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La colère “des musulmans” ? Le film “américain” ? En finir avec les généralisations néfastes

D’une voix grave, le débit un brin martial, le journaliste de France 2partage son émotion (dont on pensait qu’elle ne faisait pas bon ménage avec l’information…) : «Bagdad en Irak, Sanaa au Yémen, et le Caire en Egypte, comme une tache d’huile qui s’étale sur toute la Oumma, la communauté musulmane de la planète, forte… (suspension d’une seconde laissant planer un suspense insoutenable, on s’attend à une info fracassante) …de plus d’un milliard d’habitants (sic).[1] »

Tiens donc, quel est ce nouveau pays « de plus d’un milliard d’habitants » ? La musulmanie ? De plus d’un milliard « de membres », on aurait mieux saisi, à la limite, mais « d’habitants »… Fulgurance du lapsus ou de la sémantique bâclée, donnant accès direct à tout un arrière plan imaginaire: l’"Oumma"  est une grande maison où tous se rassemblent et surtout se ressemblent.

Après le deuxième JT le plus regardé de France, regardons du côté du journal quotidien généraliste le plus lu : « Jusqu’où ira la colère du monde musulman » (nous soulignons), placarde Le Mondeen Une de son édition du samedi 15 septembre dernier.

Ah le « monde musulman » ! Quel creuset pratique dans lequel on peut vider sa poubelle analytique ! Quel beau panier de crabe que l’on peut plonger aisément dans l’eau bouillonnante de ses idées ! Qu’il suffît d’une petite poignée d’excités pour brûler un fast food(le KFC de Tripoli, qui employait une vingtaine de Libanais de toute confession…) ou une ambassade, voire tuer des individus se trouvant à l’intérieur (Benghazi) importe peu : c’est « la colère du monde musulman » qui doit être indiquée.

Nous reviennent en mémoire les mots fulgurants d’un certain Farid Laroussi, professeur de littérature française et francophone aux Etats-Unis, justement, qui dans le même journal lançait ce cri du cœur : « Pourquoi nous, enfants d’immigrés, serions comptable des excès d’illuminés qui pensait que la route du paradis passait par Kandahar ? ».

C’était il y a neuf ans. Les chefs de l’information n’ont probablement pas retenus. Mais une deuxième leçon peut être tirée de son article, dès son titre même: «Pourquoi je suis devenu américain[2]». Laroussi était (est toujours) bien placé pour balayer tous les stéréotypes dont sont affligés «LES Américains » dans le monde arabe. Nous reviendrons sur ce deuxième point en fin d’article.

"Une" du journal Le Mondedaté du Samedi 15 septembre 2012

 

Pour revenir à la « Une » du monde en tant que telle, un brin d’arithmétique ne nous ferait pas de mal. Prenons l’estimation, même vague, du nombre d’individus de confession musulmane partageant les vicissitudes de la vie sur cette planète avec le reste de l’humanité : 1,5 milliard. 0,1% de 1,5 milliard font 1,5 million. Un million et demi de manifestants enragés sont-ils descendus dans les rues ? Si c’eût été le cas, on aurait certainement des impressions de troisième guerre mondiale. Or ce ne semble pas être le cas.

Il y a donc bien moins de 0,1% de l’ensemble des individus de confession musulmane vivant sur cette terre qui ont levé le point en poussant des cris comminatoires associés à des slogans religieux (ce qui soit dit en passant, n’est pas fait pour apaiser les images négatives de l’islam…) devant des ambassades américaines ou des fast food. Il faudrait même ajouter quelques séries de 0 à la suite de la virgule. Mais non, dans la vulgate d’une voix off de JT pressée de vendre son sujet à coup de grande formules tapageuses, la « tache d’huile s’étale sur toute(nous soulignons) la Oumma ».

