait. Il s’agit de nous faire entrer dans l’ère de la démythologisation (les dieux) et de l’appel à la réflexion intelligente (taffakur). On voit aujourd’hui le résultat d’un tel oubli, les communautés de l’Islam étant devenues majoritairement, millénaristes et superstitieuses ! Mais rien n’est jamais vraiment perdu sauf, peut-être, le temps. Dorénavant, comme l’écrivait Maurice Nédoncelle, « l’ère des sommes est révolue », il faut cesser d’engranger des commentaires appartenant, pour beaucoup, à l’histoire des idées et commencer à assainir notre compréhnesion (tazkiatou l’fahm), mais pour cela il nous faudra « affronter le monde avec le courage de nos mains et l’audace de l’esprit ».

Tout un courant de penseurs modernes a cherché des outils, des clefs de compréhension et des approches, grâces aux différents champs des sciences sociales. Nous ne sommes pas les premiers, loin de là, à tenter l’aventure. « Ces nouveaux penseurs de l’Islam » (Rachid Benzine en a fait un catalogue) ont tous ce point commun d’avoir une approche qui se veut érudite et qui font du Coran un objet d’études quelconque, une œuvre littéraire comme une autre et un moment dans l’histoire de l’Arabie. Ils sont modernistes, en tout cas se revendiquent comme tels, et sont fascinés par les outils méthodologiques construits par l’Occident savant.

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Disons d’emblée que nous appartenons à la troisième voie se situant entre les modernistes radicaux et les radicaux coupables d’illettrisme spirituel. Par ailleurs, contrairement aux modernistes, notre approche méthodologique ne considère pas le Coran comme un simple « objet » d’études puisque la « philosophie du voir » telle qu’elle a été précisée par Gaston Berger, et qui se fonde sur la « phénoménologie transcendentale » (c’est une méthode qui cherche à comprendre la façon dont une réalité se montre à moi, par exemple une valeur coranique), récuse la notion même d’objet comme simple « objet » sans aucune interaction avec ma subjectivité.

Les modernistes ont une pensée insularisée qui isole l’objet, ainsi étudié, du monde en mouvement et vivant ; ils ont un esprit pré-einsteinien considérant chaque objet indépendant de son environnement immédiat et sans lien avec la vie même du sujet. Il y aura ainsi presque toujours, dans l’analyse critique de nos modernistes, cette terrible méprise qui ne leur permettra pas de voir que ma conscience est « conscience de quelque chose » et que « le donné ne peut se suffire à lui-même » ; ils induisent de fait, à travers cette vue de l’esprit, que le Coran est un circuit autonome et fermé et que, par ailleurs, le lecteur n’influe pas sur le message du Coran par le regard qu’il porte sur ce Texte majeur.

Tout cela au nom de la précieuse « objectivité scientifique », en feignant d’ignorer que c’est une subjectivité qui regarde et analyse nos textes. C’est cet état d’esprit étriqué, qui a fait dire à Nöldeke (orientaliste du 19ème siècle) lui-même, qui est le père légitime de ces nouveaux penseurs de l’Islam, que la deuxième partie de la sourate al Alaq (l’adhérence) n’était pas à sa place, et qu’il souhaitait la déplacer et la mettre à un autre endroit du Coran. Ultime affront, résultant de cette prétention savante d’une vision européocentriste infatuée par ses savoirs balbutiants (nous y sommes encore par certains côtés).

C’est ce même savoir moderne et plein de prétention qui ne permettait absolument pas de voir et de comprendre la structure organique du Coran, l’entrelacement et le nattage des versets, ce qui invalide l’approche purement linéaire des versets et du Coran dans son ensemble ; Nöldeke aurait pu voir que les césures ou virages brusques, qui donnent un semblant d’incohérence du message coranique, ne tient plus si on analyse le Coran comme un système organique et unitaire, ayant une structure des versets en entrelacs ; la synchronie du Coran tient à sa prosodie (rythmique des versets) qui vise à toucher l’entièreté de l’homme, corps et âme.

Nous sommes passés d’un savoir parcellaire né au 16ème siècle à un savoir qui atteste d’une compréhension synthétique et unifiée du fonctionnement du monde ; le Tawhid est cette vision unitaire de la réalité et avait raison contre les savoirs prométhéens nés à l’époque de la « Renaissance ». Depuis, cette vision parcellaire du monde a été abandonnée par la totalité du savoir contemporain (voir Edgar Morin, Whitehead, Ruyer, etc).

Mais certaines positions de Nöldeke devenues « has been » aujourd’hui, et reflétant bien son époque, ne nous intéresse pas en réalité. Ce qui nous préoccupe d’abord, c’est de voir l’horizon coranique à travers son message qui, je le répète, ne cessera d’être actuel même si notre intellect à fait une pause depuis plusieurs décennies. Y a-t-il une base sûre pouvant m’aider à bien lire et comprendre le Coran ? Oui, grâce à cette « philosophie du voir » établie par Berger.

