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La lutte contre l’homophobie céderait-elle aux sirènes de l’islamophobie ?

Le choc des civilisations, formule désormais consacrée,  aurait-il enfanté ce que d’aucuns appellent aujourd'hui le «clash sexuel des civilisations» ?

La question, extrêmement sensible, se murmurait  jusqu’à présent dans l’intimité des cercles d’initiés, sans jamais se poser  ouvertement, jusqu’au jour où le poids du soupçon a brisé la loi du silence, libérant de manière retentissante la parole de Judith Butler, philosophe et icône mondiale du mouvement LGBT (lesbien, gay, bi et trans).

L’article "Le nouveau nationalisme est-il Gay ?", paru sur le site du Monde en juin dernier, analyse tous les ressorts d’un nouvel embrigadement nationaliste, qui entraînerait inexorablement la lutte contre l’homophobie sur la pente glissante du racisme et de la xénophobie, teintée d’islamophobie. Le ver indigeste de "l’homonationalisme" est dans le fruit, en somme…

Première à rompre l’omerta, Judith Butler a tapé du poing sur la table en 2010, au point de faire tressaillir la Gay Pride de Berlin, en s’insurgeant haut et fort : "Nous sommes enrégimentés dans un combat nationaliste et militariste", a-t-elle lancé. Avait-elle tapé dans le mille ? Il semble bien que son intuition aiguisée ne l’ait pas abusée, puisque, comme le rapporte le papier du Monde, militants et chercheurs sont depuis en phase d’introspection et d’investigation : le mouvement LGBT est-il infecté par le venin de l’homonationalisme ?

Difficile à admettre en interne, l’hypothèse de la récupération du mouvement par les requins du populisme et de l’extrême droite jette un pavé dans la mare, et enflamme même les conférences internationales, dont celle d’Amsterdam en 2011, où la démagogie rageuse de l’islamophobe du cru, Geert Wilders, fut pointée du doigt.

Passé maître dans la diabolisation des musulmans d’Europe et d’ailleurs, le leader du parti populiste néerlandais, inféodé à Israël, accuse  l’islam de menacer les droits des homosexuels. S'il n'y a rien de très surprenant le concernant, en revanche, ce n’est pas sans stupeur que l’on apprend que l’extrême droite suisse, l’UDC, à l’origine de l’affiche apocalyptique "Non à l’islamisme !", vulgairement plagiée par le FN, a créé sa propre section Gay, que les hooligans de la Ligue de défense anglaise, loin d’être des enfants de choeur, ont tenté d’organiser une Gay pride dans un quartier musulman de Londres, et que, cerise sur le gâteau, les organisateurs danois de la Gay pride ont décerné le prix de l’islamophobie aux pays musulmans !

Le sociologue Sébastien Chauvin, l'un des organisateurs du colloque d’Amsterdam, a expliqué : "L'idée de la conférence était d'alerter sur le nationalisme sexuel en général, c'est-à-dire sur la façon dont les droits des femmes ou des homosexuels peuvent être mis en avant dans une perspective xénophobe, non seulement par des partis politiques mais aussi dans les mouvements LGBT eux-mêmes, qui se trouvent de plus en plus intégrés aux projets nationalistes en Occident."

Toujours selon l’enquête du Monde, les actions LGBT menées sur le sol américain sont "accusées d’alimenter la croisade anti-musulmans de l’après-11-Septembre". Alors, dans ce climat international propice aux plus noirs desseins, qu’en est-il de notre cher Hexagone ?

Deux camps s’opposent sur le sujet qui fâche : il y a ceux qui sont convaincus que les gays français sont bel et bien sous l’emprise du chauvinisme ambiant, à l’instar de Didier Lestrade, cofondateur d'Act Up-Paris, qui déclare : "Tous mes amis ou presque confessent une gêne grandissante vis-à-vis de la banlieue, des Arabes et des Noirs." A l’inverse, il y a ceux qui nient ce constat, le qualifiant d’enfumage, tel Nicolas Gougain, président de la fédération inter-LGBT, qui assure :"Autant ces discussions, notamment autour du voile islamique, ont traumatisé le mouvement féministe, autant elles sont très loin de nos préoccupations",ajoutant : "Certes, il faut faire attention à ne pas être instrumentalisés mais, pour le moment, en France, on a d'autres chats à fouetter!".

Loin de clore le débat, l’article du Monde met en lumière la tentation de nouer des  liaisons dangereuses qui rapprocheraient dans une proximité crépusculaire un nationalisme revanchard, avide d’en découdre, et une lutte contre l’homophobie qui, dévoyée, céderait aux sirènes de la croisade contre l'islam.

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