Mais ladite « Oumma », c’est pêle-mêle, pour ne rester qu’au seul niveau des Etats : l’Indonésie du Pancasila qui puise dans les cultures bouddhistes, musulmanes et chrétiennes, l’Algérie laïque (pas au sens français, certes…), le Maroc régit par le principe d’Amir al Mouminine (le Roi comme commandeur des croyants), les droits malékites et positifs, l’Arabie Saoudite hanbalo-wahhabite (elle ne l’a pas toujours été[3]), le Sénégal et le Mali  traversées par un soufisme confrérique tranquille (dont certains radicaux ont commencé à détruire les mausolées récemment), ce sont l’Egypte et la Tunisie, qui se cherchent un modèle qui puisse satisfaire aux exigences de leur jeunesse progressiste comme à celles de leurs aînés Frères Musulmansqui ont remporté les élections… et lorgnent du côté turc, autre exemple de membre de cette soi-disant « Oumma » homogène, ni arabe, ni monarchique, ni tyrannique, et dont les indicateurs éducatifs et économiques sont assez élevés.

A ceci l’on pourrait ajouter l’OVNI Qatar, qui fait parler de lui dans quasiment tous les domaines, et où il ne semble pas que le radicalisme soit en position de percer. Sans oublier bien sûr les "communautés musulmanes d’Europe" (expression elle-même homogénéisante qu’il faudrait avoir le temps de nuancer ici…), d’où s’élèvent de nouvelles voix qui en appellent à une relecture de la Tradition sur laquelle ne pèse plus nécessairement le poids des grandes écoles juridiques (pas en tout cas sur tout les points de tafsîrs…), et dont les mouvements sont scrutés tantôt avec beaucoup d’espoir, tantôt avec une inquiétude teintée de conservatisme par leurs « frères » d’Orient. Ca en fait une drôle d’Oumma. Un kaléidoscope plutôt…

Il faudrait peut-être penser à revoir quelques unes de nos catégories d’assignation. Cependant nul besoin d’aller dans les filets de cet «Orient compliqué» pour y saisir quelques généralisations frétillantes.

Elève violent à Bordeaux : l’« islam » n’y était pour rien.

Avatar de l’emballement médiatique et des associations d’idées un peu rapide, l’affaire de l’élève violent du lycée Tregey, à Bordeaux. Le mardi 11 septembre, ce dernier a frappé l’un de ses professeurs (geste inexcusable pour lequel le renvoi de l’établissement est quasi systématiquement appliqué), à la suite d’un cours où il avait déjà tenté de lui lancer une chaise au visage. La presse a encodé le fait divers un peu promptement : « l’islam », pas moins, était (ou dans les meilleurs des cas  "serait") à l’origine de l’accrochage[4]. Il ne fallait attendre que quelques heures pour que cette version soit quelque peu… nuancée.

La violence du jeune élève a en fait éclaté à la suite d’un différend qui portait sur la nature du régime politique marocain, pays d’origine des parents du jeune homme. Le professeur soutenait que l’on avait affaire à un régime « dictatorial », ce qui aurait fortement déplu à l’élève. Quelque discutable que soit la désignation du régime monarchique marocain comme «dictature» par le professeur de lycée, et quelqu’injustifiable soit la réaction de l’élève, ce n’est pas ici ce qui nous intéresse en premier lieu (dans le cadre de notre démonstration s’entend), mais le fait que ce soit « l’islam » qui ait été automatiquement avancé comme facteur explicatif.

La date –le 11 septembre–, mais aussi le prénom du jeune homme, « Marouane », convoquaient "nécessairement" cette explication par le facteur religieux. Sa réaction excessive s’est certainement fondée sur un mélange d’éléments identitaires et psychologiques… mais on est tout de même loin de la tentative d’imposition de l’idéologie du jihad dans l’école républicaine, on en conviendra.

« Les Américains » symboles expiatoires

Mais si selon ce bon vieux René Descartes «le bon sens est la chose au monde la mieux partagée», la fabrication en série des généralisations et stéréotypes « nationaux », « culturels » ou « religieux » l’est certainement aussi. Il apparait clairement que les réactions à cette vidéo ridicule de quinze minutes -et dont on peut comprendre qu’elle soit offensante- sont complètement disproportionnées et portent sur des cibles parfaitement incongrues.