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Par ailleurs, puis-je investir le champ du débat d’idées et affronter le monde post-humain préparant l’étrange homme augmenté (H+) ? Oui, et ce à l’aide de la définition de l’homme unifié (Hu) qu’offre généreusement le Coran (la sourate 17 porte son secret, car nous faisons aussi notre « voyage nocturne » dans cette nuit de notre histoire humaine, et c’est bien connu, c’est dans la nuit que la lumière se voit le mieux).

Enfin, pourrais-je avoir un exemple concret de l’application de cette méthode de lecture nouvelle ? Oui, et pour l’exemple, c’est la sourate al ‘Asr (le temps) qui nous aidera comme base de décollage, celle dont l’imam al Shafi’i avait dit que « si les gens prenaient la peine de bien la saisir elle leur apporterait d’immenses choses » ou encore « si Dieu n’avait révélé que cette sourate aux hommes, elle leur aurait suffi ».

3 commentaires

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  1. Salam CdeL,

    Merci ! Je confirme vous n’y êtes pour rien … car mon regard sur la réalité de notre communauté que je fréquente depuis toujours n’a pas varié !

    Un frère se doit d’être le miroir fidèle pour son frère et sa sœur – et réciproquement !

    Donc, je ne changerai pour personne ce que j’ai à décrire !

    Dit autrement, vous continuerez à nous lire sûrement encore.

    Hakim FEDAOUI

  2. Re-salam Hakim Fedaoui, j’ai lu ceci,

    « Nous savons que le confort intellectuel voire la paresse, et parfois même, il faut bien se l’avouer, une sincère peur de s’aventurer dans ce sentier risqué, nous amènent à reprendre aisément les commentaires coraniques prêts à l’emploi et rassemblés dans les volumes consacrés. »

    Et alors donc vous avez l’intention de renouveler toute l’exégèse Coranique? C’est bien, ou habile de vous situer hors des modernistes et des anciens, vous êtes le point d’équilibre en somme. Bon, c’est un bon début, après les préambules, nous aurons enfin droit à l’exégèse nouvelle par elle-même, apparemment ce sera une sourate après l’autre, comment se fait-il que votre hollisme vous autorise à en agir ainsi puisque les sourates en fait ne sont pas exactement révélées, ce sont les eyates qui sont révélés, certes, avec les versets est révélé la place où les insérer, mais au total le Coran est d’abord un livre de versets plutôt qu’un livre de sourates, l’entrelac subtil dont vous parlez ne devrait pas autoriser le hollliste que vous êtes à faire votre nouvelle exégèse sourate après sourate.

    Enfin, bon courage dans votre travail, attention à ne pas vous prendre les pieds dans les replis de vos raisonnements, ça arrive parfois, attention aussi à être lisible et accessible aux Musulmans. Bon courage, si vous n’accusez plus les Musulmans collectivement de quelque chose, je ne me soucierais plus de vous, je ne vous lisais que pour ça, on verra si vos théories rencontrent le succès du large public auquel elles sont sensément destinées. Vous auriez pu quand-même éviter toutes vos attaques non seulement aux auteurs anciens, ça je n’en aurais cure, mais aux Musulmans du grand public et ça ça passe pas. Vous pouviez vous passer de tant d’attaques sourdes, vous qui reprochez aux autres l’invective lol, vous n’aviez pas besoin d’autant de sourde acrimonie pour introduire vos exposés, s’ils sont justes, ils n’ont pas besoin d’autant de préambules offensifs, il vous suffisait de présenter vos exposés à venir, sans offenser personne, c’était pas possible pour vous? Quand présenterez-vous vos excuses publiques et vous déjugerez-vous de la totalité de vos accusations collectives, ce serait un bon préalable avant votre plongée studieuse, quand? Voyez, je suis constructif, je vous suggères ces excuses et déjugements coûteux et douloureux comme mieux probants de vos développements à venir, revoyez pour ça mes diverses questions et interjections depuis quelques articles, traitez-les dans le détail, point par point, et si c’est définitif, alors commencez l’exposition de vos thèses, ainsi auréolées de ce rare précédent. J’observe pour l’instant que vous avez cessé vos accusations et attaques, je me flattes de n’y être pas pour rien.

    Croissant de lune.

  3. Salam Hakim Fedaoui, je découvre à peine l’article, je vais lire mais le titre me suggère une espèce d’exégèse sur mesure, c’est très à la mode, si ce n’est que ça votre truc. Quelles méthodes de lectures faudrait-il employer si à l’avenir nous vivions des situations totalitaires ressemblantes à l’expérience Hitlérienne ou pire? Ai-je le droit d’interpréter selon mes besoins du moment ou est-ce qu’il y a de l’immuable, intemporel et partout valable dans le Coran? Parce que si c’est du sur mesure, la montagne aura accouché d’une souris, vous ne seriez ni original ni « inclassable », enfin si, on pourrait vous en décorer par gausserie.

    Croissant de lune.

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