En quoi Christopher Stevens, ambassadeur des Etats-Unis à Benghazi, et les trois employés qui ont péri avec lui, devraient-ils être des victimes expiatoires ? Ont-ils financé ou supporté ce film ? C’eût été quelque peu maladroit, on en conviendra, dans la Libye postrévolutionnaire.

  

« J'ai la chance de participer a cette période magnifique de changement et d'espoir en Libye », Christopher Stevens, ambassadeur des Etats Unis en Libye, sur sa page personnelle, avant d'être battu à la suite de l'assaut du consulat de Benghazi, le 12 septembre dernier. (montage photo circulant sur Facebook)

   

Colère, certes, mais manifestations et destructions justifiées, pour certains ? Dans ce cas trouveraient-ils tout aussi logique qu’en réplique à l’acte de l’imâm pakistanais ayant introduit une page de Coran brûlée dans le cartable d’une jeune chrétienne (déficiente mentale, soit dit en passant), pour essayer de déclencher des violences contre ce groupe confessionnel, des militants chrétiens aillent saccager les ambassades pakistanaises de part l’Europe et l’Amérique du Nord ou du Sud ?

Serait-il approprié d’aller brûler quelques restaurants pakistanais ? Il faut parfois réfléchir en terme de réciprocité. Ca aide. Nous nous permettons de rappeler des choses qui pour certains paraitront évidentes, car nous avons été surpris d’entendre tant de « oui mais », voire de justifications de ces violences chez un certain nombre de nos concitoyens français de confession musulmane, pour ne parler que d’eux (probablement pas une majorité toutefois… ne généralisons pas, justement…)

Là aussi, c’est le principe de généralisation qui autorise le pire. Une vidéo mise en ligne par un américain d’origine copte égyptien résidant en Californie, n’ayant obtenu aucune subvention d’aucun studio quel qu’il soit, devient, on ne sait par quelle opération logique, le représentant du point de vue « américain » sur l’islam. Il devient ainsi légitime de brûler des drapeaux américains, de fracasser des ambassades… voire des personnes se trouvant à l’intérieur parce qu’un ressortissant américain d’adoption a commis un blasphème.

Or, même si c’est difficile à accepter, les Etats-Unis sont un pays où culminent plus haut que partout ailleurs la liberté d’expression, de culte, d’entreprendre, de critique, de s’habiller comme on le souhaite ou d’être indifférent à tout cela. C’est la décadence et la grandeur des Etats-Unis d’avoir produit une politique étrangère catastrophique… et de puissants mouvements de contre-culture, du free speech movementau Civic Right Movementen passant par la Beat generationet son militantisme pacifiste contre la guerre du Vietnam entre autres.

En 2004, pour ne prendre que cet exemple, l’annonce du décès de l’ancien président (de 1981 à 1989) ultra conservateur Ronald Reagan a provoqué une liesse sur le campus de l’Université américaine de Berkeley, en Californie[5]. L’Empire et ses antidotes dans le même pays… Ce constat fascinait et navrait tout à la fois le grand intellectuel américano-palestinien Edward Saïd.   

Conclusion

Construisez deux blocs homogènes ("Orient/Occident", "Islam/Croisés", "Musulmans/Laïcs", "Arabes/Américains"…), projetez les l’un contre l’autre, et vous obtiendrez à coup sûr un «choc des civilisations», selon l’expression d’Huntington désormais célèbre. Si vous divisez ces deux blocs en une multitude de petits blocs (ce qu’ils sont dans la réalité…), les chocs seront largement amortis. Inch’Allah…

Notes


[1]Journal télévisé de 13 heures, le jeudi 13 septembre 2012. Accès le 15 septembre à partir de http://www.france2.fr/jt/13h/

[2]Le Monde, 11 décembre 2003.

[3]Pour une genèse extrêmement bien sourcée de l’imposition du hanbalo-wahhabisme, Nabil Mouline, Les clercs de l’islam. Autorité religieuse et pouvoir politique en Arabie Saoudite (XVIIIe – XXIe siècle), PUF (coll. Proche Orient), 2011.

[5]Cet article publié sur le Newscenter de l’Université explique en détail pourquoi : http://berkeley.edu/news/media/releases/2004/06/08_reagan.shtml

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